Récit de la course : Silverheels Endurance Run - 100 Miles 2017, par bubulle

L'auteur : bubulle

La course : Silverheels Endurance Run - 100 Miles

Date : 5/8/2017

Lieu : Fairplay, CO (Etats-Unis)

Affichage : 996 vues

Distance : 165km

Objectif : Pas d'objectif

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Comment devenir un Dance Hall Patron ?


Pendant les premières années de la ruée vers l'or au Colorado, il existait un camp de mineurs appelé Buckskin Joe, établi près des villes actuelles d'Alma et de Fairplay.

A son apogée, Buckskin Joe a eu plus de 5000 habitants, autour d'une vallée près de la Continental Divide (la ligne de séparation des eaux entre l'Atlantique et le Pacifique). Ce camp avait alors la réputation d'être la « capitale » des environs et était un endroit très vivant.

Il était notamment l'endroit où les chercheurs d'or et les mineurs pouvaient trouver des magasins pour acheter leur matériel, se procurer de la nourriture, mettre leur argent à la banque et aussi avoir quelques « loisirs » notamment ceux dont sont friands des hordes de mâles célibataires.

Un jour arriva on ne sait comment, par la diligence de Denver, dans cet endroit, une femme comme ils n'en n'avaient jamais vu : mystérieuse, toute vêtue de noir, d'une beauté rarement vue dans les environs.

Elle resta pendant quelque temps très discrète et à l'écart, provoquant la curiosité des habitants. A chaque fois qu'elle se rendait en ville, elle se dissimulait derrière un voile noir, entretenant ainsi le mystère.

Et un soir, dans un « dance hall » rempli à craquer de mineurs impatients, Bill Buck, le propriétaire du Dance Hall, tira deux coups en l'air et annonça la « révélation » de sa nouvelle danseuse.

Elle entra alors dans un silence lourd, retira son chapeau et son voile, révélant une chevelure sombre sur ses épaules. Drapée dans une robe moulante de satin pourpre, elle portait une épingle à cheveux en argent et des chaussures argentées.

Il se dit que c'est alors qu'elle, dont on n'a jamais connu le nom, reçut son surnom de « Silverheels » (talons d'argent). Et, peu à peu, tout ce que la région comptait de mineurs ou de chercheurs d'or, descendait des montagnes pour passer chez Bill Buck, et profiter d'une danse....ou d'une nuit, avec Silverheels.

Cependant, suite à la visite de deux bergers venant de la vallée de San Luis, une terrible épidémie de variole se déclencha dans la région de South Park, où se trouvait Buckskin Joe. Malgré des appels désespérés des habitants pour recevoir des infirmières, des docteurs et des soins, envoyés vers Denver, Colorado Springs ou Leadvill, rien ne vint jamais.

Et Silverheels resta parmi ceux qui étaient désormais les siens. Elle allait de cabane en cabane pour apporter soin et réconfort à ces hommes mourants qui n'avaient ni femme, ni famille, ni amis pour s'occuper d'eux. Elle allait, telle un ange, et par miracle, ne contractait pas la maladie.

Et c'est alors que l'épidémie se terminait quasiment et que Buckskin Joe revenait peu à peu à la vie qu'un jour elle tomba malade...et fut transportée dans sa cabane où elle passa des semaines sans voir presque personne.

Les habitants de Buckskin Joe, qui se désespéraient de voir revenir leur héroïne, finirent par monter une collecte, qui rassemble la somme alors énorme de 5000$. Mais lorsqu'il s'agit d'aller lui porter le résultat de cette collecte, ceuxx qui le firent ne trouvèrent personne à la cabane de Silverheels. La porte n'était pas verrouillée, un lit fait était présents, des habits étaient là...mais Silverheels avait disparu.

Des recherches ne donnèrent rien et personne ne retrouva jamais Silverheels. En son honneur, à elle qui avait tout pour connaître la gloire et la richesse, mais qui s'était consacrée à ce qui était devenu son foyer, la montagne la plus proéminente des environs fut alors nommé Mount Silverheels.



Cette légende a inspiré John "Sherpa" Lacroix, lorsque, ultra-trailer passionné et amoureux de cette région de « South Park », il a voulu créer une course à l'image de ce qu'il aime. Une course qui rende hommage à ce Mount Silverheels, qui se déroule dans ce secteur du Colorado marqué par la ruée vers l'or et par l'époque des mineurs.

J'aurais voulu trouver une course qui soit plus à l'image de ce que j'aime, dans notre sport, que je n'aurait pas pu mieux tomber.

Et pourtant, c'est un hasard total qui m'a amené ici. Vous alle zvoir que le hasard fait bien les choses. Surtout quand on l'aide un peu...:-)

Nous avions prévu des vacances aux USA pour 2017, afin de profiter de l'éclipse totale de soleil, qui va intégralement traverser le pays le 21 août.

Or, nous avons aux États-Unis, plus particulièrement dans le Kansas et le Missouri, une famille très nombreuse que nous apprécions particulièrement. Là aussi, une belle histoire qu'il me plaît d'imaginer et de remettre dans son contexte : celle d'une toute jeune fille de bonne famille parisienne qui tombe en 1945 amoureuse d'un de ces GI's qui ont participé à la Libération....et qui va, dès 1950, partir s'établir en plein Middle West, si loin de ses parents, de son frère et de sa soeur.....autant dire aller s'établir sur la Lune, à l'époque.

C'est cette jeune fille de bonne famille, âgée aujourd'hui de 93 ans, et qui est la tante de ma chérie à moi, qui nous a, avec son cher Dale, créé au fil de 70 années, une immense famille de cousins avec qui nous entretenons des liens forts...et qui se sont renforcés au fil des ans et des vies qui vont et qui viennent.

Éclipse+famille, le décor des vacances 2017 était planté. Et, pour tout compléter, voilà qu'un de ces innombrables cousins, un de ceux avec qui les liens sont parmi les plus proches....nous propose de passer une semaine dans leur « condo » au Colorado. Me proposer de passer une semaine à la montagne...il ne faut pas me le dire deux fois.

Et quoi de plus tentant pour un coureur d'ultras, lorsqu'on est à la montagne....que de rechercher s'il n'y aurait pas un ultra à courir....

Et c'est ainsi que, 2 coups de Google plus tard (« Colorado 100 miles running August »), je me retrouve sur la page d'accueil de Human Potential Running, l'oeuvre de John Lacroix, destinée à promouvoir sa propre vision des courses longue distance. Et c'est pile le week-end qui va bien, le hasard ne fait-il pas bien les choses ?

Les pièces du puzzle ont fini de s'assembler, une succession de hasards qui vont finir par amener ce Français à s'inscrire à la plus improbable des courses, à y entraîner la partie la plus chère de sa famille....et le tout dans l'inconnue totale.

L'inconnue....on peut le dire. En gros, ce qui est commun avec ce que j'ai déjà fait, c'est que ça fait 100 miles et qu'il y a des montagnes. Pour le reste.....comment dire ?

Déjà, le départ est prévu dans une improbable ville, Fairplay, que personne ne connaît (si ce n'est qu'elle a inspiré le dessin animé South Park). Et ce départ est situé.....à 3050m d'altitude ! Et le point le plus haut est à 3700m d'altitude. Et dans tout cela, on va monter....« seulement » 6000 mètres.

Bref, à part les 160 bornes, rien que j'aie déjà fait : du roulant, une altitude de dingue (la course est le deuxième 100 miles le plus haut des États-Unis, après la Hardrock)....et un trou perdu.

Mais les hasards qui avaient amené Silverheels à Buckskin Joe vont être ceux qui amènent Bubulle à Fairplay.

Je tente de préparer cela du mieux possible : pas trop facile car le terrain n'est clairement pas le mien. Donc, au milieu de mes courses habituelles, je vais essayer de caser du "roulant mais pas trop". Cela expliquera une participation à la Brie des Morins en mai....et aussi une troisième participation au Vulcain, en mars (Vulcain qui se révélera au final être, en terme de profil, la course la plus proche du Silverheels 100).

Pour l'altitude, pas trop le choix : il faut venir un peu à l'avance et s'acclimater. N'étant pas payé par Salomon, je ne peux pas prendre 2 semaines pour cela, donc une semaine devra suffire.

Je dois dire que la première nuit, à Alma (plus haute ville des États-Unis, à 3100m d'altitude) a été un peu délicate : maux de tête, déshydratation....il y a du travail.

Heureusement, je vais faire ma première découverte : je m'acclimate très bien. En quelques jours, nous enchaînerons plusieurs « balades » et, incontournable au Colorado, nous ferons l'ascension d'un des 58 « fourteeners » de cet état, le Mount Sherman. Les « fourteeners » sont les montagnes de plus de 14000 pieds (4267m), le Graal des randonneurs locaux. Bien loin, évidemment, de « nos » 4000 européens, leur ascension se résume en général à une montée de 1000 à 1500 mètres de dénivelé.

C'est donc de la « rando », certes, mais de la rando à 4000 mètres. Moi qui ne suis jamais monté par mes propres moyens plus haut que 3000 mètres, jusqu'ici (Col de la Noire, dans le Queyras)...

Surtout, ça se passe bien. Je suis déjà rassuré sur l'aspect « altitude ». Le « roulant », eh bien, il faudra faire avec.

Le parcours est un peu particulier : à la fois partiellement « en marguerite » avec des aller-retours vers des points spécifiques, et en « aller-retour » puisque nous emprunterons, sur le retour vers Fairplay, la même route qu'à l'aller. Pour comprendre, la carte :



On part de Fairplay, puis un passe successivement à Alma, High Park, aller-retour à la Mine de Siverheels, High Park (deuxième passage), Poor Man's Gulch, Trout Creek, Tarryall, Gold Dust, aller-retour au Hoosier Ridge, Gold Dust (deuxième passage), Boreas Pass, Halfway Gulch, Gold Dust (troisième passage), Tarryall (deuxième passage), Como, Tarryall (troisième passage), Trout Creek (deuxième passage), Poor Man's Gulch (deuxième passage), High Park (troisième passage), nouvel aller-retour à la Mine, High Park (QUATRIEME passage), Alma....et fin. Compliqué...et simple à la fois..:-)

Sur le plan logistique, nous avons la possibilité de laisser deux « drop bags » qui seront acheminés à Poor Man's Gulch et Tarryall. Les « drop bags » ne se déplacent pas : il faut en préparer un pour chacun des deux points (Il faut aussi tout bien emballer car rien ne garantit que les drop bags ne prendront pas un peu l'humidité). A chacun de voir ce qu'il y met. Globalement, je charge assez fortement celui de Tarryall : ce ravito est le point focal de la couse : on va y passer trois fois, les suiveurs peuvent y accéder facilement. Bref, ce sera un peu l'équivalent d'un Champex ou d'un Courmayeur (ou des Tappes de la Montagn'hard). Je mets 10 fois trop d'équipement, en focalisant sur les chaussettes, les vêtements chauds (la température va descendre à près de 0°C pendant la nuit et ne parlons pas du vent ou des orages possibles).

En plus de cela, les ravitos de Poor Man's Gulch et de Tarryall, ainsi que celui de Como, sont accessibles aux suiveurs. Je double donc mes options et je prépare un sac pour la Bubulle Team. Cela pourrait être utile pour Como.

Bref, j'ai « déménagé la maison », mais....pourquoi se priver quand c'est simple et possible ? Du coup, d'ailleurs, je partirai relativement léger. Le sac à dos contiendra 1l de réserve d'eau (températures n'excédant pas 10°C et ravitos jamais espacés de plus de 3 heures), les vêtements de pluie (indispensables : en été, c'est la mousson et un orage d'après-midi ou de fin de journée est quasi-certain). Les aller-retours permettront même provisoirement d'abandonner le sac et partir simplement à la mode US, avec juste une bouteille à la main.

Bref, logistique un peu « lourde »....essentiellement, d'ailleurs, parce qu'il faut prévoir que tout cela doit rentrer dans les bagages qui vont voler de Paris à Denver....mais, au final, au départ, on est assez léger.

L'avant-course est ponctué de deux événements "traditionnels" :

En premier lieu, le jeudi soir, une visite à l'étonnant cimetière de Buckskin Joe (si vous avez lu la légende plus haut, vous savez de quoi je parle). L'idée de Sherpa John est de rendre hommage aux pionniers de la région, et notamment les mineurs si chers à Silverheels.

On se retrouve en fait à....quatre personnes (John, Jamie, Dave....donc trois membres de l'équipe d'organisation....et moi). Ce fameux cimetière est un lieu complètement dingue : on peut toujours s'y faire enterrer si on veut, il suffit de choisir un "emplacement" libre et de payer 1 dollar....et de trouver ceux qui vont creuser la tombe ! Et donc, on trouve ainsi, perdus en pleine forêt à 3200m d'altitude, des dizaines d'emplacement de personnes décédées entre 1960 et....2017, avec des  "monuments funéraires" qui vont de la simple croix faite avec deux bouts de bois et des trucs complètement dingue, bien à l'image des  étonnants personnages qui vivent toujours dans ce coin du Colorado.

 



L'Amérique totalement siphonnée que j'adore, en fait. Totalement à l'opposé de l'image donnée par le clown qui squatte à Washington.

Ensuite, le plus traditionnel « pre-race meeting ». Bon, l'avantage, c'est qu'avec 24 partants (ah oui, je ne vous ai pas encore dit, mais nous sommes finalement seulement 24 au départ : concurrence des autres 100 miles oblige, ou bien côté « roots » de la course, je ne saurais dire), c'est facile à organiser, dans le « town hall » de Fairplay. On dirait une réunion du conseil municipal, avec John dans le rôle du maire. Recommendations de routine, assez classiques, c'est en fait un peu une façon pour le petit groupe de coureurs de faire connaissance avant la course. Toujours sympa, en fait, de se voir salué par des « hey, Christian » par plusieurs des coureurs et bénévoles qui ont én fait déjà entendu parler de la participation de ce drôle de français qui est venu se perdre dans le Colorado.

 



Et.....il serait temps que je commence à vous raconter la course, non ?



Lever à 2h du matin, la lune, presque pleine, illumine le comté de South Park. Elisabeth va « évidemment » me conduire au départ. Cela semble si naturel qu'elle se lève ainsi en pleine nuit, pour emmener son timbré de Bubulle à une dizaine de kilomètres en pleine pampa du Colorado. Et, comme à chacune de ces fois-là, elle va le faire et le faire si bien et même encore mieux que d'habitude...

Finalement....eh bien 45 minutes avant le départ, on est les premiers... C'est bien la première fois que j'arrive sur une ligne de départ et qu'il n'y a strictement personne.



Ni lumière, d'ailleurs. C'est aussi la première fois que je mets ma frontale *avant* la course, pour trouver mon chemin.

Sherpa John arrive cependant assez rapidement et je suis donc le premier qui « check-in » au départ. S'ensuivent peu à peu les arrivées tranquilles des uns et des autres, dans un grand calme : pas de musique assourdissante, pas de speaker excité, pas de « on lève les bras ». En fait, nous somme rassemblés sous une espèce de préau et une banderole matérialise la ligne de départ (et d'arrivée).

Le temps s'écoule tout doucement, on papote tranquillement. Déjà je me rends compte que les coureurs américains sont finalement aussi normaux que nous : aucun ne prend le départ à moitié à poil avec une bouteille à la main. On est couverts, mais sans plus : pour ma part, je pars en cuissard court, tee-shirt sans manche et un des mes tee-shirt manches longues Helly Hansen fétiches.



Et, à l'heure dite, eh bien.....John nous dit juste de partir...et on part tous.

J'appréhende un peu ce départ : on va avoir près de 10 kilomètres d'une route en faux plat montant en direction d'Alma, une de ces "dirt road" carossables qui pullulent dans la région. Combiné avec l'altitude cela peut être vite épuisant.

J'ai donc choisi d'alterner assez vite marche et course, quitte à me retrouver dans les derniers. En pratique, cela ne se produit même pas. Un groupe de 5 ou 6 coureurs part à l'avant, à une allure pas très rapide, mais en course permanente. Un groupe de 4 suit à quelques dizaines de mètres....puis moi. Je me retrouve dans ma position préférée : tout seul.

Tout seul. Au bout de 1 kilomètre, c'est à peine si nous sommes sortis de Fairplay que je suis tout seul. La Stoots est en mode mini, à 40 lumens : la route est roulante, le clair de lune est là, la visibilité est bonne.

Mais tout seul.....

Assez rapidement, je passe à cet alternance marche-course que j'avais prévue : dès que ça monte un peu plus, je reviens à la marche....en me fixant comme point de redémarrage  des points que je prédétermine à l'avance.

Cette route, pas très passionnante, il faut bien le dire, passe au milieu de ....rien. On est parallèle à la highway Fairplay-Alma, mais on en est assez loin. Les tout premiers coureurs ont disparu, je vois encore les 4 coureurs qui sont devant moi, à 100 ou 200 mètres....et il me semble qu'une frontale me suit à quelques dizaines de mètres.

Pas un bruit, pas de papotage incessant entre coureurs (moi qui ne suis pas bavard en course, je déteste ceux qui tiennent des conversations interminables). Le grand calme, le grand zen.

Cette section se passe plutôt bien. Le faux plat montant se termine et nous redescendons très légèrement. Le balisage est...succinct, c'est le moins qu'on puisse dire. Une rubalise tous les 200 ou 300 mètres, au mieux, avec un carré réfléchissant.....peu visible. Cela promet pour les futures sections de nuit. Cela dit, sur ce passage, pas besoin de grand chose, car il y a peu d'ambiguïtés possibles.

Comme John nous l'avait annoncé, on trouve à un moment une table sur laquelle est posée une bonbonne d'eau. C'est le « ravito » de Alma, au bout de 8km. Il marque le début de la montée vers High Park qui se fait par un chemin en lacets. 1h02 pour 1h09 prévues. Bon, j'ai couru un peu plus que prévu, on dirait.

C'est parti pour la montée : environ 400D+ jusqu'au vrai ravito de High Park. D'abord assez raides puis en faux plat montant en sortant de la forêt.

Bonnes sensations dans ce début de montée, j'avance bien....mais à la mi-montée, je me rends tout d'un coup compte que le chemin où je suis....disparaît quasiment. Et surtout, je n'ai pas vu de balise depuis un moment. J'avais du inconsciemment prévoir cela car j'ai, dans mon téléphone la trace de la course chargée dans MyTrails, avec une carte topographique US préchargée à l'avance. Je vérifie.....et, paf, je suis bien hors trace ! Je suis 200-300m plus à l'Est de la bonne trace.

Va s'ensuivre une jolie partie de quasi course d'orientation. Toujours dans le noir, j'essaie d'abord de rebrousser chemin en redescendant. Mais voilà que je me trouve soudain dans un dédale de mini traçouilles....et donc impossible de savoir par où je suis arrivé !

Pas de panique, j'enclenche le mode « Barkley » : je pars au cap (au cap sans boussole, avec juste mon téléphone !) en plein dans les bois. J'enjambe des troncs, je passe dans des trous, je monte, je descends....bref, j'y passe une dizaine de minutes à essayer de "viser" la bonne trace, sans trop perdre de hauteur....et sans trop m'en écarter aussi.

Je finis par me retrouver à peu près dans le bon sens et finalement par entendre des voix....puis retomber sur un chemin qui semble être le bon. C'est reparti !

Il y a effectivement, maintenant, 2 ou 3 coureurs qui me suivent à distance, et une frontale devant. J'ai probablement perdu pas mal de terrain mais, pas de panique : sur une course de cette longueur, quelle importance ?


Nous finissons progressivement par sortir de la forêt, le chemin serpente dans une lande entre des espèces de fougères, en montée plus douce. Je reviens progressivement sur une fille en bleu (Rebekka) que je dépasse à la marche. Puis c'est un grand gars assez jeune avec qui j'avais discuté la veille au briefing et qui fait son tout premier 100 miles. Aaron a juste 23 ans et on a échangé nos adresses mail, déjà, car il voudrait bien faire l'UTMB. Très sympa, on va discuter pendant quelque temps en montant : je lui explique ma technique de marche en montée pendant qu'il trottine à la même vitesse...:-). On va se voir pendant un bon moment avec Aaron.

Dans cette montée, je croise aussi Stacey et son (très beau) tee-shirt rose de sa team « Vertical Runner », « the highest running store in United States »....à Breckenridge, où je retournerai une semaine plus tard pour trouver un patron très sympa. Stacey, aussi comme Aaron, trottine dès que ça ne monte pas trop et, avec elle aussi, on n'a pas fini de se croiser.

Pendant ce temps le jour se lève et le lever de soleil est juste extraordinaire, avec cette boule rouge qui émerge derrière le Mount Silverheels et qui illumine progressivement les fourteeners qui sont de l'autre côté de la vallée : « Decalibron », c'est à dire Mount Democrat, Mount Cameron, Mount Lincoln et Mount Bross (noter le soin de la parité des américains, qui placent le Mount Democrat près du Mount Lincoln). L'appareil photo aura du mal à saisir cela, mais déjà je sais que j'ai « made my day ».

 



J'arrive donc au ravito de High Park dans cet état d'esprit un peu émerveillé par cette course déjà si sauvage. Ravito tenu par Jonathan Pope avec qui j'ai déjà discuté largement par Facebook et qui m'attend avec un « sausage burrito » pour le petit déjeuner. Nous convenons toutefois que je le prendrai au retour car c'est plus facile de manger en descendant.



Je laisse mon sac au ravito et je pars avec une flasque de 300ml pour l'aller-retour à la Mine de Silverheels. L'endroit est magnifique : un fond de vallée perché à 3600m d'altitude, dominé par le Mont Silverheels, dans une toundra alpine d'un beau vert. On se croirait dans les alpages du Beaufortain.

La montée à la Mine est assez roulante. Pas plus de 100D+ en 4km, c'est évidemment sournois car on passe son temps à relancer, mais je m'applique à ne faire que marcher dès que ça monte un tant soit peu. Je remonte ainsi Rebekka et Stacey, pendant que Aaron reste en point de mire (les trois étaient passés en coup de vent au ravito alors que, fidèle à mes habitudes et prévisions, j'y traînais un peu). Et nous croisons évidemment la tête de course, qui redescend vers High Park, ce qui permet au final de savoir où je me situe.

Les écarts sont déjà très importants et je finis par compter 14 ou 15 coureurs devant moi (je perds un peu le compte). Un duo me suit à 100 ou 200 mètres en parlant en permanence de la façon un peu sonore qu'ont les américains de parler...:-)

Un dernier petit raidard de 40 mètres nous amène à la Mine, qui est en fait juste un trou dans la montagne. C'est vrai que je regrette un peu qu'on ne puisse pas faire l'aller-retour au sommet du Mount Silverheels, à plus de 4000 mètres, ça aurait de la gueule. On prend une carte dans un jeu de cartes, qui sera la preuve de notre passage ici....et on redescend après avoir pris soin de re-remplir la flasque (John a monté un bidon d'eau à cet endroit, accessible en 4x4).



Total pour la montée depuis Fairplay (700D+, 18km) : 2h48 pour 3h06 prévues. Je suis un peu en avance, malgré le temps perdu à jardiner. En fait, je ne suis pas trop surpris. Il faut surtout que j'arrive à gérer cette apparente « facilité » qui deviendra, je m'en doute bien, de plus en plus pesante.

La redescente me verra courir nettement plus et, comme sur toutes les descentes un poil techniques, remonter largement du terrain. La plupart des autres coureurs sont clairement habitués des sections bien roulantes et ont tendance à gagner (un peu) de terrain dès qu'on peut trottiner, mais dès que ça remonte ou que ça redescend vraiment, on voit qui c'est Raoul....:-)

Bref, j'avale dans la descente Stacey et Aaron (avec qui je repapote encore au passage), je mets de la distance avec le duo qui me suit, ça déroule bien, il fait grand beau, tout va bien.

Retour à High Park. Je prends le temps d'un arrêt un peu plus conséquent. J'avais « prévu » 10 minutes à l'aller et 5 au retour. Au final, ce sera plutôt 3 et 5 car je n'éprouve guère le besoin de traîner. Surtout, la plupart des autres coureurs s'arrêtent très peu, c'est moi qui fais le plus long arrêt car je papote un peu avec Jonathan et Dave, qui tiennent le ravito (d'autant plus que j'ai mon burrito-saucisse tout chaud qui m'attend).

Donc, pendant que je repars tranquillou en descente en machouillant mon burrito, Aaron, Stacey et 3 autres coureurs passent. Aaron, surtout, fait des arrêts express étonnants.

Cela dit, ce qui suit, c'est d'abord une descente sur une chemin de jeeps, mais très caillouteux, donc un peu technique....et je dévale cela à pleine balle en rattrapant assez vite tout ce petit monde...sauf Aaron, que je ne rattraperai que très progressivement sur l'immense plat descendant très roulant qui suit. Je reviens aussi sur Michele, dossard 100 (dossard spécial choisi par John pour la personne qu'il a envie de mettre en évidence, d'une certaine façon....ici, parce que Michele est un de ses Dance Hall Patrons....un de ceux qui ont abandonné l'an dernier et qui sont "restés sur la piste de danse" pour terminer la danse.).....et Jill (décidément, que de filles !).

Nous arrivons d'ailleurs tous quatre quasiment ensemble au bas de cette longue descente.....qu'il suffirait de poursuivre sur 1 ou 2 km pour retrouver la tête de course. Mais, voilà, John a trouvé un sentier sympa qui remonte un peu dans les bois, sur les flancs du Silverhills. Pour ma part, je n'en suis pas mécontent car cette descente était bien longuette.

Entretemps, la tenue pour les températures fraîches de la nuit a été rangée dans le sac : plus de manchettes, plus de deuxième couche légère. Des 4 ou 5 °C du départ, nous sommes passés à environ 10°C, le soleil brille bien désormais (il est environ 8h).

« You're getting the trekking poles, it's gonna be serious ! », me lance Michele. Mais c'est qu'elle me connaîtrait bien, non ? Effectivement, pour cette petite remontée de 150D+ sur 1 mile environ (donc 10%), je pars assez fort en gardant Aaron en point de mire. Il monte bien, le diable, et cette jolie petite remontée dans les bois est avalée à bonne vitesse. Je le perds d'ailleurs de vue en prenant le temps de m'alimenter un peu (le burrito-saucisse, c'était bon, mais ultra-sec et je n'en ai mangé que la moitié).

La descente qui nous ramène sur le Poor Man's Creek est l'occasion de revenir sur les talons d'Aaron et nous traversons tous deux le creek ensemble. Chacun ses choix : moi je choisis de tracer direct dans la rivière ((il y a 10cm d'eau) alors qu'Aaron tente de garder les pieds au sec....ce qui est à moitié raté. En fait, nous sommes proches de Poor Man's Gulch où j'ai un « drop bag » et je pourrai donc y changer de chaussettes.

De toute manière, j'ai une paire de chaussettes dans le sac car plusieurs traversées de creeks sont attendues, et pas toujours près des ravitos. C'est un point à ne pas trop négliger sur ces courses dans le Colorado : il y a beaucoup de traversées qui se font rarement à pied sec, et il peut y avoir beaucoup d'eau. Donc, essayer d'avoir des options pour se remettre les pieds au sec est une option tactique utile.

La petite section de 2km qui reste entre le creek et le ravito de Poor Man's est l'occasion de croiser à nouveau la tête de course : un gars qui court avec seulement deux bouteilles à la main, puis Gwen, la première féminine, puis, désormais largement séparés les uns des autres, la suite de la course.

Nous faisons cette section ensemble avec Aaron, plutôt avec moi qui fais le train : désormais marche systématique en montée, trottinement léger sur le plat et course franche en descente. Ces 2km sont très sympa avec un single qui zigzague en forêt, bien préféraable à la piste de 4x4 qui aurait été possible depuis le creek.

Dans la descente finale vers le ravito, je me lâche un peu et je distance Aaron, et j'arrive donc pleine balle au ravito dans une belle ambiance, puisque tous mes suiveurs sont là, c'est notre premier rendez-vous



Poor Man's Gulch, 34km, 4h52 (pour 5h34 annoncées), j'y ferai 10 minutes d'arrêt (pour 20 prévues).

Nous n'avons pas été mouillés, pas besoin de changer de tee-shirt ou de deuxième couche, ou encore de gants. Je range donc correctement ma deuxième couche dans le sac congélation prévu pour elle (c'est une bonne idée de ne pas trop laisser les affaires « en vrac » dans le sac).



Le plein de liquide est soigneusement refait : on part pour 10 miles (16 kilomètres) jusqu'à Trout Creek. J'y ai prévu 2h45, ce qui est assez large mais tient compte de probablement longues sections marchées. Un litre pour cette section pourrait sembler assez juste, mais je sais qu'en cas de soucis, on croise plusieurs creeks.

En pratique, la seule chose que je change sont les chaussettes. Précaution supplémentaire : je ne les change pas vraiment, je prends des chaussettes sèches car on va devoir retraverser le même creek : il vaudra donc mieux changer après la traversée.

Petit bilan avec Elisabeth : tout va bien pour moi, et comme elle a du réseau, elle va pouvoir envoyer quelques SMS à ceux qui nous suivent à distance.

Quelques encouragements de Sherpa John (« you're doing great job » : toujours ce positivisme forcené des américains)...et je repars, assez nettememnt après Aaron qui a fait un arrêt éclair, encore. J'ai aussi laissé passer Stacey, et Michele et Jill arrivent juste quand je repars : « Come on, Christian! » « You're doin' great, Michele ». La communauté des coureurs de la Silverheels s'est installée.

J'ai perdu le compte des coureurs croisés, mais je dois repartir en gros aux environs de la 15ème place.

Je refais le petit bout de single jusqu'au creek totalement seul, en ne croisant presque personne jusqu'au creek.

Traversée du creek en mode bourrin et....je change de chaussettes au bout de 1 mile (ne pas changer absolument tout de suite, le temps que les chaussures s'épongent un peu), juste avant de revenir sur un gars en bleu (Victor, dossard numéro 4 : je l'ai repéré en le croisant entre le creek et le ravito).

Cette section va demander beaucoup de patience... La solitude est désormais bien installée parmi les 23 coureurs (il y a eu un non-partant).  Pendant 3 bons kilomètres, soit plus de 20 minutes, je ne vois strictement personne au loin devant, ou derrière. Les chemins sont relativement faciles : ce sont des chemins vaguement carossables, mais assez variés. « Walk the ups, jog the flats, run the downs », c'est le concept que j'applique, qui revient ici à faire un genre de Cyrano car le relief est varié.

Je finis par déboucher dans une espèce de vallon où nous obliquons brusquement à gauche : la remontée du Crooked Creek commence. Selon John, c'est l'endroit où on est le plus susceptible d'apercevoir de la vie sauvage en nombre car cet endroit, un peu éloigné de tout, est très peu fréquenté.

La vie sauvage, dans le coin, ce n'est pas tout à fait 2 marmottes et 3 bouquetins, comme dans les Alpes. Cela peut être un coyote....un petit daim, mais aussi un grand cerf....un ours (noir, donc officiellement pas dangereux), un lion des montagnes (très farouches, il paraît...on ne va pas se plaindre). Et enfin, cela peut aussi être un élan : la rencontre que tout le monde aimerait bien faire en un certain sens...mais aussi la rencontre possiblement la plus dangereuse car eux, au contraire des autres qui fuient l'homme, n'hésitent pas, paraît-il, à charger. Et c'est gros, un élan...:-)

Bref, un peu d'adrénaline d'une certaine façon, mais surtout un gros kiff de courir dans ce coin totalement perdu.

En arrivant dans ce petit vallon, j'ai à nouveau aperçu pour la première fois un coureur, au loin. En fait deux : un gars au chapeau blanc (pour une fois, impossible de me rappeler son nom) à environ 200 ou 300 mètres....et Stacey avec son tee-shirt rose, qui est environ 50 mètres devant lui.

Le chemin remonte désormais nettement : nous avons 200D+ à avaler avant de traverser le Crooked Creek à 3440m d'altitude, puis redescendre. Et, comme le chemin remonte, moi aussi...... Le gars au chapeau et Stacey doivent entendre les pic-poc inlassables se rapprocher. Je finis par revenir à leur hauteur et on va commencer un amusant jeu de yoyo avec Stacey : en bonne américaine, dès que ça ne monte plus trop, elle se remet à courir (j'ai constaté cela : ils ont en fait beaucoup de mal à savoir marcher)....et me reprend du terrain, voire me redépasse. Et, dès que ça remonte un peu plus, elle repasse à la marche.....et je repasse devant. Cela va bien durer 1 ou 2 kilomètres ainsi.

On échange à peine quelques mots, en fait.... D'une part parce que l'effort n'est quand même pas innocent, de monter à 10% en moyenne à 3400m d'altitude...et d'autre part parce que ma conversation est souvent limitée en course....et ici d'autant plus que je ne suis quand même pas totalement « fluent » en anglais et que ça me saoule vite de faire répéter les gens....et de faire semblant de comprendre ce qu'ils me disent !

L'un dans l'autre, on parvient finalement à ce point haut du profil de la course. Je ne le sais que parce que je surveille un peu l'altimètre : en effet, ce n'est pas un sommet, un col, ou une crète. Juste un moment où on traverse un vallon et où on finit par redescendre le long du ruisseau.

Le gars au chapeau est assez loin derrière, maintenant. Stacey est juste devant moi...et nous rattrapons un nouveau venu : Steve Bremner. Steve, on en reparlera plus tard : pour l'instant je ne sais pas que c'est lui.....dont j'ai lu le très instructif récit de cette même course, en 2015. Mais j'aurai l'occasion de vous redire tout ça. Pour l'instant, c'est un peu un Steve en panne que nous dépassons. Il m'indique, quand je lui demande le traditionnel « How're you doin' » que ça ne va pas très fort et qu'il a du mal à garder ce qu'il mange. Mais que, bon, il sait que ça arrive et que ça va passer.

Eh bien, donc, « Good Luck », Steve...et il est temps de se lancer dans cette descente dont Sherpa John nous a dit au briefing que c'est un de ses passages préférés de la course.

Déjà, je commence par mettre un petit vent à Stacey qui n'a pas l'air de trop aimer les singles rigolos et joueurs pleins de cailloux, le long d'un petit ruisseau.

Et John a raison : ce single est une pure merveille. Une belle pente régulière, une descente nette, une trace étroite, quelques cailloux mais pas trop et, globalement, un passage superbe dans la forêt. Bon, pas d'élans, de cerfs, de lions des montagnes, mais juste un vrai bon gros kiff : j'ai des jambes encore très vaillantes, je peux donc vraiment profiter de cette descente. Les bâtons sont portés à la main : j'aurais pu les remettre sur le sac, mais je sais que m'attendent ensuite de longues sections qui seront probablement marchées où il me seront utiles.

Cela doit ainsi durer 2 à 3 kilomètres avant que le single ne tombe sur un chemin carossable en terre, toujours descendant, mais évidemment moins drôle. A un moment, c'est d'ailleurs amusant car le ruisseau....emprunte carrément le chemin. En effet, des barrages de castors (il y en a partout) sont tellement hauts, sur le ruisseau à côté, que les lacs formés se déversent sur le chemin. Cela met un peu de variété car il faut un peu sauter à droite et à gauche sur ce chemin pour arriver à passer.

Une carrefour de chemins à 3090m d'altitude marque le point bas de cette section.....et le début d'une looooongue section jusqu'au ravito de Trout Creek. Trois bons kilomètres de chemin en terre « plat » (en fait, plat montant) dont je sais d'avance que ce ne seront pas les plus funs. C'est donc parti pour une longue section de marche nordique à (je pense) 5,5km/h environ. J'y rattrape très progressivement Victor, dossard n°4, que j'avais déjà failli rattraper avant de changer de chaussettes.

En le rattrapant, je me dis que je suis bien le seul à utiliser mes bâtons comme je le fais, en mode marche nordique. En fait, pas mal de coureurs ont des bâtons avec eux (moins que chez nous : probablement environ 1/3), mais ne les utilisent pas vraiment pour marcher. Je reste cependant fidèle à ma technique « européenne » dont je suis convaincu de l'efficacité.

Il fait vraiment chaud sur cette section. Nous sommes assez exposés car pas vraiment en forêt (bien que les forêts montent jusqu'à 3400-3500m environ) et ces 3 kilomètres vont me paraître vraiment longs. Cela se voit notamment au fait qu'à un moment j'aperçois une tente à 100m à droite du chemin avec 1 ou 2 voitures garées...et que je crois que c'est le ravito de Trout Creek (le balisage étant parfois léger, cela aurait été possible). Heureusement des promeneurs (les seuls croisés en 10 miles !) m'indiquent que ce n'est pas le cas.

En fait, Trout Creek est 1/2 mile plus loin et je suis bien content de trouver ce ravito. Je n'y avais prévu que 5 minutes, mais je décide d'y prendre le temps nécessaire, surtout pour boire. J'ai assez bu en route (mes flasques sont quasi vides), mais j'ai une forte envie de pétillant. Malheureusement, pas d'eau gazeuse....quelque chose que les américains ne connaissent quasiment pas (dès qu'on parle de « sparkling water », ils croient qu'on veut du soda)....et donc pas non plus d'apport de sel, que je fais souvent, chez nous, à la Saint-Yorre ou équivalent.

Je me « jette » un peu sur les sodas dont le goût sucré va être agréable. Et je prends le temps de profiter de ces grands fauteuils en toile si caractéristiques des ravitos US.....et si confortables ! Les bénévoles sont aux petits soins, je n'ai pas à bouger. Il n'y a pas grand monde ici, car le ravito demande une longue marche à pied sur des routes 4x4 privées pour être atteint.

Touurt Creek, km 51. 7h55 pour 8h46 prévues. J'ai toujours grosso-merdo mon heure d'avance. Je ne suis pas aussi frais qu'à Poor Man's Gulch, mais c'est un peu logique, quand même.

Pendant mon arrêt, qui dure environ 10 minutes (5 prévues), Stacey, Victor et le gars au chapeau vont à nouveau repasser, en s'arrêtant moins longuement.

Je repars donc....à la chasse...:-). Petite contrariété en repartant : un de mes embouts tungstène de bâtons s'est dévissé et je l'ai perdu. L'autre était d'ailleurs près de suivre. Ce n'est pas vraiment gênant, juste contrariant.

La section suivante, jusqu'à Tarryall, va consister à remonter (on part de 3150m) jusqu'à un col à 3450m entre le Mount Silverheels et la Little Baldy Mountain, puis redescendre dans les bois ("« par un beau single » selon le roadbook) jusqu'au ravito-carrefour de Tarryall où ce sera le premier des 3 passages prévus et où je dois retrouver mes suiveurs. L'ensemble représente environ 8km et 300D+.

Je démarre plutôt prudemment, sur un chemin de 4x4 plutôt accidenté qui monte assez faiblement en direction de la crète du col, encore assez lointaine. Je vois Victor à 100 ou 200m, et Stacey un peu devant lui.

Etant donné qu'on est encore bien exposés au soleil, je monte sans trop forcer, en maintenant une allure soutenue mais pas trop forcée. Je reviens cependant progressivement sur mes deux prédécesseurs, et je finis par dépasser les deux, toujours en mode marche nordique. Stacey trottine un peu moins souvent, ce qui me facilite la tâche..:-)

Le chemin monte tranquillement au milieu d'une lande de bruyère, je suis donc en mode assez « automatique » de pic-poc régulier. De temps en temps, de grandes flaques doivent être évitées au prix d'un détouru dans les buissons, plus ou moins bien balisé, selon les cas.

Je me retrouve même à un moment à carrément chercher où passer pour éviter une de ces mares qui barre tout le chemin. Une grand détour dans les buissons me ramène toutefois sur le bon chemin et je reprends ma marche...

« Hey! »

« Hey! »

Tiens, c'est bizarre on appelle quelqu'un.....

Je me retourne et....

...c'est Stacey qui m'appelle, MOI. Tiens donc.

« I think the trail goes to the right ».

Dammit, j'ai failli me faire avoir et loupé une sournoise bifurcation où on abandonne ce chemin évident pour prendre un petit single à droite. Grand merci à Stacey sans qui j'allais partir pour le Grand Jardinage des Familles. Effectivement, j'avais un peu oublié de continuer à surveiller le (discret) balisage. Cette bifurcation n'était en pratique pas très bien signalée, à un moment où on est obligés de faire des détours pour éviter ces grandes mares d'eau. D'autres se feront avoir et y laisseront jusqu'à une heure....

Stacey est, du coup, repartie devant moi, pour la partie la plus raide de cette montée : 150D+ finaux dré dans l'pentu dans une grande prairie dégagée qui mène au col. Pour le coup, j'accuse un peu le coup, et ne parviendrai pas à la rattraper dans la montée, cette fois-ci.

J'ai un peu hâte d'arriver à Tarryall, maintenant, mais la descente est assez longue. J'ai beau croiser Jamie qui me lance « Doing great job, Christian, only two miles to Tarryall », eh bien....avec nos amis américains, on est toujours « doing good job » même quand on est une grosse buse.

Je repasse cependant Stacey dans la partie technique de la descente, quand ça descend *vraiment*. Parce que le problème, c'est que cette descente est en fait encore une de ces vacheries de trucs qui n'en finissent pas de serpenter dans les bois, sans vraiment descendre. Le genre de truc que tu ne sais jamais si tu « dois » le courir ou bien si tu ferais mieux de le marcher.

Stacey ne se pose pas de question et court tout le temps....donc elle repasse, ainsi que....Aaron ! Comment ça, Aaron ? Mais il était supposé être devant !! Je n'en reviens pas de l'avoir rattrapé, mais je ne sais pas comment, à cet instant.? Il m'expliquerai en fait plus tard s'être perdu (probablement au même endroit où j'ai failli louper une bifurcation, moi aussi, sauf que lui n'avait pas de Stacey pour le remettre sur le bon chemin.

J'ai soudain un assez gros coup de barre sur ce chemin descendant. Les 2 miles de Jamie n'en finissent pas. Même après avoir passé la bifurcation de Como, supposée proche du ravito, je trouve le temps long et je finis par arriver un peu vidé au ravito.



Heureusement, la Bubulle Crew est là toute présente et on reçoit aussi les encouragements de tous les suiveurs présents, il y a une ambiance formidable à ce ravito. Je suis pris en main par Elisabeth pour m'apporte ce que je veux manger ou boire. Je suis en fait un peu à la recherche désespérée de sel car je sens que j'en perds beaucoup. Et c'est ce qui va alors inciter Patti (qui, après ce passage, va rentrer à nos location avec son plus jeune fils), à partir à la recherche d'eau gazeuse dans l'immense (oh que non) supermarché de Fairplay.


 



Pendant ce temps, Magali me fait un massage des cuisses (à la crème solaire !), qui n'en n'avaient pas forcément grand besoin (j'ai surtout un gros sentiment d'être vidé par ces très longs moments de course/trottinage sur du terrain très très peu accidenté), mais qui fait un gros bien au moral.

 



Je vais, du coup, rester 25 minutes à ce ravito de Tarryall. En fait à peu près ce que j'y avais prévu (20 minutes). Du coup, arrivé en 9h23 et reparti en 9h49, j'ai toujours mes 45 minutes d'avance sur le roadbook. Mais c'est le premier moment où je suis vraiment bien entamé.



Je repars en prenant un peu sur moi. Je sais qu'un gros morceau m'attend avec la montée au Hoosier Ridge, le point culminant de la course. Mais, avant cela, il faut déjà aller au ravito de Gold Dust, qui est situé un peu au dessus de Tarryall. Mes suiveurs vont m'y suivre car, de ce ravito de Gold Dust, nous aurons à monter à Hoosier Ridge pour revenir à Gold Dust. Donc, ils vont monter (à pied, on ne peut pas faire autrement) derrière moi....et je les retrouverai à mon second passage. Vous suivez? ;-)

D'après des infos recueillies par Magali, j'aurais pointé en 10 ou 11ème position à ce ravito. Je suis un peu étonné car je n'ai pas l'impression d'avoir tant remonté.

Le début de la montée à Gold Dust est un peu pesant, mais j'en ai pris mon parti. Je sais qu'à partir d'ici je vais devoir de plus en plus marcher et que ce sera la constance à le faire qui sera déterminante.

Donc, la montée (120D+) se passe bien. Par contre, le profil montre ensuite 2 bons kilomètres qui semblent tout à fait plats. Et effectivement, c'est le cas : nous avons un single en pratique très très amusant, qu'en un autre temps j'aurais adoré, car c'est un chemin creux qui zigzague en forêt que les VTT doivent adorer aussi. C'est par contre juste un peu interminable quand ça devient difficile de courir constamment.

J'y adopte donc un Cyrano un peu forcé dans le style « allez je cours jusqu'à l'arbre là-bas », « je marche jusqu'au buisson » mais je m'épuise peut-être un petit peu à ce petit jeu. En plus, je n'ai strictement personne avec moi. Stacey et Aaron étaient repartis assez vite de Tarryall, Victor y arrivait quand je repartais, donc je suis désespérément seul.

C'est donc un soulagement d'arriver à Gold Dust. Quel ravito génial que ce Gold Dust ! Il est tenu par Kristi et sa famille (son mari et ses trois enfants), qui campent sur place. Nous avions échangé sur Facebook avec Kristi et elle m'avait promis qu'elle aurait « something French ». Je crois avoir parlé de camembert et, quand elle m'accueille, elle m'en parle immédiatement. Cependant, je n'ai absolument pas faim et pas trop envie de m'éterniser cette fois-ci. Je sais que je dois revenir dans 1h30 à 2h et, comme j'ai des sensations qui sont petit à petit revenues, je veux en profiter...et aussi profiter du fait que la météo est encore bonne pour la montée au Hoosier Ridge (des orages sont prévus en toute fin de journée).



Je laisse donc mon sac à Gold Dust (puisque c'est un aller-retour) et repars muni de ma flasque de 300ml. Petite erreur, je le verrai plus tard car, contrairement à la Mine de Silverheels, il n'y a pas d'eau en haut et, même pour un chameau comme moi, ces 300ml vont être un peu justes. Surtout, j'aurais du prendre aussi une compote ou une barre.

Bref, je repars plein de confiance sur le chemin de 4x4 qui débute cette montée de 4,7km et 440D+. Il monte constamment quoique faiblement sur les 2 premiers kilomètres. Je fais bien attention, cette fois-ci, à ne pas m'épuiser, à rester régulier. Je n'ai personne pour me régler car c'est toujours autant le grand désert.

Je ne croise personne non plus. Je m'attendais à voir le gars aux deux bouteilles, mais je ne le verrai en fait pas. J'apprendrai plus tard qu'il a abandonné au premier passage à Tarryall. Ce n'est qu'au bout de 30 minutes que je croise les deux premiers coureurs, dont Gwen, qui va même un peu plus tard carrément prendre la tête de la course.

Le chemin devient alors nettement plus raide, et la dernière pente qui mène au col de la « Continental Divide » est carrément un vrai mur. J'y croise les coureurs suivants, des places 4 à 6.

Une fois arrivés à ce col, sur la ligne de séparation des eaux Pacifique-Atlantique, on pourrait croire en avoir terminé, mais il reste 200 mètres de dénivelé où on va en fait remonter le long d'une crète.

Je croise ici Aaron (qui est alors 6 ou 7ème) qui me prévient : « prends ta respiration car ça monte bientôt à 40% ». Effectivement, quand on sort des arbres, vers 3500 mètres, le chantier est devant moi : un mur monstrueux entièrement à découvert et d'une pente énorme. Et cela à cette altitude !

OK, la course est globalement roulante mais ce morceau là, c'est une tuerie. Je vois enfin des coureurs devant moi mais loin, si loin...et haut, si haut !

La montée sera très très lente. Surtout, quand on croit en avoir fini, arrivés à une espèce de petit promontoire.....il reste encore une cinquantaine de mètres. J'apprendrai plus tard que plusieurs coureurs ont pris très très cher sur cette section, notamment les tout derniers qui y auront affronté l'orage....et la grêle.

Moi, j'y arrive encore en pleine chaleur : il est 16 heures, nous sommes à 11h51 de course et 59 kilomètres. L'altitude est de 3740 mètres et le jeu de cartes témoin est enfin là. J'avais prévu 12h28 donc je suis encore largement dans les temps de mon roadbook qui était quand même bien calibré.

 



Je m'accorde 5 minutes de pause à ce sommet. C'est là que la compote aurait été une bonne idée, car je suis aussi à court d'eau. Il va falloir gérer les 4,5 kilomètres de descente, sans eau.

Dans l'intervalle, le coureur que j'avais dépassé assez mal en point après Poor Man's Gulch, Steve Bremner, arrive lui aussi au sommet et repart aussitôt. Je vais repartir quelques dizaines de mètres derrière lui, en onzième position (cette fois-ci, j'ai compté...je ne suis juste pas totalement certain d'avoir vu tous les coureurs : il s'avérera en fait que si et donc que j'étais en 10ème position dans la montée).

Dans la descente, je croise plusieurs coureurs relativement proches, dont Michele et un barbu que j'ai déjà vu plusieurs fois, également (Dan : je connaîtrai son prénom à la fin de la course).

Je finis par rattraper Steve, et nous engageons la conversation pendant les 2 miles restants que nous parcourons d'un accord commun en marchant, bien que légèrement descendants. C'est plutôt reposant. C'est là que nous découvrons...que nous avons couru « ensemble » l'UTMB l'année précédente. Steve l'a terminé à 42 heures ce qui, a posteriori, me donne une idée plus claire de la difficulté de comparaison des performances puisqu'il a aussi fini le premier Silverheels en 32 heures, ce qui me paraît inaccessible....à moi qui ai mis 2 heures de moins que lui sur l'UTMB.

Retour du Hoosier Ridge avec Steve : nous venons de la montagne derrière


Mon cousin Scott est monté à notre rencontre et prendra les seules photos que j'ai en course...et c'est avec lui que nous allons terminer cet aller-retour en revenant à Gold Dust où je me jette sur la boisson (gros malin qui est parti avec trop peu d'eau). Dans l'intervalle, Steve est très content d'enfin croiser sa femme Rebekka (que j'avais, moi, vue vers High Park)....qui lui dit qu'elle s'est perdue entre Trout Creek et Tarryall (victime de la même erreur que moi, et probablement Aaron). Elle part toutefois avec confiance (finisheuse UTMB aussi, à 1/2h de la barrière horaire de fin).....mais sera malheureusement plus tard vaincue par une hypothermie dpue à la grêle et à l'orage qu'elle va « prendre » exactement au sommet du Hoosier Ridge.



Je remets ma carte-témoin au fils de Ricki. Je suis à nouveau bien fatigué et je devrais prendre le temps de me restaurer et me retaper à ce ravito. Malheureusement, il commence à faire froid : le temps s'est couvert, le vent s'est levé et je pense surtout à ne pas me refroidir. Remettre la seconde couche ne suffit pas et je m'incite donc à repartir assez vite. Probablement aurais-je du mieux profiter de ce ravito et de la présence d'Elisabeth, Magali, Scott et Grant (qui ont dessiné un énorme « Christian - France »  sur le sol)....mais, un peu paradoxalement, j'ai surtout envie d'en finir avec ce que je sais être le juge de paix de cette course : la descente de la route de Boreas Pass.



Et donc, je me « mets dehors » de Gold Dust. La suite du programme, c'est la montée en single au Boreas Pass (220D+ en 2,7km), puis l'immense descente, sur 11 kilomètres, d'une route en terre assez fréquentée par les voitures, pour « seulement » 400 mètres de dénivelée. Et ensuite, une remontée à ce même point de Gold Dust, sur 6 kilomètres et 170 pauvres petits mètres de dénivelée. C'est donc en tout une boucle de 20 kilomètres, avec 400 mètres de montée et 400 mètres de descente « seulement » qu'il faut affronter. C'est là que le terme de « course roulante » va prendre tout son sens. Et, au milieu de la descente du Boreas Pass, un ravito, le Halfway Gulch bien nommé.

Voilà le programme de cette fin de journée. Voilà le programme qui va m'achever, je ne vais pas vous faire un suspense insoutenable alors que vous connaissez déjà le résultat.

Je repars donc de Gold Dust en 12h47, après 10 minutes passées au ravito, exactement la durée prévue.....et avec 34 minutes d'avance sur le roadbook.



Je repars donc de Gold Dust bien couvert, et je retrouve assez rapidement un plutôt bon rythme de montée. Cette montée vers le Boreas Pass est plutôt sympa et assez régulière sans être vraiment difficile. Donc j'y adopte un rythme régulier sans forcer. L'important est de toute façon de se préparer à cette satanée descente.

Il va me falloir 35 minutes pour monter ces 200D+. C'est un rythme assez faible (moins de 400m/h) mais logique au vu de la pente assez faible.

13h23 au chrono (que je ne consulte évidemment pas, comme toujours....ce n'est qu'après les courses que je sais où j'en suis). En fait, a posteriori, je me dis que je devrais regarder mon chrono et vraiment comparer au roadbook....ce qui me permettrait parfois, comme ici, de me rendre compte que je suis toujours bien alors que je crois ne pas être dans le coup. 13h57 étaient prévues, je suis donc monté *exactement* dans le rythme prévu....:-)

On ne monte pas tout à fait au col, à Boreas Pass. Il n'est en fait pas très intéressant (c'est une étendue assez plate et la vue est bien moins étendue qu'au Hoosier Ridge). Dès qu'on rejoint la route, à peu près à 500 mètres du col, on entame la descente.



Ah, cette descente.... Quand on connaît la topographie des lieux (et je la connais), on sait qu'elle se termine tout là-bas très loin, quand la montagne rejoint la grande plaine de South Park. En gros, la route est à flanc de montagne pendant des kilomètres (ONZE!). C'est une route en terre très roulante, avec une pente très faible (4% en moyenne). Il y a un trafic notable de voitures car il y a de jolies ballades à faire au col. Heureusement, en fin de journée, il y a moins de trafic car les dépassements par les voitures sur une route en terre, vous pouvez imaginer la poussière.

Bref, c'est un pensum assez énorme, il faut y être prêt. J'ai décidé de l'attaquer en mode Cyrano. Je me fixe des objectifs : « je cours jusqu'au bosquet », « je marche jusqu'à l'arbre ». J'arrive ainsi à fait environ la moitié de la descente, mais c'est TRES monotone. J'en serais presque à espérer voir des voitures car à chaque croisement ou dépassement, ce sont quelques encouragements, 2-3 mots, bref un peu de vie....

Je ne verrai AUCUN coureur de près ou de loin pendant cette descente. Et pour arranger les choses, le temps se couvre progressivement et, juste au moment où j'arrive au ravito de Halfway Gulch, la tempête se déchaîne : très grosse pluie, un vent à décorner les boeufs, bref....un orage du Colorado.

Petit moment de chaleur pendant ce déchaînement : je suis accueilli en français par Catherine et son ami qui tiennent le ravito de Halfway Gulch....à mi-chemin de la descente. Super sympa, mais malheureusement, le temps ne m'incite pas à m'y attarder, j'ai trop hâte d'en terminer avec cette descente.

Je ne fais désormais plus que marcher. Je n'arrive pas à relancer pour courir et je me dis un peu que c'est assez inutile. Je marche plutôt bien, mais c'est assez désespérant de voir ces longues lignes droites qui n'en finissent pas. J'ai l'impression de me traîner. La boucle finale de 2 miles, autour d'une butte, avant d'atteindre le bas de la route, semble ne pas en finir.

C'est là que, petit à petit, se met à s'instiller l'idée que ça va être interminable, la nuit à venir. A quoi bon passer une nuit entière à marcher sur une course à pied? Je ne « vois » plus que les passages les moins glamours du parcours. Je me visualise mentalement en train d'errer sans fin dans la forêt lors de l'aller-retour Tarryall-Como-Tarryall (15 kilomètres et seulement 200D+ en tout). Bref, je ne vois que du négatif.

Pourtant, je suis finalement en bas de cette descente, en 1h40. Je suis descendu à 6,6km/h alors que j'avais prévu....1h55! J'ai fait une descente bien meilleure que ce que j'avais moi-même prévu.

Et je ne le sais pas.....je ne me le dis même pas. Je ne vois QUE du négatif : je me traîne, je n'ai pas envie de relancer, y'a encore une montée très lente de 6 kilomètres jusqu'au dernier passage à Gold Dust.

C'est là que mon esprit décroche.....stupidement, je dois bien le dire. Car en fait, j'avance toujours bien. Eh oui, je suis lent. Mais tout le monde est lent. En fait, si j'étais sur un ultra alpin classique, ce serait juste une montée où j'avancerais au train à 300 ou 400m/h et je ne me dirais même pas autre chose que « on prend son temps ».

Et là, c'est le contraire : je broie du noir, je ne me vois pas me traîner en mode randonneur sur des chemins si faciles et je ne vois pas le positif. Première leçon à retenir pouru les prochaines fois : FAIS CONFIANCE A TES ROADBOOKS, Christian. Et au lieu de me répéter que je ne regarde jamais ma montre en route....eh bien, REGARDE LÀ ANDOUILLE! Et compare au roadbook. Je saurai m'en souvenir à la Swisspeaks, tiens.

Et donc, sur le bout de route qui remonte vers Gold Dust, je passe mon temps à ruminer des idées d'abandon. En fait, si je remonte cette route sur 2 ou 3 miles, je me retrouve directement à Tarryall, je retrouve mon crew, on prend la voiture et on rentre. Au contraire, si je prend le chemin balisé à droite, ça va être 6 kilomètres de montée facile (170D+ sur 6 kilomètres!) et donc TRÈS longs. Si je regardais mon roadbook, je verrais pourtant que j'ai très largement prévu UNE HEURE pour ces 6 kilomètres. Mais je ne regarde pas mon roadbook. Je ne pense qu'à une chose : vais-je abandonner ou pas ?

Difficile à dire a posteriori si ces idées noires permanentes sont liées à la course ou aux événements familiaux extérieurs (pour la faire simple, nous avons appris le décès du frère d'Élisabeth juste au moment de partir pour le départ de la course.....je porte avec moi un bracelet symbole de mon soutien dans sa lutte contre la maladie....et cette course était beaucoup dédiée à lui). Je ne sais toujours pas le dire. Elisabeth me dira après que j'étais différent donc il faut bien se dire que, d'une façon ou d'une autre, quelque chose s'est passé.

En attendant, sur cette route, je continue à me bagarrer avec l'idée d'abandon. Finalement, première victoire, je prends la route à droite, vers Gold Dust. En gros, je me dis que je me laisse le temps de changer d'avis. Qui plus est, j'aperçois enfin un coureur devant (alors que je m'attendais plutôt à voir arriver un coureur de l'arrière, tellement je semble me traîner). C'est Stacey qui est à environ 200 ou 300 mètres devant.

Et elle n'avance pas beaucoup plus vite que moi. Et même....je reviens sur elle, petit à petit. Curieusement, alors que cela devrait me conforter...cela ne me fait rien. En fait, j'ai juste envie d'arriver à Gold Dust.

La pluie est passée, heureusement (elle aura duré environ 15-20 minutes), j'ai pu remiser la veste de pluie. Il fait plutôt gris, c'est la fin de journée, mais je reviens sur Stacey. Je devrais normalement retrouver le moral. Mais en fait non....je suis d'une passivité surprenante.

Je ne suis plus qu'à 20 ou 30 mètres de Stacey....on va pouvoir se tenir compagnie pour la fin, essayer de papoter un peu (elle n'est pas super causante, moi non plus, mais on trouverait bien).

Mais, soudain, je vois revenir de l'arrière un    autre coureur. Je ne me rappelle plus son nom, on avait discuté au départ, un gars très sympa (de toute façon, tout le monde l'était). Il me dit qu'il est en train de se dépêcher car....il n'a pas de frontale! Elle est dans son sac à Tarryall. Du coup, il est en mode « course » alors que moi, je lui dis que je n'avance plus (décidément, je dois aimer m'entretenir dans ces idées noires).

Et, du coup, il rattrape Stacey.....et la motive pour repartir en courant doucettement. Et donc, les deux me larguent (je ne leur en veux pas, évidemment)....ce qui est quasiment le déclic final. J'ai l'impression que c'est ce qu'il va se passer tout la nuit, que je vais passer mon temps à me faire rattraper par ces fichus américains qui courent tout le temps. Et que je ne veux pas de cela.

Je veux arriver à Gold Dust. Je veux arriver à Gold Dust. Mais au lieu de me dire que je veux arriver pour continuer, je veux y arriver juste pour pouvoir dire à Kristi et sa famille que je vais redescendre à Tarryall pour arrêter. Et c'est avec cette idée en tête que j'y arrive enfin. Je ne pense qu'à une chose à dire à Kristi et son mari qui m'installent gentiment près du gros feu de bois qu'ils ont préparé : « I'll stop at Tarryall. I don't feel like walking all night long ». Et je n'entends pas leurs encouragements, je n'y prête pas attention.

Je suis à Gold Dust en 16h16. Je devais y être en 16h55. J'ai mis 1h10 là où le roadbook prévoyait 1h03. SI JE LISAIS CE FOUTU ROADBOOK, JE SAURAIS PEUT-ÊTRE QUE JE LOIN D'ÊTRE SI NUL. Oui, mais voilà, je suis au delà de cela. Je ne pense qu'à une chose : redescendre à Tarryall et ne pas passer ma nuit dans ce merdier.

Il n'y a pas eu de miracle, je n'ai pas réussi à me décider à ne pas bâcher. Je me réchauffe donc un peu auprès du feu de Kristi, mais je ne mange rien, je ne bois pas....je ne fais même pas le plein des flasques. Clairement, je suis déconnecté.

Au bout de 5 minutes, je vois Michele arriver, dans une improbable poncho plastique rose. Elle tente de me remotiver (elle aussi : tout le monde aura essayé) et m'incite à repartir avec elle « We'll make it together, don't worry, Christian ». Mais voilà....elle aussi elle est pressée de redescendre à Tarryall et elle arrive à se motiver à courir....et pas moi.

Et donc j'ai repris ma marche de robot sur ce sentier avec 2 miles tout plats. Plus question de faire du Cyrano. Je marche....et plutôt bien en fait, TABERNACLE, je le vois maintenant en écrivant ce récit. 3 kilomètres en 30 minutes, on a vu plus nul que cet honnête 6km/h. Mais je suis déconnecté. L'attention n'est plus là et, d'ailleurs, dans la descente qui suit, j'ai failli 2 ou 3 fois tomber....alors que, pourtant je trottine tout doucement (là, quand même, je cours, car ça descend vraiment...et, en fait, j'ai hâte d'arriver à Tarryall.

J'y arrive et....ils sont tous là à m'attendre et à faire du bruit des « Good job, Christian », « You'll make it ». Et moi je n'arrive pas à prendre le positif de tout ça, à me dire que toute cette énergie, je devrais pouvoir m'en servir. Je suis toujours déconnecté et c'est ce que je leur explique. La tête ne veut plus rien savoir.

48 minutes pour descendre.....j'en avais prévu....44. Dur d'écrire cela maintenant. Je suis à Tarryall en 17h10 alors que j'avais prévu d'y être en....17h50. Et tout le monde me le dit. Élisabeth me le répète plusieurs fois. Mais je ne peux guère que leur répèter que, non, ça ne veut plus le faire, que j'ai quelque chose qui s'est déconnecté.



Sherpa John tente aussi sa chance, me suggère de prendre le temps de faire une sieste, que j'ai très largement le temps (la BH est à 20 heures de course). Il arrive à me faire avaler une soupe, mais je la mange plus pour avoir chaud que dans l'optique de repartir. Je ne suis plus dans l'optique de repartir. Les trois heures et 15 kilomètres de l'aller-retour à Como me font peur. J'ai même le sentiment que repartir dans l'état où je suis serait dangereux.

Déconnecté. C'est le sentiment que j'ai. Je n'y suis plus. Et je m'en veux de ne plus y être, de ne pas faire honneur à ce bracelet bleu, là, à mon poignet, mais ça ne *veut pas* le faire.

Et donc, le dossard 10 va connaître son premier "vrai" abandon. Il a une petite pensée pour son ami Franck, qui a abandonné un peu dans le même genre de conditions et dans le même état d'esprit, à sa première tentative à l'Échappée Belle. Il sait déjà quel sera l'immense regret qu'il aura après la course. Mais, pour autant, ça ne veut plus le faire. La tête est partie.

Et donc, nous aussi, nous partons. Au bout de 100 kilomètres et 17h40 de course, j'arrête. Juste au moment où Victor, "mon" numéro 4, arrive, lui, et est pris en charge par son assistance hyper organisée.

Je ne serai pas un des 11 finishers de la Silverheels 100. Eh oui, ils seront 11 à terminer, sur les 23 au départ. Stacey, avec qui j'ai partagé de nombreux kilomètres, ne finira pas. Steve Bremner non plus, non plus que sa femme Rebekka (et donc, échec à 100% pour les 3 finishers de l'UTMB 2016).

Victor, lui, terminera....4ème.


Aaron, encore mieux, terminera deuxième, à 2 minutes du premier ! Eh oui, le Aaron avec qui j'ai fait plus ou moins la moitié de ma course, va quasiment gagner la course. Gwen, qui a été en tête à un moment, terminera à l'énergie son premier 100 miles, en septième position et 34h18. De même, Jill terminera aussi....en souriant, comme tout au long de la course.

Et, ces derniers finishers, nous les verrons arriver. Avec beaucoup d'émotions pour moi car je sais que j'aurais du être parmi eux et que, moi aussi, j'aurais du apparaître au bout de cette rue de Fairplay et faire un énorme « hug » à Sherpa John.



Mais c'est surtout l'arrivée de Michele que nous garderons tous en tête. Michele qui sera la onzième et dernière finisheuse, en 36h30. Et rien que pour cette image de John étreignant « ses » finishers, nous sommes fiers d'être revenus à cette arrivée et de partager, encore pendant une heure, ce dimanche 6 août au soir, l'ambiance si particulière de cette course.

 



C'est clair, elle n'est normalement pas faite pour moi, cette course. On y court beaucoup trop, ça ne monte pas assez, ça ne descend pas souvent techniquement. Mais, pour son esprit, pour son authenticité, pour le respect des coureurs que montre John à tout instant, pour les 50 et quelques bénévoles (« it's so much work for 20 runners » a été le mot du week-end), un peu pour la légendaire Silverheels, et aussi pour ne pas rester éternellement un Dance Hall Patron.....

....I'll be back.  

12 commentaires

Commentaire de Tonton Traileur posté le 17-08-2017 à 10:38:27

bon, je n'ai pas (encore) tout lu, mais ...
la polaire 'finisher Origole' au fin fond du Colorado, ça vaut de l'or !
Tu l'auras ta boucle de ceinture, Chris, tu l'auras ...

Commentaire de TomTrailRunner posté le 17-08-2017 à 10:47:38

« doing good job » Raoul

writing good description Christian :)

Commentaire de --- posté le 17-08-2017 à 11:41:14

Beau récit (comme dab ;-) ) qui résume bien le trail au Colorado.

Commentaire de patfinisher posté le 17-08-2017 à 12:21:17

Un roman sportif pour l'été...voyage économique pour le lecteur ! bravo ! il fallait oser...l'assistance tip top ! le cadre hors norme .....

Commentaire de JuCB posté le 17-08-2017 à 19:37:20

Une belle histoire dont la suite nous surprendra.

Moins loin et tout aussi dépaysant, je recommande le off dans le Valromey de Yann. Un très joli chantier.

Fini de courir et écrire des récits, profite bien de tes vacances !!!

Commentaire de Arcelle posté le 17-08-2017 à 20:56:33

Magnifique récit, toujours trop long, mais riche en émotions.
Je suis presque rassurée de lire des marques de regrets non perçues jusqu'alors.
Mais tu ne peux pas toujours être Superman sur les sentiers (ou les pistes 4X4) quand les circonstances extérieures ont un poids bien supérieur à la course à pied.
Bravo pour ce parcours (you did great job)

Commentaire de jujuhrc posté le 18-08-2017 à 15:11:09

Merci pour ce super récit comme d'habitude. Je suis persuadé que cet échec te permettra de franchir un nouveau pallié. Tu ne sera plus le même coureur et tu aura les solutions lorsque tu te retrouvera dans une situation identique.

Commentaire de Mustang posté le 18-08-2017 à 22:26:06

récit d'espérance et de doute, l'expérience du trail apprend l'humilité et la sagesse.
Bravo camarade !

Commentaire de Benman posté le 19-08-2017 à 23:54:06

Sacrément beau récit et belle histoire. Tu n'es qu'humain dans cette affaire, et l'abandon n'est jamais un échec, c'est une circonstance de course.

Commentaire de novass396 posté le 20-08-2017 à 17:29:03

j'ai pas trouvé ce récit trop long;je ne peux que tirer mon chapeau au monsieur...

Commentaire de Yvan11 posté le 19-09-2017 à 13:52:07

Très beau récit qui aurait mérité une fin plus heureuse, mais l'essentiel est ailleurs. Merci pour le partage.

Commentaire de float4x4 posté le 25-09-2017 à 08:07:01

"Pas un bruit, pas de papotage incessant entre coureurs" damned, chais pas si je pourrais faire une telle course Mouarf :) - Non sinon ça donne presque envie tellement ça semble éloigné de l'ambiance des courses que nous avons de ce coté de l'atlantique. Et pour l'abandon, boarf, c'est casse burne, mais ça arrive... quand y a plus de plaisir hein :p

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