Récit de la course : Saintélyon 2008, par daviff

L'auteur : daviff

La course : Saintélyon

Date : 7/12/2008

Lieu : St étienne (Loire)

Affichage : 1719 vues

Distance : 69km

Objectif : Pas d'objectif

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Le récit

 Au départ, je n'avais pas froid, je n'avais pas mal au ventre, je n'avais pas le traque. Juste avant le départ, là, parmi tous les coureurs, nous étions là à s'étirer, à rigoler, à regarder les autres... et 5 minutes avant le départ, l'organisation nous demandait d'allumer nos frontales. C'était un spectacle! 

Une foule entière de lucioles, enfin, le départ, et c'est le cri de guerre... voilà. Le départ, et dés le premier pas je savais que je me dirigeais vers Lyon. Mathieu (mon frere) m'avait dit d'y aller doucement, et le premier kilomètre était calme, au ralenti. Ensuite la deuxième borne, puis la troisième... le rythme était déjà bien plus élevé, et je me demandais si on allait trop vite. Mais j'y pensais pas trop car c'était pas encore une allure difficile. D'ailleurs je ne sentais rien. C'était tout simplement étrange d'être là dans les rues désertes, à courir. Au loin on pouvait distinguer la fin de la ville, avec le noir total après les lampadaires, bien loin. Après une demi heure de course, nous étions encore à Saint-Etienne, et je me disais que c'était bien long pour quitter la ville. En fait quand on pense à la SaintéLyon, on pense aux chemins, à la nuit, et de courir dans les rues d'une ville pendant une demi heure avant même d'atteindre les sentiers me rendait un peu perplexe. Genre... bon, c'est long là le départ. Mais je me sentais super bien. Pendant un temps j'avais laissé Mathieu derrière qui devait s'arrêter pour pisser. Mais il ne tarda pas pour me rattraper. J'étais content, car cette course je ne voulais vraiment pas la faire tout seul sans lui. Voila, donc tout allait bien. Jusqu'à Sorbiers. 

Sorbiers, c'est encore Saint-Etienne, enfin, c'est un village adjacent. Mais c'était la douche froide pour moi. Une montée raide. L'allure décroît un peu. Nous sommes encore en ville, et je suis en pleine montée. Mathieu, a mes côtés, ne semble pas gêné. Ah oui... c'est vrai, il connaissait déjà cette partie de la course, c'était d'ailleurs la 3ème fois qu'il la faisait. Les deux premières fois en relais. Moi je découvrais, et ce que je découvrais me faisait mal, car je savais tout ce qu'il y avait derrière ces premières montées. Donc mentalement je commençais déjà a me dire qu'il fallait ralentir, mais Mathieu ne semblait pas disposé à le faire. Vers la fin de la première grosse montée, je lui sors "Ça calme ça..." et lui, pour ajouter un peu d'eau froide, me sort "C'est que le début, Ah ah ah (rire maléfique)" et là je savais qu'il me manquait un petit quelque chose qui s'appelle entraînement dans les montées. Je sentais que la cote me tirait des muscles pas du tout prêts à ça. Tant pis, faut continuer, en espérant que Mathieu décide de lâcher un peu le rythme, car jusque là, il n'est pas question de se séparer. Si nous nous séparons, c'est pour le laisser, lui, derrière. Premier morceau de course dans l'obscurité. On voit des frontales, enfin des coureurs, sur les bords, en train de faire un petit pipi. J'aperçus une frontale au ras du sol, c'était un coureur qui faisait un petit caca. Dommage pour lui, ce doit être pénible de s'arrêter pour ça... On continue, de retour sous les lampadaires, ça monte, ça monte raid. Puis, après quelques minutes, on voit les coureurs prendre à droite devant nous, sur un chemin totalement obscure. Ils s'enfoncent dans le noir complet. Mathieu me sort "See you on the other side... as they say." Le sale feeling quoi, de la misère qui nous attend.

Une montée exagéré me surprend. Il n'est même pas question de la faire en courant. Tout le monde la monte en marchant. Dans ma tête je me dis, ah... ça va être reposant. Ben non en fait, pas du tout. D'une part, c'est tellement raid que même la marche brûle les jambes, et d'autre, Mathieu, avec ces jambes, file devant moi sans que je puisse rester avec lui. Tout le monde se ressemble sur la SaintéLyon. La seule chose qui différencie chaque coureur (et encore) ce sont les bandes réfléchissante sur les collants, ou les chaussures, sans plus. Devant moi, en montant dans la boue, je ne pouvais même plus voir Mathieu, je pensais le suivre pendant un moment, je le dépasse, mais en fait c'est un moustachu. Ah, ce doit être lui, je le passe, non... c'est pas lui. On monte des sentiers très gras, et surtout glissant. Arrivé en haut de la montée, il faut repartir en courant aussi vite que possible. La descente de présente mal. De la boue, les pieds qui s'enfoncent, les autres coureurs arrivent, on se rentre dedans, on tente de doubler, c'est galère... Je retrouve Mathieu. Il est devant moi, à 20 mètres. Je le vois se retourner pour me trouver, mais il ne me reconnaît pas. Tout le monde se ressemble. Il n'y a que les numéros de dossard pour nous distinguer les uns des autres. Je le rattrape, on continue ensemble, ça remonte dur. Les montées sont horriblement boueuses et nous obligent encore a marcher. Cette fois-ci, Mathieu trace. Je ne le suis plus. L'idée qu'il se retrouve devant moi jusqu'à la fin me pique un peu. Mais j'ai confiance, ce n'est que la montée qui fait que je suis derrière lui. Une fois sur du plat, ou dans les descentes, je le rattraperai. On arrive au Col de la Gachet après une demi heure de course dans l'obscurité et dans la boue. On voit Saint Christo. Premier ravito devant nous. Mathieu est à 10 mètres devant moi. Nous contournons le stade, et nous arrivons sous les spots du point de contrôle de la course. Je dépasse la borne magnétique qui registre le chip que je porte autour de la cheville. Mon temps est comptabilisé, il est 1h19 du matin. Nous venons de courir 1h et 19 minutes, il reste 54 kilomètres devant nous. Mathieu est déjà en train de se servir  en eau quand j'arrive au ravitaillement.

On repart vite, très vite. On monte les marches, et on rejoint la rue qui remonte dans Saint Christo. C'est bondé de spectateurs. Mathieu me demande comment je vais. Ouais, ça va... sauf que cette rue est tellement raide! Je peine a suivre ses pas de géant. On tourne à droite, on quitte la rue qui monte, pour redescendre doucement dans un vallon. Le souvenir de notre relais à 3 il y a 3 ans me rappelle qu'après ce vallon, une montée hyper longue et affreuse nous attend. Je l'avais fait en courant il y a 3 ans, cette partie du chemin, et me rappelle arrivé en haut, j'avais failli gerbé parce que j'étais allé trop vite. Mathieu, juste devant moi, me redemande si je vais bien. Je dis que oui, bien qu'une affreuse réalité me frappais juste à ce moment là. Je ne pourrais le suivre. J'allais devoir le lâcher. J'allais devoir me laisser ralentir, car je savais que je ne pourrais le suivre et que si je tentais de le faire, que plus loin je crèverais. Je voyais qu'en montée il était bien plus entraîné, plus fort, plus puissant. Ses 6 mois d'entraînement le rendait imbattable. Il avait des jambes d'acier, et bien plus de compétition dans les tripes. Moi, avec mes tours du Retiro, mon petite demi-marathon, ma seule sortie en montagne pour aller courir, je ne pouvais même plus rêver de le suivre. Bon, c'était une chose de s'en rendre compte, mais s'en était une autre de l'accepter, et de continuer. D'ailleurs, une autre question, que Mathieu se posait aussi j'imagine, restait sans réponse. Vais-je même pouvoir terminer cette folie? Je venais de me rendre compte que Mathieu me battrait certainement, alors il était hors de question de ne pas terminer du tout.

La nuit est orange. Le ciel est orange. Lyon, Saint-Etienne, Givors, Vienne... la course dans les Monts, entre boue et ciel orange est étrange.

La course continue, j'ai aucune idée où Mathieu se situe, mais après une demi heure de lutte mentale, de déception, j'accepte et je commence à me concentrer sur autre chose. La course même, et mon corps. Je trouve mon propre rythme. Il est agréable lorsque j'arrive à le suivre ce rythme, car en réalité, l'allure change presque tous les 5 secondes, à cause de la boue, des flaques, des montées, des coureurs qui se foutent devant vous juste au moment de les dépasser. Mais, sur ce pénible parcours, je pense à Mathieu, qui est devant moi, qui m'impressionne.

J'arrive tout en haut, dans des champs, parmi les autres coureurs, et là, un passage assez pénible m'irrite. Il n'y a pas de boue, que de l'herbe givrée, dans des sortes de sentiers en cuvette qui rend chaque pas glissant et on voit tout le monde devant soi en train de glisser, perdre l'équilibre, c'est comique pendant une minute, mais après ça prend le chou.

Dans une montée, je vois un homme allongé inerte... un autre coureur s'arrête pour lui demander si ça va. Je l'entends dire que non... puis je continue car de toute façon j'ai pas de portable et je ne peux rien faire pour lui. Je vois une frontale sur le côté, ce doit être un coureur accroupi qui fait ses besoins. J'en suis sûr même, ça pue. Un autre coureur plus loin, pète juste devant moi, ça pue. Des rôts se font entendre, je commence moi aussi à avoir quelques douleurs dans l'estomac. J'en lâche une à mon tour... j'espère que ça n'ira pas jusqu'à la diarrhée... c'est vraiment pas fun de se choper ça le long d'un chemin boueux en pleine campagne, la nuit froide, avec des gens qui vous passent... et surtout se choper ça sans PQ. Mais la douleur s'en va. Le chemin boueux continue, on glisse, on se prend de la boue des chaussures du gars devant soi en pleine face. Je bois régulièrement de mon camelback. C'est pas très bon cette boisson sportif, mais ça fait du bien quand même. Je passe encore des coureurs arrêtés le long du parcours. En pleine montée raide, on arrive à Moreau, vers un lieu-dit qui s'appelle l'hôpital. Là se trouve un ravitaillement. Les volontaires nous donne à boire, des biscuits, de pates de fruit. Un régal. Ca fait du bien de reprendre des forces. 

On s'éloigne des tables, et c'est encore le noir total. Un noir si noir que tout ce qui est en dehors du champ d'éclairage de ma frontale me semble comme un vide. Je ne vois que la boue et les cailloux juste devant moi, et si je lève la tête, je ne vois que les bandes réfléchissante des autres coureurs. Je me retourne quelques fois pour admirer l'acheminement des milliers de coureurs derrière moi qui avancent lentement dans la nuit. Je regarde à ma droite, la vallée du Rhône au loin, et la lumière orange dégagée par les villages, et par Givors. En premier je pensais que c'était Lyon, mais en fait non... c'est encore loin Lyon, et je savais que ce ne serait pas avant Saint Genoux qu'on aurait une première vue sur l'agglomération lyonnaise.

Il y a des coureurs devant et derrière moi, mais la course est longue et c'est un peu la solitude. On ne s'ennuie pas, il y a trop d'action physique à faire, mais les pensées vont un peu n'importe où tout au long de la course. Ca semble très long.

On passe un gros panneau qui indique les bornes qui restent à faire. 45 kilomètres jusqu'à l'arrivée. C'est un panneau assez mortel à lire! Je viens de me taper 24 kilomètres, plus d'un semi-marathon, et il me reste plus d'un marathon à faire. On arrive sur Sainte-Catherine. On voit le gros ballon blanc, illuminé, qui indique le point de contrôle et de ravitaillement. On descend une pente boueuse où je me tord la cheville gauche car la surface est brutale et cassante. J'entends un coureur derrière moi gueuler, il perd son équilibre et quitte le chemin. Je le sais sans même me retourner, car j'entends le fil barbelé à côté de moi se tendre brusquement. Le pauvre s'est sûrement mangé le fil. Je poursuis mon chemin. J'arrive dans les spots de Sainte Catherine, c'est bizarre tout ce monde qu'il y a! Le ravitaillement est énorme, une longue table de 40 mètres garnie de toute sorte de choses qui me donnent faim. Je bois du coca. Rien d'autre. Le ravito a Moreau m'avait presque fait vomir. J'avais trop mangé et après je m'étais prit la montée, et je ne voulais pas répéter la chose à Sainte Catherine. Je repars lentement... je vois des coureurs qui commencent à abandonner. Je continue. Je passe au moins 6 cars remplis de coureurs qui attendent les relais. Ils me regardent passer, je les regarde là, entassés dans les cars, au chaud, assis... je remonte la rue centrale de Sainte Catherine, et je repars dans l'obscurité.

Juste avant de passer le dernier lampadaire, une jolie demoiselle me souhaite bon courage avec un gros sourire. Elle me marqua l'esprit pendant une bonne minute. Un sourire doux, c'est beau. Surtout ici, où pour le moment je me suis mangé que de la boue et des sentiers pourris, à entendre des gens péter, roter... mais je me demandais ce que cette femme faisait là au milieu de la nuit, à encourager les débiles mentales qui courent. Il était environ 2h30 un truc comme ça... On s'éloigne de Sainte Catherine, j'oublie vite la femme, son sourire, etc. en me prenant un rocher dans les pieds qui me fait partir en cacahouète. Mais je suis pas tombé. Par chance, j'ai pu me retenir de brouter le chemin en plongeant ma main dans la boue froide et dégueulasse, trempant sympathiquement mon gant jusqu'à la fin de la course. Je continue, je bois déjà de mon camelback. Je vois un coureur qui gerbe. Ça ne m'étonne pas. Je continue, et soudain, une montée raide de chez raide. Bien sûr, on marche tous. On coupe une petite route, où se situe un point médical. Un petit chapiteau blanc. J'aperçois la silhouette d'une jambe en l'air, en train de se faire étirer par un médecin. C'était marrant. Ah oui, le cri aussi était marrant.

On monte on monte, et on s'enfonce dans un bois épais. Je reconnais. C'est le bois d'Arfeuille. J'aime ce bois, bientôt il y a une descente. Une grosse descente bien connue. Elle est dangereuse et je savais qu'elle serait encore plus que les années précédentes à cause de la boue. J'arrive, je vois les frontales qui virent brusquement à droite, vers le bas. Je tourne à mon tour, je descends... d'un coup c'est l'embouteillage. Des coureurs sont au sol. Un coureur, comme quand il y a 5 ans, s'était prit un arbre. C'est marrant. On voit le gars assis contre l'arbre, qui dit aïe. Une foule descend lentement, et en même temps, les coureurs en relais nous passent comme des marteaux. J'en suis un pendant un moment, profitant du passage que les coureurs plus lent lui donnaient. On arrive enfin en bas de la descente, pour se retrouver non seulement dans encore plus de boue, mais tout simplement dans un ruisseau. Je vois devant moi un coureur qui trébuche et qui tombe dedans à plat ventre haha. Je passe des coureurs, des randonneurs, qui eux m'encouragent. Ça remonte. Une dame est là, au bord du chemin. Je la passe, elle me dit bonsoir, je lui dis bonsoir. Comme si on était dans un magasin...

Mon ventre me fait mal, et mes jambes aussi. La descente m'avait fait mal aux cuisses, et en remontant la pente suivante, je me tape une crampe. Je m'arrête brusquement en criant. La crampe me fait trop trop mal. C'est affreux les crampes. Et là j'avais peur de m'arrêter. J'avais déjà couru plus de 35 kilomètres et je ne voulais pas m'arrêter pour m'étirer mais là je n'avais pas le choix. Le chemin me semble ensuite tout simplement interminable. La longue montée après le bois d'Arfeuille avait complètement quitté mes souvenirs de mes premières courses. Je commence sérieusement à me fatiguer. Un long serpent de frontales avance aussi lentement que moi. Quelques relais passent à toute allure. Je sors un Cliff bar. Je le mange péniblement. Dur à avaler lors d'une montée. Mais je sentais une légère défaillance. Il fallait à tout prix éviter le mûr, ou la fringale. Un panneau indique qu'il y a un ravito à 1 kilomètre. YES!

Sur une route, on arrive au ravito de Saint-Genoux. J'avais oublié cet endroit. La dernière fois je ne m'y étais pas arrêté. Lors du relais il y a 3 ans, Josué m'attendais à Soucieu, et je devais pousser à fond. Mais là, cette nuit, je fais le détour.

Je m'arrête. Je bois 3 verres de cocacola, un thé chaud et du chocolat. Je sens mes jambes me crier d'arrêter. Je repars. On sort de Saint-Genoux, et c'est une sale montée où c'est même indiqué 20% sur un panneau. Une longue, longue montée sur du bitume. On marche tous. Certains font leurs besoins, comme d'habitude, le long du chemin, un gars est en train de vomir. On arrive enfin tout en haut, et devant nous s'étend Lyon. Un panneau indique 30 kilomètres. C'est moins qu'un marathon! On approche! Ouais si on veut, reste encore à faire 30 bornes. C'est une longue descente qui nous attend jusqu'à Soucieu; de 7 ou 8 kilomètres. Cela ne me dérange pas, au contraire. Seulement, mon ventre commence à me faire très mal, et j'ai la nausée. Des crampes me prennent, je passe ma main sur mon estomac pour essayer de faire passer la douleur. Mais bon, on sait que ça sert pas à grand chose. La chose à faire serait d'arrêter et d'aller se coucher directement. Je trouve un bon petit rythme ensuite. La nausée persiste, mais bon... il n'y a rien à faire. Si je gerbe, tant mieux, si je gerbe pas, tant mieux. Donc, tout est tant mieux. Je cours d'un pas régulier, je me concentre sur mon élan, ma forme... les muscles me brûlent, ça descend lentement, principalement sur la route. Je ne vois pas trop où se situe Soucieu. Je vois au loin des petits villages dont un avec un gros point blanc. Je me dis que ce doit être le ravito de Soucieu. Le parcours prend vers la gauche, et on repart dans le noir total, sur la route toujours. Des coureurs marchent, dans la descente, ça craint pour eux... s'ils marchent, c'est qu'ils sont cuits. Si je marche, je suis cuit. 

Je cours. Mon rythme est régulier, mais lent, trop lent... à cette allure, ça va me prendre à jamais pour arriver à Soucieu; donc j'accélère. Deux minutes plus tard, je ralenti. Pas moyen d'aller plus vite. Tout ce temps, je pense à mon frère qui se trouvait devant moi quelque part plus bas, là, soit tout près, soit très loin. Peut-être qu'en ce moment même il court comme un malade avec les premiers! Ou bien... on ne sait pas, peut-être est-il derrière moi. C'était peut-être un de ces gars qui chiassaient sur le bord. Peut-être s'était-il arrêté à Sainte Catherine. Je me rappelais du chemin de Saint Jacques, des fois où je pensais que Josué était devant moi, et je traçais pour le rattraper, alors qu'il était pommé derrière quelque part, et qui lui pensait que j'étais derrière lui... en fait on ne peut pas savoir. 

Finalement j'arrive péniblement à Soucieu, 45 kilomètres dans les jambes. Des gens sont là pour encourager, mais franchement j'en ai rien à battre de les voir. Ils ne peuvent même pas imaginer ce que ça demande mentalement de mettre un pied devant l'autre.  J'arrive au point de contrôle, là où il y a 3 ans je m'arrêtais pour passer le relais à Josué... si seulement je pouvais m'arrêter. Mais non, il me reste 23 kilomètres. Plus d'un semi-marathon... l'horreur! Je m'arrête au ravito, je mange, je bois, je suis tenté de m'asseoir à côté des coureurs sur un banc. Mais ce serait de la folie. Si je m'assois, c'est terminus. Je préfère m'étirer les jambes. Je m'étire donc juste à côté du banc. Je regarde les coureurs qui eux me regardent avec, sur leurs visages, une certaine angoisse. C'est la déprime pour nombreux, je le vois. L'ambiance est tendu, on ne parle pas, personne ne rigole... tout le monde souffre énormément. Je décide donc de me barrer vite fait de là. Je prends un dernier coup de cocacola que j'emporte dans mon gobelet. Je m'éloigne en marchant rapidement, en buvant mon coca. Ahhh.... c'est bon... je vois une maison en vente. Je réfléchis un peu. Je me demande qui voudrait vivre dans ce village qui ne m'inspire que souffrance depuis des années. Voici la troisième fois que je passe par Soucieu, et jamais ça n'a été un lieu agréable. Je me remets à courir.

Des relais me passent à fond, les enfoirés. Je vois un homme, un coureur, sur le trottoir en train de vomir, puis un autre qui doit sans doute avoir une petite diarrhée... c'est marrant comment la SaintéLyon nous réduit à rien, à des chiens. On est là a caquer près d'une poubelle... mais c'était pas drôle de voir ça sur le coup. La sortie de Soucieu me paraissait interminable. J'avais vraiment mal à faire bouger mes jambes. De plus j'avais froid. Je tremblais un peu même. Ensuite, fallait rallumer les frontales, car on quittait encore une fois la société pour des sentiers boueux.

Une femme me passe lentement. Je proteste mentalement et je décide de la suivre. Une montée me permet de la rattraper et de la passer. Ok cool... ensuite le chemin se transforme en une descente infernale, glissante, boueuse et rocheuse. Et là, ma cheville gauche, encore, se tord vers l'extérieur, et une douleur me saisi jusqu'à la hanche. Je pousse un cri, et un coureur devant moi se retourne et me rattrape pour pas que je tombe. Je le remercie et je poursuis en boitant un peu. La douleur me calme encore plus. J'en ai marre de la SaintéLyon. Voilà plus de 4 heures que je cours. Presque 5 même. On arrive sur du sable. Une petite rivière. On traverse un petit pont au fond d'un vallon boisé. Oh comme c'est mignon...

J'avais oublié ce qui nous attendait après. Une longue et étroite montée ultra boueuse! C'est la queue leu leu. On monte très péniblement. Je commence à parler à un type qui devait avoir 50 ans. Nous n'avions à peine fait 4 kilomètres depuis Soucieu, je voulais déjà un autre ravito. Je voulais de la lumière aussi... cette frontale, cette lumière blanche qui n'illumine que la misère qui se trouve juste devant moi m'épuisait la vue. L'homme me rit à la face lorsque je lui demande si on approche de Chaponost, où se trouve le prochain ravito.  AH AH AH, il reste 7 bornes mon pote. T'as encore à courir! Bon, c'est bon... je pose plus de questions... si c'est pour me décourager. Je traîne des pieds presque... on passe enfin, après un faux plat interminable, les aqueducs romains de Chaponost. On rentre dans le bourg, et l'odeur de croissant me frappe en pleine face. Ahhh, une odeur qu'on ne sent jamais à Madrid. Je veux un croissant.

Mais la femme qui m'avait doublé me passe encore une fois. Ah nan! Je me concentre. Je dois garder son rythme. On arrive dans un parc. Dans le parc je vois un panneau qui indique 15 kilomètres avant la fin. C'est incroyable, et ça me tue en pensant que c'était 4 tours entier deu Retiro, plus 1 kilomètre.

 Une descente légère qui me revient à l'esprit. Je sais qu'au bout de ce parc, il y a une sale montée boueuse qui nous attend.

La femme me distance de plus en plus, mais je m'en fous. Ensuite dans la montée qui en effet était bien boueuse, bien crade, où les coureurs en relais nous poussent pour passer, je passe la femme. Elle avait bien l'air de souffrir. Arrivée en haut, elle se positionne juste à côté de moi. On avance péniblement ensemble. J'arrivais à peine à regarder devant moi. Chaque fois, en voyant même les 50 mètres devant moi, ça me déprimait. Pour l'encourager, je lui dis qu'elle doit soit être 3ième, soit 4ieme de toutes les femmes. Car je n'avais vu que 2 femmes me passer plus tôt dans le nuit. Elle semble surprise, et heureuse. "Vraiment??" elle me demande. "Oui oui, du moins pas loin si je ne me trompe." Elle part devant moi, je vois qu'elle avait reprit de la confiance et du courage. Moi non... au contraire... la route sinueuse me torturait les pieds, les chevilles, le dos. On rentre dans le noir encore... encore une fois, un noir total. Un gars me passe avec petite frontale toute faible, et lorsqu'il aperçoit que ma frontale est aussi puissant qu'un phare de voiture, il se met juste devant moi, et éteint sa frontale. A mon avis il n'avait presque plus de pile. Il nous reste 10 kilomètres environ, ou 12. C'est 3 tours du parc du Retiro. Le gars qui squatte ma frontale se place juste devant moi, et je ne vois plus ou je pose les pieds. Alors je baisse ma lumière, le plaçant lui dans l'obscurité totale. Il rallume sa frontale et voila comme ça je me débarrasse de ce parasite venu me prendre la tête alors que c'était vraiment pas le moment.

Je cours... c'est long une nuit.

On arrive en bas de la redoutable montée des archers. Un dernier ravito avant Lyon centre. Je m'arrête, je mange du saucisson, je prends du coca. Il est environ 5h30 du matin. Je peux pas croire que ça fait plus de 5 heures que je cours, et que je suis à Lyon presque. J'avais tant douté avant la course de pouvoir même arriver à cet endroit ci. La femme qui m'avait distancer arrive derrière moi au ravito; cela me surprend. Je pensais qu'elle était devant moi. Elle me regarde en souriant, je lui dit "allez, 4ieme, faut rattraper la 3ieme!" et puis je me casse... je lui avais dit n'importe quoi puisqu'elle termina 7ième. Mais bon c'est déjà pas mal. Elle doit être en train d'écrire en ce moment, de son côté: "eh oui, j'arrivais à Chaponost, et un coureur m'avait dit que j'étais 3ieme ou 4ieme, l'idiot!" Bon, c'est pas grave, au moins je l'avais encouragé.

Je quitte le ravito, et paf, c'est la montée vertigineuse des archers. Une montée hallucinante. C'est tellement raide que c'est même dur de la regarder, disons que ça fait mal à la nuque. Mais tout le monde marche, et ça fait du bien. Plus de boue, plus besoin de frontale. Plus besoin de réfléchir là, on voit où l'on met les pieds. Mais elle fait quand même horriblement mal. J'arrive enfin en haut et l'effort mental pour se remettre à courir est terrible. Jamais je n'avais tant souffert pour avancer.

Les premiers pas en courant m'ont failli tué. J'avance à peine. Je pense à Mathieu qui doit sûrement déjà être en train de dormir à la maison. Mais je ne peux pas avancer plus rapidement. Un vieux me doublerait. La longue rue en faux plat qui mène jusqu'au centre de Sainte Foy me torture. Interminable, je n'en peux plus. 

Ensuite, je passe devant l'hôpital de Sainte Foy les Lyons. Et en passant une des chambres de patient, j'aperçois rapidement un vieux qui, à l'aide d'une canne, se dirige vers son lit depuis les toilettes. Le pauvre... j'ai de la chance de pouvoir courir. Il a du voir une personne passer dehors avec une lumière sur la tête, je suis sûr qu'il devait croire à une hallucination, un rêve, il sait qu'il est gâteux, ça semble se confirmer... 

La femme me repasse. 

Je la suis avec grande peine, dans une souffrance atroce. On passe l'église de Sainte-Foy et je sais qu'à partir de là c'est de la descente!! Ave mano! Je reprends un peu d'allure, un gars avec son chien me regarde avec un air indifférent. En fait je devais avoir une forme horrible. Les jambes qui s'entrechoquent, la face concave, le dos courbé. Mais je continue... j'arrive à Lyon! Je vois la Tour Crédit Lyonnais, les quais! OUAIS! Mais punaise, cette descente est longue... on est à la Mulatière. Finalement, après une longue bataille de rythme entre moi et cette femme, je prends les choses sérieusement et j'accélère. C'est la fin qui s'annonce, et je ne peux pas traîner comme une limace. Je vois un panneau devant moi... rouge et blanc. Ça dit "Lyon." Oui... je suis à Lyon. Tout à l'heure j'étais à Saint Etienne. Je viens de faire la distance à pied. Je pense brièvement aux chemins boueux derrière moi. L'horreur. Je pense aux frontales, aux gens qui vomissaient le long du chemin, les ravitosahhh... qu'on en finisse vite avec cette course. J'arrive vers le tunnel de Fourvière, et je descends les escaliers qui mènent au quai de Sâone. Je vois devant des coureurs avec frontales qui s'explosent le corps, tout comme moi, depuis des heures. Des passants un peu étonnés nous regardent, je suis fier, car je suis en train de faire un exploit personnel. Je suis avec des camarades qui ont partagés les mêmes souffrances! Et à croire que j'ai prit un vol de Madrid pour faire tout ceci... la joie me prend le corps entier et je reprends un rythme aussi rapide qu'au début, à Saint-Etienne. J'arrive, place Carnort. Des jeunes tout enivrés nous encouragent en disant n'importe quoi. Je suis sûr qu'eux devaient vraiment croire que l'alcool les avaient bien défoncé la tête. Imaginez vous êtes bourrés et vous voyez des hommes courir avec des lumières sur la tête en file indienne. Nan mais c'est vrai, c'est marrant.

Je quitte à fond la Place Carnot, et je me dirige vers le pont qui traverse le Rhône. Un tram me passe lentement. Les gens à l'intérieur nous regardent bizarrement... Je traverse le pont, je descends les marches, et là... coup de bar dans les dents. Je vois devant moi le quai qui longe le Rhône, qui va jusqu'à Gerland et qui me parait infini. Mais j'accélère. J'en ai trop marre de courir. Je vois sur ma montre que ça fait 6h40 que je cours. Je veux en finir. Mon corps avance tout seul. Je double plein de monde, et même les relais ne me doublent plus. Je suis à Lyon, j'approche Gerland, est-ce vraiment vrai que bientôt j'aurai le droit de m'arrêter? La douleur dans les jambes est telle, que j'arrive à peine à supporter l'impact de chaque pas. J'accélere. J'arrive sous le dernier pont, j'arrive à la Cité Internationale de Gerland, je rentre enfin dans le parc de Gerland... j'y crois pas. Je cours à fond. Je vois au loin devant moi, les coureurs qui virent à gauche, la dernière gauche, le dernier virage avant la fin. Cette partie là me semble interminable. Pourquoi la fin n'est elle pas là, maintenant, pourquoi c'est plus loin? Je tourne, et là je vois les foules de spectateurs au fond, à l'entrée du Palais des Sports. Un panneau indique 100 mètres, 75 mètres... je sprint. 50 mètres, 25 mètres... dans 25 mètres, je m'arrête. Enfin, je rentre en tournant à droite dans le palais, et j'entends le beep de mon chip qui passe sur la ligne d'arrivée. Incroyable... j'ai fini. Je suis dans un bâtiment, et il y a de la lumière, beaucoup de lumière. Une femme m'arrête et me demande si je vais bien, mais j'ai envie de gerber. Comme d'habitude... de là... c'est comme un rêve bizarre. Le cauchemar est derrière moi, et c'était bel et bien un cauchemar. Entre Lyon et Saint-Etienne, il y a beaucoup d'obscurité. Beaucoup de noir. Beaucoup de chemin affreux. Saint-Etienne me semble très loin, et j'ai même l'impression que le départ à Saint Etienne faisait partie d'une autre course que j'avais couru un autre jour. 

C'est la foule dans le Palais. Je ne vois pas Mathieu, ni Lis. Ils ne sont pas là pour m'encourager. Une pensée me traverse l'esprit... est-il derrière moi? Mais cette pensée n'est pas une de joie, car ça fait déjà longtemps que je m'étais soumis à la réalité que Mathieu est bien plus fort. J'ai depuis longtemps abandonné l'idée de la battre. Terminer me suffit largement. En finir avec cette horreur me comble bien au delà que je ne l'aurais imaginer. C'est l'extase. Je suis, en plus, dans les temps (6h51), et dans les 350 premiers, sur 4500. Pendant la course j'avais eu l'impression d'avoir été doublé par des milliers... 

Je me lance vers les tables, et je me goinfre de sucre, d'eau au sirop grenadine, menthe... l'envie de vomir me reprend un peu et me calme l'appétit. Je me mets à la recherche de Mathieu... et je tombe sur une salle avec des ostéopathes. L'un d'eux m'ausculte les pieds, les articulations, et tente de défaire un peu les tendons devenus complètement rigides.

Bref... je retrouve Mathieu et Lis, et Mathieu m'annonce son temps d'animal (6h22), et sa position de maniaque (145). Impressionnant. La SaintéLyon était désormais derrière nous et elle m'a à la fois rendu fier de moi-même mais elle m'a aussi bien calmé; elle m'avait tout simplement cassé en deux. Physiquement et psychologiquement. Le coup de plus dur avait été celui d'accepter la supériorité de mon petit frère qui est devenu pour moi une grosse épreuve, un challenge effrayant. Mathieu, c'est un monstre, je vous le dis.

8 commentaires

Commentaire de thunder posté le 26-12-2008 à 09:49:00

quelle course ! de la nuit à la lumière. Surmonter la boue pour ces quelques instants de bonheur éphémère, bravo et bonne récup

Commentaire de Marco47 posté le 26-12-2008 à 10:21:00

Bravo pour ta course, 6H51 c'est super fort, c'est aussi un "temps d'animal"...

Bonne recup'

Commentaire de Mamanpat posté le 26-12-2008 à 10:35:00

Pour certains un rêve, pour d'autres un cauchemard... et pour tous, la joie d'être aller au bout et..........



les prouts des autres !


Merci pour ce récit et tous ces détails scato et bravo !

Commentaire de canard49 posté le 26-12-2008 à 12:00:00

C'est noir comme récit, réaliste crtainement mais cela ne donne pas très envie de courir !! Effectivement tu as du vivre la course comme un cauchemar, mais as-tu finalement apprécié quelque chose de ta Sainté ?
Je me remémore les pires moments des miennes et je te trouve parfois sévère avec les autres mais finalement c'est bien et cela contre-balance tous les récits qui occultent la souffrance... Bonne récupération
Alexandre

Commentaire de daviff posté le 26-12-2008 à 13:58:00

en effet, ca donne pas envie de courir, mais c'est precisement la nuit que j'ai vecu. Je suis content de l'avoir couru, mais j'irais pas dire a tout le monde que c'etait une partie de plaisir!

Commentaire de Matov posté le 26-12-2008 à 15:32:00

c'est vrai que pour ceux qui la courent et qui en bavent, c'est pas forcément la course féérique aux milles lucioles! ;-)

Commentaire de sarajevo posté le 02-01-2009 à 10:46:00

chouette récit ....
tu as passé 06H50 en enfer genre Verdun ...
et moi j'ai passé 08H30 ... de bonheur ...
Vas peut être moins vite ... :-)
En tout cas ...chapeau pour ta course. Prend sun masque à gaz pour l'an prochain...
a+
pierre

Commentaire de Vazimolo posté le 20-05-2009 à 14:40:00

Hey David !

On s'était revus 1 semaine après à Madrid, tu m'as dit que t'en avais bavé. Mais à la lecture de ton récit je vois que t'en as VRAIMENT bavé ! Il est marrant ton récit. Vachement réaliste en tous cas. C'est marrant comme on peut être dégouté de la course à pied à l'arrivée, et avec le temps oublier à quel point c'est dur....

A bientôt
Mathurin

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