Récit de la course : Tor des Géants 2018, par PaL94

L'auteur : PaL94

La course : Tor des Géants

Date : 9/9/2018

Lieu : Courmayeur (Italie)

Affichage : 1178 vues

Distance : 330km

Objectif : Pas d'objectif

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Introspection

Conjuration ou confirmation ? Ce sont les questions qui me trottent dans la tête dans le sas du départ. Vais-je conjurer la malédiction des Géants ou confirmer cette fichue règle du jamais deux sans trois ?

Il faut bien avouer que je ne devrais pas être là car rejeté par le tirage au sort de février, ce qui m’arrangeait car j’avais planifié le TOR pour l’an prochain. De plus blessé au genou gauche en janvier sans que les médecins ne déterminent la cause, je ne pouvais plus courir et je marchais difficilement. Quatre mois sans pouvoir courir et la reprise fut dure et douloureuse. Nicolas pendant ce temps rejeté lui aussi, s’était rabattu sur la SP360 et m’avait proposé l’aventure que j’avais  évité vu mon état et également les mauvais retours d’organisation qui se confirmeront malheureusement. Comme ça ne se remplissait pas trop vite, je gardais néanmoins l’idée sous le coude n’étant pas à une contradiction près.

Quand j’ai reçu dans le courant de l’année, un mail de l’organisation me disant que j’étais repêché, j’ai pensé que les dieux du trail avaient décidé de se payer ma fiole. Je recommençais tout juste à trottiner et je me voyais mal arpenter la montagne. Déjà que j’en avais bavé sur le GR20 avec les copains même si j’avais retrouvé quelques sensations, ça me semblait un peu court. Mais bon, une semaine à réfléchir, se dire que pour une fois que la chance est là, il faut la saisir, l’idée de revanche sur ma tendinite de l’an dernier, et comme un drogué j’ai fini par replonger le dernier jour et envoyer mon inscription.

Au fil du temps et des entrainements avec cette certitude propre aux inconscients, je me voyais finir, certes dans les derniers mais finir, pour solder cette aventure. Un passage avorté sans surprise dans le Beaufortain et une semaine à Chamonix me redonnait un peu le pied montagnard. Enfin si on veut car depuis la Flégère où je rencontre Aragorn, je lui démontre en deux temps, trois mouvements et racines, que je suis un paratonnerre à conneries en loupant une marche dans notre descente et vais m’éclater sur une pierre bien saillante qui m’ouvre le front. Ca sûr qu’il a été bien plus impressionné par mon débit sanguin que par ma foulée.

Enfin malgré tout j’ai l’impression d’avoir bien repris. Mon genou  gauche me lance toujours un peu mais je sais qu’il tient la distance. Par solidarité et compensation, ce sont les ménisques du droit qui font des leurs mais j’ai fait un bandage pour tenir tout cela et je ne suis pas plus inquiet que cela.

Je suis avec Etienne rencontré aux dossards et Caro du Beaufortain nous a rejoints. Je ne vois pas Michel mais il avait prévu de partir à l’avant. Nous nous restons bien à l’arrière et quand le départ est donné nous sommes dans les bouchons. On poireautera bien 10mn avant de pouvoir s’engager sur le monotrace. La montée se fait en petit train et au bout d’une heure on commence déjà à doubler des concurrents en surchauffe. Il faut dire que le temps est plus que clément et dans la forêt avec l’humidité c’est lourd. Je maintien l’allure mais sans forcer pour ne pas couler une bielle. Cela se confirmera car Etienne me lâche et j’arriverai avec un peu de retard au col. Caro elle aussi a marqué un peu le pas.

Descente rapide sur Baité Youlaz où on va tous se retrouver et ensuite direction la Thuile sous une chaleur un peu pesante.

Au ravito, rapide halte et nous repartons tous les trois. Je mets un bon rythme sur la route pour rejoindre La Joux et je perdrais de vue mes deux comparses. Etienne me rejoindra dans le premier replat vers Deffeyes et m’informera que Caro n’est pas très loin. Je garde l’allure car je veux éviter la nuit sur la descente du col Haut Pas, au moins au début. Je vais perdre de vue Etienne qui après renseignement a eu des soucis gastriques.

Deffeyes arrêt rapide, soupe jambon et remplissage. J’appelle avant de partir mais ni Caro ni Etienne ne sont là. Inquiétant, je ne vais pas si vite que cela.

Direction col Haut Pas avec le soleil qui décline déjà et se cache derrière les sommets. Dommage j’aime bien cet endroit. Arrivée au col avec un petit retard dû en grande partie au temps perdu au départ. Ne pas s’affoler à ce stade cela ne veut rien dire.

Bon la descente maintenant. Celle-là je ne l’aime pas trop. Pas de bon souvenir et il faut être vigilant dans les pierriers. Finalement Promoud sera rejoint sans soucis et un peu d’avance sur la prévision, même si les souvenirs se mélangeant je vois le ravito plus loin que l’année dernière ; ce qui n’est pas le cas.

Une bonne soupe, jambon, banane et je repars sans avoir revu ni Caro ni Etienne. Bon ils ont de l’expérience, ils gèrent. Je file maintenant vers le Crosatie. Celui-là toujours un bonheur à ce stade de la course. Comme d’hab, je peine un peu dans la première pente mais vais mieux dès les marches. Et c’est dans mes temps que j’y arrive. Un thé au contrôle et je file vers le lac du Fond. Dans la descente j’aperçois des lumières et du monde sur ma gauche et éloigné du chemin. J’apprendrai plus tard qu’il s’agissait d’un traileur blessé à qui les pompiers prodiguaient les premiers soins. Il m’a semblé loin du chemin et à cet endroit la pente est rude.

Lac du Fond puis ensuite le vallon très joli mais qu’on ne peut apprécier de nuit à sa juste valeur. Et parfois des obstacles qui me vaudront une belle gamelle, la première !

L’arrivée sur la route et je file vers Planaval. Un peu de bitume va me refaire la moyenne. Ravito express et direction Valgrisenche. La nuit est douce et j’en profite pour faire un premier bilan. Ce n’est pas l’euphorie mais ça le fait. Je sens que mes derniers entrainements en montagne me permettent de tenir le choc.

Valgrisenche et non pas Bonne. Ça me fait gagner un peu de temps sur ma feuille non révisée. J’y croise Xavier le mari de Caro qui m’explique qu’elle a les pieds un peu brulés et a du mal à allonger. Faut dire qu’avec la chaleur et la poussière on a  tous un peu morflé au niveau des pieds dans cette première partie. Je sens bien les miens.

Je ravitaille, mange un morceau et décampe rapidement car pas sommeil, trop d’adrénaline. A suivre la longue montée vers chalet Epée. Ravito où je glane quelque morceau de jambon et m’abreuve de soupe et de coca. Il n’y a que sur les courses que j’en bois mais à chaque fois ça me semble désaltérant alors que je ne le supporte pas le reste du temps.

Montée finale sur le col Fenetre avec le petit jour et la rude descente. Quand je pense que je l’ai faite sous la neige… Je trotte jusqu’à Rhemes suivi par une locale qui ne fait pas la course mais qui me met quand un boulevard en peu de temps. La honte !

Rhêmes, le soleil y arrive en même temps que moi et je ravitaille avec ce qui reste., jambon soupe et coca. Je ressors rapidement mais en Tshirt et ça ne loupe pas, le froid sur le ventre et je renvoie illico tout ce que j’ai avalé.

Montée vers Entrelor et le soleil commence à me réchauffer. Petit ravito sauvage dans le vallon. Sympathique et c’est la pente finale que  je trouve toujours aussi raide au matin.  Mais comme à chaque fois je suis étonné au col de voir que je n’ai pas faibli. Pourtant je perds un peu de temps dans la descente sous la chaleur pour rejoindre Eaux Rousses. Rien de grave mais ça me turlupine. Un bon ravito, soupe pâtes et coca pour affronter la suite. Je retrouve Xavier qui m’annonce qu’Etienne a abandonné suite à des vomissements irrépressibles et que Caro a perdu plusieurs heures à Valgrisenche à cause de l’état de ses pieds. Elle finira malheureusement hors temps à Eaux Rousses.

Je repars au bout d’une demi-heure mais fait un arrêt supplémentaire d’un quart d’heure à la fontaine pour baigner et noker les pieds qui chauffent trop eux aussi. Le Loson comme toujours, il faut prendre son mal en patience et ne pas réfléchir. C’est long et avec le cagnard au début, un peu dur. L’objectif était d’arriver avant la nuit, ce qui sera chose faite. La cabane où deux chinois rendront leur dossard, dégoutés et la longue descente un peu moins rapide vue l’obscurité.

Escale technique à Sella et je fonce sur Valnontey. Je connais bien le chemin et vais à une bonne allure qui après le village me mènera sans encombre à la base vie de Cogne, première grosse étape pour moi.

Arrêt, douche, crémage des pieds et bon repas, je repars au bout d’une heure trente en pleine forme. Passage obligé au stand expresso et je me dis que cela va me faire tenir jusqu’à Sogno. Et ben non sur le chemin vers Lillaz, l’obscurité aidant j’ai un coup de mou. Du coup je me pose sur un banc et fait un somme rapide d’un quart d’heure et me réveille comme si le jour s’était levé. Super ! Je file sur Lillaz et monte sur Goilles. Me fait doubler dans les lacets par un coureur que j’identifie comme un certain Bacchus et arrive tranquillement au ravito.  Encore un peu de coca et direction Sogno où je me promets une heure de sommeil. Je ferai toutefois une halte supplémentaire dans la forêt suite à un deuxième coup de mou avant d’arriver au refuge.

Cette petite heure de sommeil m’a fait du bien et c’est d’un pas décidé que j’avale la montée de la Fenêtre de Champorcher et bascule sans attendre vers Miserin. De là je file vers Dondena et la piste caillouteuse achève de meurtrir mes pieds qui chauffent de plus en plus. C’est là que je vais croiser Thierry le sénateur qui lui aussi souffre bien des pieds. Je ferai la route avec lui jusqu’à Champorcher où il fera une sieste alors que je repars déjà vers Pontboset.

Bien longue la descente avec des remontées et pas si roulante que cela. Je m’applique à ne rien lâcher sachant que tout ce que je gagne me servira pour la section suivante. Et c’est sous une chaleur bien pesante que j’arriverai à Donnas pour une halte bien méritée.

Mon objectif étant de faire Perloz de jour je ne traine pas trop mais arrêt d’une heure trente quand même, il faut ce qu’il faut. J’ai essayé la sieste pendant 20mn mais ça n’a pas marché, trop de bruit et de lumière.

Je pars donc vers Perloz sans plus de sommeil. Après Pont St Martin où je vois le Diable, des gamins ont organisé un ravito sauvage avec des verres d’eau et des prunes de leur jardin. Je m’arrête pour boire un verre et en manger une, plus pour leur faire plaisir que par envie. Ensuite c’est le passage dans les vignes et je ferai route un moment avec un canadien.

J’arrive à Perloz avec encore du jour et un bénévole m’apporte une pression tant réclamée mais épuisée à Donnas. Un bon ravito et sympathique et je repars au son des clarines agitées frénétiquement par toute une bande.

Descente raide vers le pont sous la Tour d’Herreraz. Je me rappelle combien j’avais peiné dans l’autre sens, préfère encore la descendre. Suit la Tour et nous attaquons parmi les aboiements de chiens la montée vers Sassa. C’est là que la course commence vraiment car elle est rude cette montée vers Sassa et il ne faut rien lâcher. Comme à chaque fois je suis surpris par des détails du parcours que ma mémoire a occultés sur les autres éditions. Enfin tout arrive et me voilà au ravito. Je tergiverse pour savoir si je dors tout de suite ou si j’attends Coda. Ça sera Coda.

Montée rude aussi au début et je me pose pour un quart d’heure de sieste sur le petit parking au milieu de la montée. Ensuite c’est comme toujours, le collet et la longue progression dans les rochers et sur la pente pour atteindre le refuge.

J’y arrive un peu entamé et réclame de suite ma chambre. J’ai mal enclenché mon réveil et c’est le bénévole qui me tire des draps avec un peu de retard. Ouf, il ne m’a pas oublié.

Bon ben maintenant qu’on s’est reposé attaquons le petit col Sella et ensuite la descente caillouteuse vers lago Vargno. Je suis bien réveillé mais je ne progresse pas vite. C’est bien encombré. Passage obligé au ravito informel près du torrent. Toujours aussi sympathique et je file sur la piste où je vais me perdre 10mn avant de réaliser qu’il n’y a plus de balisage. Obliger de remonter, ça m’apprendra à rêvasser !

Lago Vargno aux premières lueurs qui me laisse entrevoir une belle truite au bord. Maintenant montée vers LE Barma. J’ai l’impression qu’ils ont refait le chemin avant la première crête. Ensuite j’ai l’impression que ce n’est pas tout à fait le même passage que l’an dernier. Impression confirmée puisque nous arriverons par-dessous le refuge au lieu de devant.

Pause pour deux bons minestrones et une bière que je m’offre sur ma cassette. Je repars après 45mn sans avoir ressenti le besoin d’une sieste.

Direction Marmontana et avant la montée un coup de moins bien et sieste sur une pierre pendant un quart d’heure. Je repars frais pour finir l’ascension sans plus de fatigue.

Descente vers Lago Chiaro mais là c’est plus encombré et j’ai toujours du mal, de peur de me flinguer dans les rochers. Les genoux tiennent mais il ne faut pas abuser, ils ne sont pas à leur 100%. Enfin j’arrive à ce ravito que j’aime bien et mange des haricots aux oignons pas très bon pour les intestins mais qui me régalent malgré la gêne que j’ai à manger. Cette fichue bactérie dont il semble que je sois porteur sain se réactive à chaque fois au bout trois jour. Va falloir que je me trouve un toubib à Gressonney.

Descente avant la montée éprouvante vers ce foutu Crena du Ley. Celui-là, il faut l’atteindre en plein soleil dans les pierriers et la pente raide ! Mais comme tout, à force de temps et de sueur on y arrive. Je marque le temps et bascule sans plus attendre dans la cheminée.

M’attend maintenant la grande traversée jusqu’au ravito qu’on aperçoit au loin. Bien technique, je fais attention à ne pas trop forcer l’allure. Arrivée au ravito où j’y trouve Franck déjà croisé. De la soupe et je repars pressé car je vois les minutes s’égrainer. Ça va devenir un peu plus roulant. Les pieds sont brulants et douloureux et je vise les bonnes pierres pour les économiser. C’est dans la descente que Franck me rattrapera et me suivra gentiment. Il a les deux mollets strappés et a un peu de mal, bien que plus rapide que moi. Nous allons faire la descente vers Niel comme cela, où j’arriverai en l’ayant distancé.

Niel, passage obligé au stand de la polenta et je me commande une bière. Malheureusement c’est une bouteille et pas une pression, ça va faire la différence.  Je repars au bout de 20mn mais avec un peu de retard sur ma feuille de route. Rien de conséquent mais dans la montée du Lasouney je vais marquer le pas, la bière m’a embrumé la tête et avec la chaleur, j’ai un peu de mal. Ca fait sourire Franck qui me double et qui s’est bien remis après son coup de mou. La progression vers le col va être laborieuse et je guette le moindre filet d’eau pour tremper mon buff et me rafraichir la tête. Je vais perdre encore un quart dans cette histoire.

Le col enfin et c’est maintenant la longue descente. Déjà au loin les premiers éclairs pas rassurants. Au moins il ne fait plus chaud et ça va mieux.

Arrivée à Ober Loo toujours aussi bruyante mais la nuit est tombée. Pas très faim et plus de coca je me rabats sur l’eau frizzante et repars rapidement. Je sais que ça va être pénible. Et ça l’est, les éclairs se sont rapprochés et la pluie aussi, la progression est plus lente, la fatigue se fait sentir. Et j’attaque ce satané chemin de pierres noires dont je ne reconnais pas toute les sections. Mais avec la pluie il est devenu glissant et je perds un temps pas possible à le descendre. Je ne reconnais plus rien, pas même la table de pierre. Je suis dans le gaz et avec la hantise de chuter là-dedans. Il va me falloir du temps avant d’arriver sur la route au milieu des voitures et des camping-cars. Là aussi j’ai l’impression que c’est la première fois. Mais bon c’est du bitume et je peux évoluer un peu plus vite. C’est ainsi bien rincé et avec une heure de plus que je bouclerai la section Donnas-Gressonney en entrant dans la base-vie.

En entrant je tombe sur sénateur Jean-Mi en ‘’année sabatique’’ comme il dit, qui est venu faire de l’assistance et malheureusement sur sénateur Thierry qui m’expliquera qui a explosé à Niel. Décidemment ça commence à être l’hécatombe. D’autant que j’apprendrai après que Michel lui aussi ne repartira pas de Gressonney, les pieds explosés.

Pour l’heure je file à la douche dont je rêvais, elles sont bien chaudes ici. Je m’occupe de mes ampoules, (le stand podologue étant bondé) et file trouver le médecin pour qu’il me donne quelque chose pour ma gorge. Hélas il n’a que du doliprane à me donner. Tant pis je verrai ça à Valtournenche. Je me restaure en discutant avec Jean-Mi pendant que Thierry récupère sur un fauteuil et file sans tenter de dormir sur place. Je me suis promis une halte à Alpenzu.

La nuit est fraiche et humide et la longue traversée me cueille un peu et je fais une courte sieste sur un banc. Je retraverse la rivière et constate encore une fois que j’avais occulté cette longue approche tout le long du torrent. J’arrive au début de la pente, de quoi se remobiliser. Là par contre, je n’avais pas oublié le coté raide. Je mène mon petit rythme mais me fais bien doubler par des groupes avant d’arriver enfin au refuge. J’y demande tout de suite un lit pour une heure. Je vais mettre un peu de temps pour m’endormir bien que pour l’instant je n’ai cumulé que 2h30 de sommeil mais comme je suis réveillé au bout d’une heure 10, ça me va bien.

Un bon expresso et me voilà reparti à l’assaut du Pinter. J’ai toujours un peu de mal avec lui. Je suis pourtant bien réveillé mais je sens que je n’avance pas assez vite. Je vais perdre une bonne demi-heure encore dans l’ascension. Ca sent l’usure !

Le jour est bien levé quand j’aborde le col pour constater le retard pris, deux heures maintenant. Moi qui comptais sur cette section pour me refaire, il va falloir que je mette les bouchées doubles avec le jour. Je dévale donc le plus rapidement possible la descente. Au premier replat, un petit plaisir du jour, un grand mâle bouquetin fait la sentinelle au-dessus du chemin. Ensuite c’est la grande descente vers Cunéaz et ensuite Champoluc.

J’arrive même à doubler deux concurrents dont une Japonaise opiniâtre qui me redoublera avant la base. Je déboule juste derrière elle à Champoluc dans une base un peu désaffectée. Ca sent vraiment la fin de peloton. J’y retrouve Franck qui s’y est reposé et me propose de repartir avec moi. J’aurais peut-être dû attendre et faire une petite sieste avant mais bon, un compagnon de route, ça ne se refuse pas.

Nous partons ainsi vers St Jacques puis le sentier vers Grand Tourmalin. Là il finira par me lâcher car je peine, pas assez de sommeil. Je tente une sieste mais pas moyen, je repars donc.  Je scrute régulièrement mon tableau et je vois le temps qui défile comme mes années passées. Bizarrement je ne m’inquiète pas plus que cela, je me vois reprendre mon retard.

Le refuge et une courte halte pour les niveaux et un café et je repars au son des cloches. Le col de Nanaz est avalé plus facilement que je ne le craignais et c’est le cœur léger que je passerai le col des Fontaines puis la descente vers Cheneil et Valtournenche. Je n’ai pas trop mal tourné mais je me suis fait rattraper par mes premiers serre-files. En fait j’ai encore perdu un peu de temps alors que je n’ai pas flemmardé. Pas un bon rendement.

Premier objectif, le toubib et j’ai le droit à une perfusion mais pas d’antibiotique car il me dit que ça risque de me fatiguer encore plus. Je pers un peu de temps à la douche mais c’est pour passer chez les podos qui sont disponibles. Un repas fait de minestrone, pâtes et salade de tomate, avalé rapidement et je repars pour cette section cruxiale.

Je suis inquiet du détour par Torgnon mais pour l’instant, cap vers Barmasse. Je suis pourtant parti de la base-vie 1h30 avant la BH mais rapidement je suis rejoint par deux serre-file dont un ancien qui a fait le premier, deux TOR d’affilée. Pas de doute c’est sérieux bonhomme et il le sait et me semble un peu condescendant avec moi. Bon ok je n’ai pas son niveau mais je ne vis pas à la montagne, j’espère bien que j’irais plus vite. Enfin ça me tient compagnie jusqu’au refuge où je souffle un peu. A priori mon serre-file doit trouver que je n’ai pas la bonne allure et repart avec un jeune calédonien sans au revoir ni explication. Ce n’est pas que ça me touche mais j’ai trouvé ça un peu cavalier. De toute façon je n’ai pas besoin de lui pour suivre ma route. Ce que je fais en me dirigeant  vers la fenêtre d’Ersaz.

Je trouverai le chemin plus long que d’habitude, l’effet de la fatigue je suppose mais je n’ai pas le temps et je sais qu’il faut que je ne lâche rien si je veux en voir le bout. Je fais route maintenant avec deux italiens avec qui je baragouine un peu. La fenêtre atteinte, nous attaquons la partie inconnue. J’explique à mes deux comparses qu’il ne faut pas trainer car il y a du kilométrage en plus. Cette section, je vais la trouver longue et sans intérêt. On va même traverser un moment une petite exploitation, balise sur le 4*4 et sur la maison et réveiller le berger. Il a dû en avoir marre, le pauvre. On atterrira dans une base nautique au milieu de nulle part pour tomber sur mon serre file qui ne peut cacher l’étonnement qu’il a de me voir arriver ici. Il fait déjà le forcing pour que le jeune reparte rapidement. Moyen comme comportement pour un serre-file…

Je ne m’attarde pas et après un café, repars pendant que mes italiens font une sieste sur la table. J’aurais peut-être dû essayer mais je n’ai pas vraiment sommeil et suis surtout angoissé de la suite. Montée vers le col Fenêtre (encore un), c’est plus long que je ne pensais. Je tente à mi pente, une sieste mais ça ne vient, le café évidemment. Du coup c’est avec mes deux italiens revenus sur moi que nous franchirons le col. Là je commence à réaliser que si je veux être à Maggia à temps il va falloir en remettre un bon coup et me lance le plus rapidement possible dans la descente. Mes deux comparse ne me suivent pas car un des deux à des problèmes de genou. Tiens au fait, les miens ? Je suis agréablement surpris, le gauche avec tout ce chemin ne me lance plus et le droit contenu par mon strap, se maintient. Un motif de satisfaction.

Je bombe un peu trop et loupe une marche et me rattrape de justesse avant un rocher. Le monotrace est propre mais les abords sont plus encombrés. Prudence ! La descente est raide mais courte, 300mde D- et ensuite on arrive sur le chemin pour rejoindre le refuge.  Je vais allonger là-dedans pour refaire la moyenne mais vois bien que le temps a filé. Ce fond de vallée est interminable et je m’étale deux fois dans l’herbe en suivant les balises. J’ai réussi à m’endormir en marchant. Je croise, à un moment, le serre file qui rentre chez lui, qui me fait un salut que je cherche encore à interpréter. J’angoisse de me faire arrêter à Maggia, pas une nouvelle fois ! Et me promet de planter en guise de banderille à tout individu voulant m’arrêter. Rien n’est perdu je sais que je peux y arriver. C’est dans cet état d’esprit que je m’engouffre dans le refuge à la recherche de ravitaillement et prêt à en découdre. C’est un peu désert. Je m’étais promis une sieste mais c’est trop tard alors un dobbio expresso qui faire rire le patron et je repars.

Le jour est bien levé et avec mon ‘’starter’’ comme dit le patron, je suis bien éveillé. Maintenant je sais que je joue la finale. Plus le droit au vagabondage, il faut tout donner si je veux rester en course. Et j’y vais, le couteau entre les dents. Bon, ça n’empêche pas le fils de Dom de me passer tranquillement. Je sens bien la différence d’âge et le repos non pris. Peu importe chacun sa course et pour l’heure l’objectif, c’est Cuney. Je serai rattrapé peu avant par Franck et un binôme italien et nous aborderons le refuge sous le ballet des hélicoptères de l’armée.

Ça va mieux j’ai récupéré du temps sur l’ascension. Pas d’euphorie car j’ai Oyace en point de mire. Avant il faudra affronter le col Chaleby, avalé sans trop de peine et ensuite la longue traversée vers rifugio Clermont où je ne m’arrêterai pas et  le  col de Vessona atteint en poussant sur les bâtons.

Maintenant cette fichue longue descente vers Oyace et je m’y lance sans attendre. C’est la guerre contre le temps et la distance. Je sais que je suis court mais je ne veux rien abandonner tant qu’il reste un petit espoir. J’ai la colère chevillée au corps et dans la tête. « Mm’ très bon moteur ça la colère, le côté obscur dans ta quête chercher, tu dois » Ca me fait marrer mais ça me sert de viatique. La première pente dévalée et c’est le long vallon où la chaleur se fait plus sentir. Ne pas flâner, il faut que je regagne le maximum. Franck et son binôme me redouble. Il n’y a pas à dire je sens que mon allure est loin de mes ambitions et de l’énergie que j’y mets. Ensuite c’est le bout du vallon et le chemin oblique vers la gauche. Je me fais reprendre par des nouveaux serre-files (les ‘’scopé’’( mais ils sont plus sympathiques et m’encouragent. J’accélère maintenant que la pente est plus prononcée et je les entends qui s’inquiètent un peu de mon allure mais je leur explique que je n’ai plus le temps pour la prudence. Il faut rejoindre Oyace rapidement. Evidemment j’expérimente une belle gamelle à force d’être trop limite mais me relève aussitôt et repars de plus belle. Le chemin va me sembler long avant de parvenir au passage remontant et pour débouler sur la route. Les minutes s’égrainent et me poussent encore plus en avant. J’arriverai comme un fou dans la base, coursé par le bénévole qui n’a pas eu le temps de prendre mon numéro.

Je retrouve Franck et son acolyte bien tranquille à qui j’explique la BH de sortie est mal calculée. Un peu de jambon, coca, le plein et repars aussitôt. Encore un peu d’espoir de rallier Ollomont dans les temps mais il ne faut pas s’endormir. Pour cela je ne risque pas, je suis plus que réveillé et bien sur les nerfs. Direction col Bruson. La pente est douce et j’avance bien mais le temps défile désespérément. Je suis maintenant avec une serre-file agréable et qui essaye de me rassurer mais je n’y crois pas. Il faut que je sois à 19h à la base vie et  j’ai beau pousser je vois monter trop lentement l’altitude sur ma montre. Ça me met en rogne. Je me dis qu’ils auraient pu adapter le BH avec le rajout de Torgnon mais je sais que c’est mon problème et que si je n’avais pas perdu autant de temps cela serait anecdotique. Bruson l’Arp, je donne mon numéro sans m’arrêter. Le col maintenant mais ça sera long, je garde espoir de me refaire dans la descente et pousse comme un malade sur les bâtons pour avaler les mètres de dénivelé. Là encore trop long mais j’y arrive essoufflé et bascule rapidement. Ma serre file explique au contrôleur pourquoi je ne m’arrête pas.

Je lâche tout maintenant, il ne sera pas dit que je n’ai pas tout tenté pour y arriver. Berio Damon est rapidement rejoint et je sais la piste qui va me permettre d’aller plus vite. Je la dévale comme un mort de faim scrutant la montre qui défile indifférente à mes efforts. Ma scopa me dit qu’ils vont être indulgents et qu’il faut que je sois prudent, je l’entends qui communique au talkie son inquiétude à mon endroit. Mais je n’écoute rien, ne veut croire à rien, seules à mes jambes à qui je confie ma course. Mais trop d’effort et de fatigue n’assure pas mes foulées  et je rechute lourdement sur la piste. Le genou écorché, chair à vif et le bras égratigné ne m’empêche pas de reprendre ma course contre le temps.  C’est aux abords du village que le directeur de course venu à notre rencontre me rassurera en me disant que je peux y aller maintenant tranquillement. Je peux maintenant m’excuser auprès de ma gentille scopa de tous les jurons que j’ai prononcés contre le temps, les cailloux et ma lenteur et nous aborderons la main dans la main levées comme si c’était l’arrivée, la base vie d’Ollomont que je vois enfin.

Le retour sur terre est rude et c’est comme un ivrogne ne tenant plus debout que je vais me faire pointer. Ivre de fatigue, je connaissais l’expression, j’en expérimente toute la réalité. C’est comme une loque que je tombe sur un banc pour me restaurer. Pas trop tôt, presque rien mangé depuis Valtournenche. Ca me remet sur les rails et je pars à la douche, agréablement chaude pour nettoyer mes plaies et la poussière. Je me dis qu’il faut que je dorme et tente la sieste sur lit de camp mais trop de bruit de lumière et d’adrénaline, je perds une demi-heure sans trouver le sommeil. Tant pis je me prépare à repartir. Je suis obligé de consulter ma feuille pour me rappeler qu’il faut que je sois à 10h à Merdeux. Je sens que c’est encore jouable mais faut pas trainer. Je quitte donc la base vie, où les serre-files font déjà le forcing pour que tout le monde parte, en espérant que ça tienne.

Dès la pente et l’obscurité l’envie de dormir me reprend. J’aimerais bien atteindre le rifugio Letey avant et me promet une heure de sommeil là-haut. Le jeune calédonien me rejoint, il est un peu dans le gaz lui aussi mais a déjà dormi une heure. Il se pose à chaque virage et repart dès que je le rejoins. Ni tenant plus je me dis que je ferais mieux de me poser pour une sieste car je n’avance plus très vite ni très droit, toujours cette ivresse. Je me mets dans un virage, m’emmitoufle, masque ma frontale et me prépare à un bon somme.

J’ai à peine commencé à me détendre que je me fais apostropher par un serre-file désagréable qui me traite de ‘’monsieur à la ramasse’’ et qui m’ordonne de repartir ou de redescendre à la base. ‘’C’est le règlement’’. Ça me réveille bien ça aussi ! Je repars donc et l’individu finit par me dépasser. Il ne va pas me manquer !

Je récupérerai à Letey. Je progresse donc vers le refuge mais comme un petit vieux shooté à l’éthanol. J’ai les jambes qui se croisent et je finis régulièrement à genou. Mais je monte quand même. Un nouveau groupe de serre-files me rejoint. Ils débalisent, je suis donc le dernier. Pas grave, dernier, je prends même si c’est hors temps à Courmayeur.

Ils sont plus compréhensifs et ne me poussent pas. Au bout d’un bon moment je leur demande de m’arrêter pour une sieste et ils acceptent. Je leur dit de me réveiller si c’est trop long mais ça ne risque pas. Carburant à l’adrénaline au café et au manque de sommeil, j’ai passé le cap et n’arrive plus à m’endormir. Je repars une nouvelle fois en titubant comme un pilier de comptoir. Ça a l’air de bien les inquiéter car les entend communiquer au talkie. Ils finissent par me dire que le médecin est sur la route. Super, si c’est celui de Valtournenche, il va pouvoir m’aider. Je me dis qu’un remontant pour tenir le reste de la nuit et c’est gagné.

Mais non quand nous le rejoignons ce n’est pas le bon et celui-là ne veut rien savoir. Il m’explique que je suis trop lent et qu’il faut que je comprenne que pour moi la course, elle est finie. Les mots ont du mal à entrer dans ma cervelle brumeuse. Je ne comprends pas et  je me sens perdu. On me prend gentiment et on m’installe à l’avant du 4x4 sans que je réalise bien. On monte vers Letey et en chemin on ramasse une traileuse faisant sa sieste sur le chemin. Elle aussi n’a plus le droit de continuer. On nous débarque tous les deux au refuge pour attendre les autres. J’assiste comme dans un rêve à la scène des serre-files harcelant les traileurs pour qu’ils repartent alors qu’ils sont harassés et dormant sur les coins tables. Lamentable ! À croire qu’il y avait un match le soir ou qu’ils avaient un train à prendre. On récupérera un chinois comme cela. Comme il faut encore attendre les éventuelles redescentes, on nous envoie dans une chambre pour dormir mais le sommeil ne vient pas. C’est finalement dans la navette vers Courmayeur que je commencerai à piquer du nez.

Ensuite c’est le mouroir de la base-vie et je trouve une des rares couches de libre pour m’effondrer tout habillé dans les couvertures.  Le lendemain, après une douche et un repas plein de crudité, je retrouverai Franck qui a pu passer mais pas son collègue. Il me confirmera avoir assisté aux mêmes scènes de la part de certains serre-files. Demain, je croiserai mon jeune calédonien qui lui s’est fait rattraper du côté de St Rhémy. Pas de chance lui non plus.

Pas un bon bilan, pourtant malgré le genou explosé, la peinture arrachée un peu partout, pas une courbature, preuve qu’il y avait du fond. Je dois en faire mon deuil, c’était pour moi une l’opportunité de garder l’illusion. Les dieux du trail se sont bien moqués de moi.  J’aurais dû garder ma méfiance et ne pas croire à la chance qui me fuit toujours. Mais j’aurais la satisfaction d’avoir été au bout de moi-même et d’avoir tout tenté pour ne rien regretter.

Mais il faut bien ouvrir les yeux, la vitesse n’est plus au rendez-vous alors que l’envie reste. Mes vieilles jambes m’ont été fidèles mais elles ont fait le maximum et tout ce qu’elles pouvaient ça n’était pas encore assez, pas assez. Perdu trop de temps, ça s’est joué à une heure de sommeil, j’y étais presque. Oui mais presque ce n’est pas y être. Seule la victoire est belle.

La défaite est toujours amère et je sais bien que depuis quelque temps chaque année amène son lot de rouille. Oh bien sûr il y aura encore quelques victoires pour l’honneur et l’illusion mais je ne réalise que trop où me mène le chemin. Le lent et tranquille naufrage est à l’œuvre, j’en ressens les premiers tangages. L’ombre gagne et on sait que la Reine des dragons ne vient jamais à la rescousse.

Winter is coming. It’s already on me. Déjà…

6 commentaires

Commentaire de Cheville de Miel posté le 24-09-2018 à 11:52:18

J'aurais tellement aimé que tu finisses. Ton CR est prenant, touchant, tu m'as embarqué dans ton aventure!
Merci

Commentaire de PaL94 posté le 24-09-2018 à 12:54:51

Merci Rémi.
J'avais suivi ton périple avec Antoine sur la SP et avais vu que tu en avais bavé plus que moi mais que tu avais été au bout de toi-même et de la course.Bravo !

Commentaire de crazy_french posté le 24-09-2018 à 15:07:48

un sacré cR qui fait poser des questions... jusqu'au pousser le supplice pour finir? en 2016 les kinés de Valtournenche m'ont rafistolé ... fini certe mais derrière 1 an d'arrêt.
Remets toi bien et dis-toi bien que le pire t'a été épargné.

Commentaire de PaL94 posté le 25-09-2018 à 09:13:56

Merci Shoto, Puisse Yoda t’entendre

Commentaire de Shoto posté le 24-09-2018 à 18:51:37

Tu n as pas démérité. La façon pour l organisation de ramasser les derniers er de les contraindre à l abandon fait réfléchir. Je te trouve peut être un peu trop pessimiste et trop dur avec toi même. Tu es allé au bout de toi même et tu as montré une sacré endurance et in mental d acier malgré ta preparation de course tronquée. Bravo à toi et d autres beaux trails t attendent avec de belles places de finishers. Que la force soit avec toi !

Commentaire de marat 3h00 ? posté le 26-09-2018 à 14:55:48

bon récit où l'on se rend compte que les heures défilent vite, comme les années. Le décalage entre perception et capacité est dur à admettre. On nous dit "c'est la vie". Ouais ben c'est pas son meilleur visage. Cependant, il ne faut pas tout jeter et revenir à une base très importante qui t'as fait défaut : la prépa. Pour une course énorme comme le TOR, c'est super important et tes capacité n'y sont pas fautives.
Merci pour cette balade !

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