Récit de la course : Marathon de Paris 2014, par Prokofiev

L'auteur : Prokofiev

La course : Marathon de Paris

Date : 6/4/2014

Lieu : Paris 16 (Paris)

Affichage : 1057 vues

Distance : 42.195km

Objectif : Faire un temps

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Hyper positive split

Vous connaissez le negative split, mais connaissez-vous l’hyper positive split ? Non ? Ca consiste à partir la fleur au fusil, se prendre le mur à mi-parcours et terminer lamentablement avec des gémissements de chien battu.

Témoignage.

C’est mon premier marathon, j’attends cet instant depuis septembre 2013, le jour d’ouverture des inscriptions. Après trois 10 kilomètres et deux semi-marathons, c’est le sommet de ma toute jeune carrière de coureur (C'est la carrière qui est jeune, le coureur, lui, court dans la catégorie Vétérans 2).

C’est le jour J. The D-Day. Le jour pour lequel je me suis entraîné tant de longues journées.

8h15, les trottoirs des champs Elysées sont noirs de monde, je remonte à contre-courant la foule des coureurs vers le magasin Louis Vuitton. Là je retrouve, comme convenu, les coureurs membre de l’association « Portes Ouvertes » pour laquelle j’ai levé plus de 1500 euros de dons et sous les couleurs de laquelle je vais courir ce marathon de Paris. Nous faisons connaissance.

Les coureurs du challenge "Portes Ouvertes"

Nous échageons nos impressions quelques minutes, prenons une photo, puis chacun se dirige vers son sas.

Le soleil a fait son apparition, l’atmosphère est délicieuse, presque trop douce. Je me poste à l’avant du SAS 4h15 pour partir au mieux vers mon objectif : 4h00. Les entrainements, mes résultats récents au 10km et au semi me laissent espérer de passer cette barrière, alors j’ai décidé de la tenter.

Dans la foule, tout à l’avant, se trouve un certain Kenenisa Bekele, bête de course, avec un palmarès monstrueux et qui est grand favori. Je n’ai rien en commun avec lui si ce n’est que je suis, comme lui, au départ de mon premier marathon.

Top départ :

Nous sommes libérés vers 9h40, soit près d’une heure après les champions. Le départ sur les Champs Elysées est une jubilation. La large avenue est enfin ouverte à nous. Je déguste la descente avec délectation, le visage inondé du soleil rasant de ce 6 avril.

Comme prévu je ne me laisse pas griser et adopte d’emblée mon allure prévue : 5’40’’ au kilomètre.

Le parcours nous conduit sur la place de la Concorde, puis sur la rue de Rivoli. Le public est nombreux.  J’ai à la ceinture deux petites gourdes d’eau sucrée qui me permettront de passer les deux premiers ravitaillements sans bousculade et quelques gels. Nous passons successivement l’Hôtel de Ville puis la rue Saint-Antoine. La place de la Bastille est noire de monde. Ca encourage à tout va. Beaucoup plus de monde qu’au semi-marathon, le 2 février dernier.

Je surveille mon cardio, il est bon. Bien en dessous des 85% fatidiques.

La montée de la rue de Reuilly puis celui de la Porte Dorée passent bien. La masse des coureurs est compacte mais les allures sont homogènes.

Photo Frédéric Poirier 

Il fait un peu chaud, et le soleil me gène, je me dis que je dois boire avant d’avoir soif. J’ai donc déjà bu mes deux gourdes à l’occasion du ravitaillement du 5ème, comme convenu. Au ravitaillement du 10ème, après le zoo de Vincennes, pas de bouteilles ! Ou pas trouvé de boutielles, je n’ai pas compris comment je m’y suis pris, j’ai dû louper un truc. Bon, plutôt que de courir 5 kilomètres sans rien, je ramasse une bouteille à moitié vide qui traîne par terre.

Le soleil est toujours dans les yeux lorsque nous passons devant le château de Vincennes. Nous passons le virage du 14ème kilomètre qui nous met enfin sur la route du retour et le soleil dans le dos.

Je rattrape un meneur d’allure à 4h15. Tiens, je suis parti à l’avant du sas, n’est-il pas sensé être derrière nous ? Mon objectif est de 4h00, je le passe, toujours lancé à mon allure de 5’40’’.

Kilomètre 15 : Coup d’œil au cardio. Houlà, ce que je craignais est en train d’arriver, la dérive cardiaque pointe le bout de son nez. Je dépasse le seuil de 85%. Je surveille tout ça durant 2 kilomètres. Ça dérive toujours. Je dois me résoudre à mon plan B : ralentir, sinon je risque d’exploser plus tard. Caramba ! L’objectif de 4h00 est compromis. 

C’est donc à près de 6 minutes au kilomètre que je continue désormais la traversée de Paris.

Bastille. Un gars en collant intégral aux couleurs de l’Union Jack fait le show. Grand succès auprès des spectateurs.

Sur le côté, un gars fait pleuvoir avec un tuyau d’arrosage, je suis sur la trajectoire et je me dis qu’un petit rafraichissement me fera du bien. Mais au lieu d’une douce bruine, c’est des seaux d’eau que je reçois dans la gueule. Aou ! Pas très bien compris ce qui s’est passé, mais je soupçonne le type d'avoir braqué le jet sur moi volontairement. Pas cool !

Photo Frédéric Poirier 

Nous rejoignons la Seine pour la grande traversée des quais qui nous mènera jusqu’au pont Mirabeau.

La plus belle partie du parcours. L’île Saint-Louis à gauche, nous passons sous les arcades des ponts Marie, pont Louis-Philippe. Petit pipi rapide après le pont d’Arcole. Conséquence de mon hydratation systématique. Je cours avec une bouteille d'eau à la main.

Je passe au semi-marathon en plus de 2 heures, 2 heures 03 précisément, un peu déçu d’avoir du ralentir l’allure. Mon nouvel objectif est de terminer sous les 4h15.

Puis nous arrivons au 25ème kilomètre dans le tunnel des Tuileries. Ce tunnel qui, pris dans l’autre sens en voiture, débouche sur un belle vue de la Conciergerie, devient aujourd’hui le point de départ de mon long calvaire. Le tunnel est sombre et sinistre. L’organisation a cru bon d’y placer une animation musicales style boîte de nuit qui casse plus les oreilles qu’elle ne booste le moral. En plus, les éclairages ont été masqués de sorte qu’on ne voit pas où on met les pieds. Je pense que nombreux sont ceux qui s’y sont cassé la figure.

Bref, coup de pompe, plus de jus, moral à zéro inexplicable, ou manque d'air,  je suis pris d’un irrépressible besoin de m’arrêter, et je m’arrête. Comme si un disjoncteur s'était déclenché. Je marche une bonne minute puis reprends la course. Première fois que je marche sur une compétition. C’est ça le fameux mur ? Au 25ème kilomètre c’est un peu tôt.

La suite est une séquence de marche et de course à pied. J’ai l’esprit qui divague. Courir me devient pénible. La foulée est lourde. Je coupe mes écouteurs, je ne l’écoute plus ma playlist, elle m’insupporte. Les tunnels, les uns après les autres défilent. Je fais les montées en marchant. Je suis loin d’être le seul. Je consulte ma montre, j’avais donné rendez-vous à mes supporters vers 12h20, il est déjà 12h40.

Je cherche à me motiver. Je passe péniblement au trentième kilomètre en 3 heures 05. C'est le même temps que mon footing d'il y a un mois, sur cette même distance. Une belle sortie sortie longue que j'avais déroulé sans problème.

Des bavantes j'en ai connu. Avec un ami, il y a 15-20 ans, nous avions parcouru les sommets alpins, été comme hiver, et particpié à des expéditions en Himalaya, dans la région de l’Everest, et dans les Andes, à l'assaut de sommets de 7000 mètres. Des moments durs, j’en ai surmonté, des vents puissants et glacés à l'Aconcagua, aux arêtes de granit interminables de l'Ama Dablam. J'espérais que l'évocation de ces souvenirs me serait un soutien, mais il n'en est rien.

Kilomètre 31 :  Alors que je les attendais plus loin, je découvre ma petite famille, devant la Maison de la Radio. La joie est réelle de chaque côté. J’embrasse mes enfants, ma femme chérie, puis ma mère. Mon fils et ma fille me tendent, l’un la bouteille d’eau, et l’autre les gels que je leur avais confiés. Je les félicite de s’être si bien acquitté de leur tâche et je repars sous les encouragements.

La rencontre m’a remonté le moral et je repars de plus belle. Le second souffle, enfin ! A Mirabeau, nous quittons la Seine et remontons la rue Molitor. Je longe les serres d’Auteuil et Rolland Garros à une allure faible mais régulière. Je cours les yeux braqués sur les chaussures du type qui me précède, gauche, droite, gauche, droite, pour ne pas penser à autre chose. Je pense avoir enfin passé le mur. Je parviens même à dépasser des coureurs. Mentalement j’essaye de calculer mon heure d’arrivée. Je crois que pour 4h15 c’est cuit, ce sera donc 4h30.

Et puis c’est la petite montée de la rue des Fortifications, ça recommence, clac, disjoncteur, et je me remets à marcher.

J’ai des fourmis dans les pieds, mes jambes sont lourdes, le rythme cardiaque, lui, est Ok.  J’ai l’impression d’être comme un jouet aux piles faiblardes. A chaque fois que je repars en courant, au bout de quelques minutes, un ordre m’intime de m’arrêter et je m’arrête. Je sais bien que ce n’est qu’un réflexe de protection du corps, mais impossible de le maîtriser. Sur le bord de la route une spectatrice exhorte les marcheurs « C’est dans la tête, repartez, c’est la tête qui commande ! ». Un combat entre la volonté et l'instinct de préservation. Pour le moment, c'est le corps qui refuse.

Il me semble aussi avoir des ampoules sous le pied droit et une douleur au talon d’Achille gauche. Douleur diffuse qui réapparaît de temps à autre, jamais forte mais toujours gênante et qui ma laissé tranquille jusqu'alors.

17 kilomètres à la ramasse...

Autour de moi ce n’est pas mieux. Ils sont légion, les éclopés, les marcheurs, le dos rond, les mains sur les hanches, le regard vide, braqué vers le bas. Certains, sur le trottoir, font des exercices d’assouplissement pour calmer leurs crampes. La traversée du Bois de Boulogne est une traversée du désert. Les kilomètres ne défilent plus. Il est où ce putain de panneau des 38 kilomètres ? Et le virage à droite, dans l'allée de la Reine Marguerite, c’est pour quand ? Je ne sais plus où j’en suis. Je ne veux plus qu’une chose : en finir. Vers le 40ème kilomètre un meneur d’allure 4h30 arrive par derrière, haranguant ses troupes. Je tente de m’accrocher au peloton quelques secondes, sans succès. C’est cuit aussi pour 4h30.

Je marche encore. Combien de fois ai-je marché ? Combien de temps ? Je suis bien incapable de le dire. Il y a longtemps que je n’ai plus consulté mon chrono-GPS ni mon cardio. J’avance parce qu’il faut bien avancer, parce qu’on ne va pas abandonner sur le premier marathon. Et abandonner pour aller où ? On est en plein bois.

La foule encourage, "Allez Alexis ! ", mon prénom est lisible sur mon dossard, " Courage ! ", "On ne lâche rien" . Les spectateurs sont formidables, mais je ne parviens pas à réagir.

Plus qu'un dernier virage vers la route de Suresnes, une voix me lance : « Allez, Alexis, il te reste 400 mètres !». Là je relance la machine une dernière fois. Elle est lourde, la machine, elle en a plein les bottes, mais elle avance. Au passage du rond-point de la place Dauphine, la foule est en délire. La ligne est là. Je ne m’arrêterai plus. J’avance en trottinant mais j’avance, la tête penchée légèrement sur le côté. Sur ma gauche, une joëllette, sorte de chaise à porteur à roulette pour handicapé, me dépasse. Ses porteurs crient de joie à la vue de l’arrivée, clameurs reprises par les spectateurs. Il y a encore des gens qui ont de l’énergie, ici ?!

L’arrivée, enfin. Pas de finish au sprint pour cette fois. Je passe sous l’arche verte, sans joie, avec le soulagement de savoir que c’est fini. J’arrête le chrono : 4h40 !! Bien loin des 4 heures espérées.  

La seule chose qui me vient à l’esprit c’est de dégager l’aire d’arrivée pour ne pas gêner. Je marche comme un petit vieux au milieu l'avenue Foch jonchée de débris. J’ai l’impression que je pourrais tomber, comment ai-je pu courir dans cet état ? Je récupère le T-shirt, la médaille et un peu de ravitaillement. Deux bouteilles de boisson énergetique pour mon fils.  Je rêve d’un banc où m’asseoir, mais j’ai peur de ne pas me relever.

Un petit SMS de mon épouse. Elle est rentrée à la maison. Je vais devoir rentrer par mes propres moyens, je m’assierai dans le métro. M'asseoir ! 

Voilà.

Je suis marathonien. Ca fait des mois que j’y pense, que j’en rêve la nuit. C'est fait.

Aujourd’hui, au lendemain de la course, alors que j’écris ces lignes,  je suis heureux. L’épuisement n’est plus déjà qu’un mauvais souvenir, les courbatures passeront aussi. Tout ça se répare tout seul. Il ne reste que le souvenir d’une belle et dure bagarre. De violents moments de doute et d’espoir. C’est dans les grands combats qu’on rencontre les plus grandes satisfactions. C’est dans l’épreuve qu’on se révèle. Mon premier marathon n’est pas un échec, puisque je suis arrivé. J’ai appris qu’il fallait rester humble devant ce monstre inhumain de 42 kilomètres. Qu'il fallait que je sois plus rigoureux, aussi.

Et puis, 5 heures après l’arrivée, je me suis inscrit au tirage au sort pour le marathon de Paris 2015 ! Là, je ferai un meilleur temps. C’est sûr ! On ne va pas en rester là.

Parce que, bon, l’hyper positive split c’est pas top, quand même…

9 commentaires

Commentaire de nicou2000 posté le 08-04-2014 à 18:07:17

dur dur... Heureusement la joie d'être finisher compense le reste! Bravo pour avoir tenu bon jusqu'au bout! Ne t'inquiètes pas, tu n'es pas le seul à subir des hyper positive splits...

Commentaire de lapuce92 posté le 08-04-2014 à 20:33:45

BRavo pour ce premier marathon, même en hyper positiv split! ;)

Commentaire de Bacchus posté le 08-04-2014 à 21:32:23

Merci pour ce super compte rendu
Tu feras mieux en 2015, bra pour ce premier marathon.

Commentaire de Berty09 posté le 08-04-2014 à 21:49:30

Bravo. Analyse post marathon très positive. Vivement le prochain...avec la prépa qui va bien.

Commentaire de LongJohnSilver posté le 08-04-2014 à 22:11:22

Bravo pour ce premier marathon! Et malgré un pilote automatique qui est resté faire une sieste dans le bois de Boulogne, tu as cédé aux sirènes de la grande loterie pour 2015 :) Merci pour le récit.

Commentaire de freerunner21 posté le 08-04-2014 à 22:36:20

bravo pour ton marathon
de l'emotion des sensations c'est ca le marathon
you did it

Commentaire de freerunner21 posté le 08-04-2014 à 22:36:37

bravo pour ton marathon
de l'emotion des sensations c'est ca le marathon
you did it

Commentaire de Prokofiev posté le 08-04-2014 à 23:14:24

Merci. Bravo pour ton recit.

Commentaire de lisa38 posté le 09-04-2014 à 07:38:23

Bravo!!! Ton Récit est plein d'émotion à l'image de ta course ! Le chrono c'est important mais finir l'est encore plus !!! Tu es un marathonien, et ça c'est extraordinaire bravo encore!!!

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