Récit de la course : SaintéLyon 2004, par Michel_C

L'auteur : Michel_C

La course : SaintéLyon

Date : 5/12/2004

Lieu : St étienne (Loire)

Affichage : 4790 vues

Distance : 68km

Objectif : Objectif majeur

2 commentaires

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Jamais deux saans trois

Depuis 3 ans j’ai pris l’habitude de clôturer ma saison de course à pied par la Saintélyon. Ce sera ma 4ème participation et cette année doit être un rendez-vous exceptionnel car je serai encouragé par ma petite Océane qui aura tout juste 9 semaines le jour de la course.
Histoire de ne pas revivre la démotivation des Templiers où déjà avant le départ je me demandais ce que je faisais là loin de ma petite, j’ai proposé à sa maman de m’accompagner et à ma fille de me servir de porte-bonheur. J’aimerais pouvoir terminer la course avec elle et lui offrir son premier podium. Ce soir je cours pour ma fille !

Première étape du samedi après-midi : aller chez mes parents à une trentaine de km de Lyon où je pourrai récupérer ma sœur Odile qui servira de chauffeuse, Aurélie la maman n’ayant pas le permis. Première difficulté : ma mère cherche tous les prétextes les plus fallacieux pour garder sa petite fille auprès d’elle pendant la nuit. De toute façon je ne cours pas sans ma fille et après un grand plat de pâtes elle doit bien nous laisser partir ; je lui ai fixé rendez-vous à 5h à Gerland … si tout va bien.

Ce soir l ‘ASSE joue à domicile. J’ai 3 filles avec moi, nous partons donc avec 20mn de retard sur l’horaire prévu et nous arrivons à Saint Etienne juste pour la sortie du match. A mon grand soulagement la pagaille n’est pas insurmontable et après quelques tours dans les ruelles de Saint Etienne nous trouvons enfin le Palais des Expositions.
Il est 22h30 et le hall est déjà noir de monde. Cette année les organisateurs sont revenus dans le hall d’exposition moins convivial que le gymnase de l’année dernière mais largement plus grand. J’entreprends avec Océane de faire un tour du hall histoire de rencontrer quelques connaissances. Au 3ème tours je rencontre enfin un groupe d’UFOs : Fredou tout sourire qui recherche désespérément sont coéquipier Bruno (le Troll) avec qui ils viennent de faire le trajet Lyon Saint Etienne, je fais la connaissance de FR6, l’Bœuf est là aussi. Malheureusement j’arrive trop tard pour avoir le temps de vraiment échanger et déjà chacun se prépare pour l’aventure.
Je ne suis pas vraiment stressé mais j’ai malgré tout un peu le trac. Cette année c’est comme si je courai en équipe et je ne peux pas me permettre de flancher. Il faut absolument que je sois au moins sur le podium pour faire une belle photo avec Océane. Ma préparation ne m’incite pas à l’optimisme : je suis tombé malade il y a 3 semaines et mon programme d’entraînement a été largement amputé. D’autre part quand on voit cette foule qui se presse dans le hall, il est difficile (mais tellement excitant) d’imaginer qu’il est possible d’être dans les 10 premiers.


Alors que les relayeurs partent, mon fan club me quitte afin de rejoindre directement Saint-Christo en évitant la cohue. Je vérifie 10 fois ma tenue : un corsaire en bas avec des chaussures de trail, un maillot manches courtes avec par-dessus l’habit de lumière des UFOs, un foulard sur la tête, une Tikka+ et une mini torche à la main, un porte bidon et une poche avec du PQ, quelques gels et des piles de rechange ; j’espère ne rien avoir oublié.
C’est la première foi que je prends un bidon sur la Saintélyon. Lors de mes deux premières participations, je n’en avais pas ressenti le besoin mais depuis l’année dernière je cours dès le début sur un rythme soutenu qui m’oblige à boire plus.

Enfin, après avoir déposé mon sac pour son rapatriement je me dirige vers la ligne de départ. La tension monte encore un peu. En chemin je rencontre le Troll avec qui je n’ai hélas pas le temps de faire plus amples connaissances si je veux avoir le temps de me faufiler jusqu’à l’avant du peloton. Il trouve malgré tout le temps de me faire quelques compliments un peu exagérés qui me mettent presque mal à l’aise mais me font le plus grand plaisir.

Le départ n’est pas au même endroit que les années précédentes : plus la peine de marcher pendant 10mn pour rejoindre la ligne, il est donné juste à côté du hall. Ca doit bien nous rajouter entre 500m et 1km, si on ajoute les 3 km de plus sur le final, ce sera très difficile cette année de descendre sous les 5h.
La foule est déjà dense et je ne réussi pas à atteindre la première ligne mais je n’en suis pas loin, je ne devrais pas être trop gêné.

Pour la suite de la course, je demande l’indulgence du lecteur s’il détecte quelques incohérences : j’ai naturellement une très mauvaise mémoire et pour ne rien arranger quand je cours le cerveau est débranché. Ne vous étonnez donc pas si certaines images qui me reviennent ne sont pas dans l’ordre.

Dès le départ je me place dans le premier groupe, un peu en retrait. Deux ou trois téméraires sont partis devant et ont rapidement pris une centaine de mètres d’avance mais je me suis promis de temporiser au moins jusqu’à Sainte Catherine. Cette année je n’ai pas le droit à l’erreur. Je repère rapidement le dossard 1 d’Arnaud Atala et le 2 de Jérôme Trottet et décide de rester derrière eux malgré l’envie d’allonger la foulée. Leur style est très différent : alors que Jérôme a une belle foulée légère et régulière, Arnaud a une foulée assez lourde, toute en puissance. Je m’amuse au passage à noter les différences de stratégie : Jérôme a un camel-back placé sous le dossard d’où je conclue qu’il courra en autonomie complète, tandis qu’Arnaud n’a rien pris et prévoit donc je suppose de s’arrêter à tous les ravitaillements. Pour ma part j’ai choisi un compromis : j’emporte un bidon unique que je changerai à chaque relais.

0h15mn, déjà nous doublons les premiers relayeurs. Impression étrange que cette masse compacte et silencieuse où instinctivement tout le monde court au pas et qui d’un coup les enveloppe pour aussitôt les abandonner à leur sort.

Le rythme bien que soutenu reste assez raisonnable. Après quelques km ainsi je dois me rendre à l’évidence : les jambes sont là et si ce n’est pas l’état de grâce c’est au moins une journée tout à fait correcte. On sent que tout le monde est concentré, pas un seul mot n’est échangé. Seul les cris de quelques spectateurs trouble ce silence. Le numéro 4 semble connu comme le loup blanc : à chaque carrefour il reçoit des « Allez Gilles » ; c’est incroyable d’être une star comme ça !
Il fait chaud. Malgré une tenue assez légère je transpire et me demande si je n’ai pas fait une erreur en choisissant ces vêtements. Comment fait donc Arnaud Atala pour supporter ce K-Way ? Je souffre pour lui…

Arrivé aux premières montées personne ne ralenti, j’hésite un instant à maintenir ce rythme mais décide de m’accrocher tant que je ne suis pas essoufflé. A ma grande satisfaction mes deux repères finissent par légèrement lever le pied et c’est toujours groupés que nous arrivons au premier ravitaillement de Sorbier. Bien que je n’aie pas particulièrement soif je tente d’attraper un verre par sécurité mais à cette vitesse je n’arrive pas à boire au gobelet et 80% de l’eau part sur mon maillot.

Peu après Sorbier on attaque les premiers chemins tandis que la foule des relayeurs se fait de plus en plus dense. Ca commence à être une véritable gêne et on doit zigzaguer dans tous les sens pour passer. Je n’ai jamais vu autant de gens sur cette course.
Les actions conjuguées de la pente de plus en plus forte, des chemins parfois étroits et des coureurs à doubler font que notre groupe se disloque et se transforme en file indienne de plus en plus discontinue. A vue de nez je dois être autour de la 15ème place. Je ne cherche pas à trop à m’accrocher : la course est encore longue.
Les conditions sont sans doute les meilleures de ces 4 dernières années : la température est douce, il y a peu de boue et pas de brouillard… pour l’instant.
C’est ainsi que les lumières de Saint-Christo apparaissent bientôt tandis que des éclats de voix se font entendre. Le ravitaillement n’est plus très loin.
J’en profite pour boire un maximum de mon bidon vu que je vais bientôt le changer. C’est alors qu’à ma grande surprise je trouve Odile sur le bord de la route qui me tend mon bidon neuf ainsi qu’une banane épluchée comme je le lui avais demandé. Beurk elle sent la cigarette ! J’espère qu’elle ne fume pas en présence de ma fille. « Ben alors qu’est-ce que tu fais là ? » « On n’a pas réussi à approcher du village : trop de voitures, alors on a préféré se mettre ici ! ». Je suis un peu ennuyé sur le coup par ce ravitaillement sauvage mais en longeant cette interminable fille de voitures arrêtées je me dis qu’on pourra difficilement me le reprocher. D’ailleurs voici déjà le ravitaillement officiel. Finalement on n’en était pas si loin… Par contre, je suis déçu de ne pas avoir vu Océane. Le problème est que sa maman est camerounaise et que dès que la température descend sous les 22°C elle a froid et a peur de sortir sa fille. Alors dans les conditions de la Saintélyon vous imaginez…

Grosse ambiance à Saint-Christo : une haie d’honneur nous emmène jusqu’au pointage intermédiaire. C’est très bien organisé cette année : des files séparées pour les relais et ceux qui continuent, un chronométrage automatique et des ravitaillements séparés. De toute façon je ne m’arrête pas. Je cours depuis 1h10mn.
Alors que j’attaque le raidillon à la sortie de Saint-Christo j’aperçois Arnaud Atala en train de marcher dans la côte. Pour qu’il marche ici ça ne doit vraiment pas aller. Un mot d’encouragement de la part de son équipe d’assistance (je suppose), un de ma part, et je le vois repartir en trombe et disparaître de ma vue en quelques instants. Je ne me fais pas d’illusions : il n’ira pas au bout.

Depuis pas mal de temps maintenant on joue à « je te passe, tu me passes » avec deux ou trois coureurs au grès des montées, descentes, groupes à doubler, routes ou chemins. Mais petit à petit nos rencontres s’espacent et finalement je fini par me retrouver définitivement seul. Hormis aux ravitaillements je ne reverrai plus un seul coureur individuel avant l’arrivée sur Lyon.

La suite se poursuit sans encombre, je m’en souviens somme toute assez peu. La fatigue et la lassitude commencent à se faire sentir. Comme dans toutes les courses j’ai un moment où je me demande à quoi ça sert de faire ça : l’euphorie du début s’est estompée et bien que je ne sois pas excessivement fatigué le plaisir n’est plus le même alors que l’arrivée est encore loin. J’ai envie d’arrêter. C’est aussi pour parer à ce genre de passage à vide que j’ai demandé à ma fille de m’attendre à l’arrivée…

Je reconnais avec satisfaction l’endroit où toute la tête de course s’était perdue l’année dernière. Sans brouillard le parcours est assez évident mais l’année dernière avec une visibilité à 5 mètres il en était tout autrement. Malgré tout on rencontre quelques bancs de brumes sur les hauteurs mais rien de comparable avec les deux années précédentes. Si bien que je suis surpris quand la plus grosse portion de chemin se termine : dans mon souvenir elle était bien plus longue.

A Sainte Catherine je ne me souviens de rien. Bizarrement après 4 participations je n’arrive toujours pas à me remémorer une seule image de ce ravitaillement. Je sais simplement que j’étais content d’en finir avec la descente sur chemin car les dépassements de relayeurs sur ce terrain étaient parfois acrobatiques.
Par contre je me souviens assez bien du ravitaillement suivant et ça tombe bien car c’est mon prochain objectif : mes 3 supportrices doivent m’y attendre. Comme Sainte Catherine n’est pas accessible aux accompagnateurs on doit se retrouver à Saint Genoux. J’espère juste qu’elles ne vont pas se perdre car l’organisation ne fournit aucune indication précise sur l’emplacement de ce ravitaillement.
Alors que nous descendons brutalement sur une route particulièrement casse pattes, une forte lumière loin sur la colline d’en face nous indique le ravitaillement. Il paraît tellement loin et tellement haut, les jambes sont tellement lourdes, comment est-ce que je vais pouvoir me traîner jusque là ? La remontée est aussi raide que la descente qui la précède et la transition se fait difficilement. L’envie de marcher me tenaille. Dans cette portion très raide j’irais même peut-être plus vite en marchant, mais j’ai ma fierté : je n’ai pas marché une seule foi sur les deux dernières éditions ce n’est pas cette année alors que j’ai promis à ma fille de lui faire honneur que je vais le faire !
Heureusement pour mon moral il me reste quelques souvenirs de ce passage qui me disent qu’il est plus facile qu’il en a l’air. Et en effet les jambes se remettent en marche au bout de quelques minutes et j’arrive somme toute assez facilement jusqu’à la tente du ravitaillement. J’essai d’atteindre un verre de thé mais quelques coureurs me barrent le passage. Ils ne sont pas nombreux mais la tente n’est pas grande et je ne suis pas prêt à attendre une minute qu’ils aient fini de se servir. Je repars donc aussitôt avec comme consolation le fait qu’il y avait 2 ou 3 dossards noirs parmi ces coureurs, je gagne donc quelques places au général. Le thé m’aurait sans doute fait du bien au moral mais il me reste suffisamment de boisson dans mon bidon pour atteindre Soucieux sans difficultés. Ce n’est qu’à 7km avec pas mal de descente, je devrais y être dans 30mn.
Alors que je remontais péniblement le raidillon qui précède le ravitaillement je me demandais avec anxiété si mes supportrices seraient au rendez-vous. J’avoue ne pas être très surpris de ne pas les voir : sans indications sur son emplacement c’était difficile de trouver de nuit une tente perdue dans les monts du Lyonnais. J’espère juste qu’elles auront renoncé à venir et qu’elles ne se seront pas perdues. Je les ai bien prévenues avant le départ : si elles manquent un ravitaillement ce n’est pas grave mais je veux absolument que ma fille soit là pour l’arrivée.

La suite est majoritairement sur route, il y a en particulier un long faux plat descendant avant d’arriver à Soucieux qui m’avait posé bien des difficultés lors de ma première participation. Je sais que cette portion sera pour moi un bon indicateur de la qualité de ma course. Si comme ces deux dernières années j’arrive à profiter du terrain facile pour allonger la foulée c’est tout bon. Si au contraire le bitume me casse les pattes, que je ne supporte plus les impacts et que je dois lever le pied, comme la première foi, la course est perdue. C’est heureusement la première hypothèse qui se vérifie. Je fatigue, j’ai les jambes lourdes mais elles répondent quand même et je peux maintenir un rythme correct de bonne augure pour la suite.
Quelques frémissements dans les adducteurs m’indiquent que les crampes ne sont pas loin. Et soudain des souvenirs oubliés ressurgissent : l’année dernière j’avais eu exactement les mêmes douleurs au même endroit. Je me concentre pour courir en souplesse, sans à coups sur les muscles qui pourraient les tétaniser, sans aller chercher trop loin avec le pied afin de ne pas trop tirer sur le muscle. Ca marche assez bien. Je sais que ça reviendra à Sainte-Foy comme chaque année mais pour l’instant je peux maintenir le rythme.

De temps en temps je double un coureur, de temps en temps je me fais doubler. A chaque foi c’est la même inquiétude : est-ce que son dossard est rouge ou noir ? Invariablement je suis soulagé en découvrant des chiffres rouges indiquant qu’il s’agit d’un relayeur. C’est surprenant de ne pas voir plus d’individuels, il me semblait pourtant que l’année dernière j’en avais croisé plus que ça. Ca pourrait signifier que je suis plus aux avant postes que l’année dernière, je ne demande pas mieux… à moins que ce ne soit qu’un hasard ? Oui mais l’année dernière je doublais souvent des relayeurs alors que cette année ce n’est pas le cas. Est-ce moi qui vais moins vite ou bien eux qui vont plus vite ? Je me persuade que les coureurs vont plus vite parce que je suis plus proche de la tête de course et je trouve là une motivation supplémentaire pour ne pas faiblir.
Les écarts commencent à être conséquents et il m’arrive d’être complètement seul : personne en vue ni devant ni derrière. Ce sont les moments que je préfère.

Ainsi je fini par arriver à Soucieux. A l’approche du relai-ravitaillement c’est toujours la même effervescence qui contraste de manière amusante avec la solitude qu’on vient de connaître. Comme d’habitude à l’approche du village le rythme s’accélère, les relayeurs donnant tout ce qu’il leur reste sachant qu’ils en ont terminé. J’essai de ne pas céder à l’euphorie : bien que ce ravitaillement ait été mon point de mire de la dernière heure, ce n’est pas terminé et quand je vois le poids que prennent petit à petit mes jambes, il est clair que la fin sera dure.
C’est au dernier moment alors que je passe sous leur nez que je vois Aurélie et Odile… mais pas Océane. Dommage je n’aurai pas le sourire de mon porte-bonheur pour me porter jusqu’à l’arrivée. Je ne peux pas en vouloir à la maman : ne sachant pas à quel moment j’allais passer, elle n’avait pas trop envie de faire le planton à 4h du matin dans le froid avec une petite deux mois dans les bras. Odile me tend mon bidon de rechange ainsi qu’une banane épluchée que je refuse. Je préfère lui demander de m’ouvrir un gel : avec mes doigts engourdis j’ai un mal fous à ouvrir mes sachets tout seul. Je l’avale d’un trait et lui en demande un autre pour tout à l’heure. Hélas, elle n’en a pris qu’un dans sa poche ne pensant pas que je pourrais en avoir besoin de plus. Je ne veux pas attendre qu’elle aille en chercher à la voiture et repars aussitôt. Ca m’apprendra à vouloir gagner 20g : au lieux de partir avec 3 gels j’aurais pu en prendre 5, ça n’aurait pas changé grand chose sur le poids et j’aurais été autonome. Je me dis en partant qu’il faut faire preuve de pas mal de compréhension pour passer une nuit blanche à suivre un illuminé qui n’a comme seuls mots quand on le croise « vite, vite, passe-moi un gel, dépêche-toi ! ! ! » et qui repart aussitôt en râlant presque d’avoir du ralentir sur 20m.

Jusqu’à Soucieux j’avais pu maintenir un bon rythme en me fixant le ravitaillement comme objectif et en ne pensant pas à la suite. Plus j’approchais, plus ça me demandait de la volonté mais ça se faisait malgré tout assez naturellement. Passé Soucieux il en est tout autrement. La fatigue commence à prendre le dessus et je dois ralentir le rythme. La souffrance est maintenant vraiment présente et ce n’est plus moi qui décide du rythme, ce sont mes jambes qui imposent leur loi.
De plus en plus de relayeurs me doublent, avec toujours la même appréhension de voir tout d’un coup surgir un dossard noir. Je ne me souvenais pas d’avoir été autant doublé ces deux dernières années mais je suis en partie rassuré par l’absence d’individuels. A défaut de faire un bon temps, je devrais faire un classement correct si les choses restent en l’état. Je n’ai aucune indication de mon classement mais j’ai bon espoir de rentrer dans les 10 vu le rythme que j’ai eu depuis le début.
Une chose me surprend : la quasi-absence d’encouragements de la part des relayeurs. Non pas que je m’attende à une quelconque attitude révérencieuse, seulement que ces deux dernières années je recevais beaucoup d’encouragements mais pas cette année. Peut-être que les conditions particulièrement clémentes incitent moins à la compassion et plus à la performance ?

Peu après Soucieux le chemin plonge brutalement vers le fond du vallon. Je me souviens très bien de cette portion qui doit nous mener jusqu’à une passerelle qui enjambe un ruisseau avant de remonter très raide sur le flanc opposé. C’est surprenant : j’avais lu que la passerelle avait disparu. Sans doute les organisateurs ont-ils obtenu l’autorisation d’emprunter la passerelle privée située à proximité… La descente est courte mais particulièrement délicate : le chemin est très irrégulier et des ornières ne demandent qu’à rencontrer une cheville docile pour lui faire un sort. La fatigue aidant, je n’ai plus la force d’assurer le minimum de souplesse nécessaire pour « envoyer » en sécurité dans la descente. Mes crampes sont, elles, toujours en embuscade et attendent la première foulée un peu allongée pour faire parler d’elles. Je suis obligé de descendre tout doucement et ça me désole, moi qui me considérais jusqu’à cette année comme un bon descendeur. Heureusement que ça ne dure pas longtemps, ça ne devrait pas changer grand chose au résultat final. Un grand panneau demandant aux coureurs la plus grande correction me confirme que nous allons bien emprunter la passerelle privée. Les organisateurs ont bien fait les choses : il y a même de la moquette sur la passerelle. J’imagine que les discussions n’ont pas dû être faciles pour décrocher cette autorisation.

La remontée se passe bien. C’est souvent comme ça : plus je suis fatigué plus j’apprécie les montées et plus je souffre dans les descentes.
Enfin, après de longs moments de souffrance j’aborde la dernière descente qui doit m’amener au dernier ravitaillement. Lors de la traversée d’une route, je vois un dossard noir arrêté avec les bénévoles : il s’agit du numéro 2 de Jérôme Trottet. Dommage pour lui, il espérait effacer son abandon de l’année dernière et au lieu de ça il abandonne à nouveau ; psychologiquement c’est très dur de revenir de deux abandons successifs ; je suis un peu déçu pour lui. Toujours est-il que je gagne une place au général et que ça me conforte dans l’idée que ma tactique de course était bonne : j’ai bien fait de ne pas m’accrocher au groupe de tête.
Avant le ravitaillement était installé en extérieur sur le bord de la route mais depuis deux ans il est dans une salle le long du parcours. C’est certainement plus confortable mais ça fait perdre un peu de temps alors je passe tout droit. J’ai de toute façon suffisamment à boire dans mon bidon pour terminer.
J’aime cet endroit car il marque dans ma tête le début du décompte final des km avant d’arriver. Plus qu’une montée bien raide puis c’est de la descente et du plat jusqu’à l’arrivée. Des panneaux sur le bord de la route indiquent maintenant à chaque km la distance restant à parcourir. J’avoue que la vision du panneau « 10 km » me donne un coup au moral. Je le savais que le parcours avait été rallongé de 3km, mais à ce moment de la course ça fait mal de penser à tout ce qui reste à faire.
Heureusement je peux profiter de la côte de Sainte-Foy pour me refaire une santé. L’entraînement trail de cet été porte encore ses fruits et je peux courir assez confortablement sans souffrir des chocs du bitume. Bien que je récupère au niveau du souffle, il n’en reste pas moins qu’il y a un travail important à fournir et les muscles se chargent en acide lactique. Ca fait deux ans que j’attrape de violentes crampes au moment de relancer au sommet de la partie la plus raide. Cette année j’y suis particulièrement vigilant : ce serait dommage de rester coincé si près de l’arrivée, avec deux bouts de bois à la place de jambes. Il faut ré-accélérer tout doucement, en essayant de rester aussi souple que possible, jusqu’à ce que la sensation de tétanisation disparaisse. Comme chaque année ça passe de justesse mais ça passe, et quand la descente finale s’amorce, les crampes ont disparu. Je m’interroge toujours pour savoir pourquoi, alors que je suis d’ordinaire très peu sujet aux crampes, j’en attrape toujours au même endroit de la même course. Je me demande si je ne devrais pas courir avec des chaussures de route histoire de mieux absorber les chocs…
Pour qui est vraiment fatigué, les 3 km de descente pour arriver à Lyon sont un calvaire. Ca tape et ça fait mal. Seule l’idée que l’arrivée est au bas de la descente permet de garder un peu de rythme. Seulement là l’arrivée n’est pas à proprement parler au bas de la descente, loin s’en faut. Alors que j’aborde les escaliers marquant la fin de cette descente infernale, ce que je craignais depuis longtemps fini par arriver : alors qu’un n-ième coureur me double, je découvre un dossard noir ! Ca fait mal au cœur quand je pense que je cours sans voir personne depuis 2h et il faut qu’il revienne sur moi à quelques mètres de la fin de la dernière difficulté. J’hésite un instant : je m’accroche ou je le laisse partir ? On est presque arrivé, je peux l’avoir au moral, et puis il a peut-être tout donné dans cette descente ?… On arrive au bas de la descente, on va bien voir sur le plat ce que ça donne. Après une vague tentative d’accélération je dois me rendre à l’évidence : je ne le reverrai pas.
Le panneau indiquant l’arrivée à 5km me donne à son tour un coup au moral. Vu l’état dans lequel je suis ces 5km vont durer une éternité. Et en effet je crois avoir rarement vu des km aussi longs. Ca commence par une longue ligne droite sur les bords de Saône. Le panneau « 3 km » se fait attendre ; je fini par me dire que je l’ai manqué. Hélas quelques minutes plus tard ce n’est pas le panneau « 2 km » que je trouve mais bien le « 3 km ».
Je ne peux pas marcher maintenant alors que je suis presque arrivé… mais qu’est-ce que j’en ai envie ! Je fais ce que je peux pour continuer à avancer sur un rythme acceptable, je suis pressé d’en finir. Au bout de la presqu’île on rejoint le Rhône et il faut remonter à l’opposé de la direction de Gerland pour le franchir sur le pont Pasteur. De l’autre côté on aperçoit des coureurs ; qu’est-ce qu’ils sont loin ! Il reste encore tout ça à faire ?!
Sur les quais du Rhône on rejoint un parcours que je connais : c’est le final du marathon de Lyon où j’avais pour la première fois franchi la barre des 3h.
Quand je vois le panneau « 1km » je n’ai même pas la force d’accélérer… mais ça me remonte la moral. Pourtant ce km est sans doute le plus long de tous. J’avoue encore aujourd’hui avoir du mal à croire qu’il ne fasse que 1000m tant je l’ai trouvé interminable. A chaque détour je m’attends à voir la dernière ligne droite et l’arche d’arrivée mais cette dernière est à chaque foi reportée. On entre enfin dans un parc par une allée piétonne bordée d’arbres éclairés par en dessous de lumières vertes. C’est très joli ; mais ce qui focalise mon attention c’est que j’aperçois au bout une lumière qui ressemble fort à une arche gonflable comme on en trouve aux arrivés de courses. Un spectateur m’annonce que je suis dans les 10, je suis satisfait : c’est mon objectif principal. J’enlève mon bandeau et ma frontale pour qu’on me reconnaisse sur la photo, si Aurélie réussie à en prendre une. C’est alors que ce à quoi je ne m’attendais plus se produit : j’entends des pas derrière moi et me retourne machinalement pour un contrôle de routine et là horreur : un noir. Il me reste moins de 300m, je lâche tout ce qui me reste. Je passe au sprint devant Odile et Aurélie. J’aurais voulu terminer avec Océane mais là c’est hors de question : je n’ai qu’une vingtaine de mètres d’avance et pas le temps de m’arrêter. Je ne me fais pas trop de soucis pour ma place : j’ai une bonne capacité d’accélération et il est peu probable qu’un coureur puisse me prendre 20m au sprint, mais je me serais bien passé de cet effort supplémentaire. Des barrières, des cris, une porte, je suis dans le palais des sports, des bénévoles me barrent le passage : c’est terminé.

Une grosse poignée de main avec mon poursuivant à qui je dois ce gros final, les félicitations d’un chronométreur qui m’annonce que je suis 5ème (ce que je sais être faux), une chaise est là, : je peux enfin m’asseoir et me laisser aller.

Mes parents sont là et me confirment mon rang de 7ème que des spectateurs m’avaient déjà annoncé sur les derniers mètres. Je retrouve Odile, Aurélie et surtout je peux enfin serrer dans mes bras ma petite fille qui aura été mon porte-bonheur pendant ces 5h26mn31s de course. C’est un grand soulagement de savoir qu’elle aura le podium que je lui avais promis. Après 2 podiums consécutifs sans réel enjeu, j’aurais été particulièrement frustré d’échouer cette année sous les yeux de mon petit trésor.

Pourtant la cause n’est pas encore entendue. L’expérience des courses m’a appris à me méfier des classements annoncés par les spectateurs et avant de rentrer me reposer chez mes parents, je préfère attendre l’affichage du classement officiel. C’est alors la deuxième douche froide de ce petit matin (la première ayant été celle au sens propre prise dans les vestiaires du palais des sports) : je suis annoncé douzième !
Je suis près à me résigner et à rentrer la queue entre les jambes mais ma mère insiste : si elle peut envisager d’avoir manquer le passage d’un coureur (bien que ça lui paraisse extrêmement improbable), il est parfaitement impossible qu’elle en ait manqué cinq. D’autres part, mon rang de 7ème m’a été annoncé par 5 personnes n’ayant aucun rapport entre elles, est-il vraiment envisageable qu’elles se soient toutes trompées ? Convaincu de la présence d’une erreur j’essai de trouver quelqu’un auprès de qui porter une réclamation. Hélas, il est bien difficile alors que les arrivées commencent à se faire en flot continu de trouver un responsable disponible pour ce genre de détail d’enfant gâté. Dépité je fini par rentrer chez mes parents.
Après une tentative infructueuse de sieste, la question se pose à nouveau de savoir si on retourne à Lyon pour la remise des prix. Les témoignages de mes parents sur l’écart entre le 2ème et le 3ème me poussant à croire que les coureurs en trop sont à partir de la deuxième position, il est très probable que d’autres coureurs seront allés signaler l’erreur, on a donc bon espoir que ce soit corrigé. On tente le coup.
Sage décision : à l’arrivée à Gerland je constate que je suis passé à la 9ème place. Je sais que ce n’est pas mon classement réel mais je suis tellement content de pouvoir emmener Océane sur le podium que ça n’a pour moi aucune importance.

C’est ainsi qu’à 2 mois et quelques jours Océane réalisa son premier podium…



2 commentaires

Commentaire de riri51 posté le 31-10-2006 à 14:05:00

félicitations!!!

Commentaire de akunamatata posté le 25-11-2006 à 03:22:00

bien bien ce CR, pour quelqu'un qui n'a pas bcp de memoire en course, c'est pas mal du tout! Ca fait drole d'avoir un CR de l'avant de la course pour une fois, et c'est instructif.
Akuna

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