Récit de la course : Ultra Trail du Vercors 2014, par ciretagel

L'auteur : ciretagel

La course : Ultra Trail du Vercors

Date : 6/9/2014

Lieu : Meaudre (Isère)

Affichage : 906 vues

Distance : 86km

Matos : Mizuno Ascend
Sac à dos Nathan Vapor

Objectif : Objectif majeur

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Rrrrr !

Rrrr !

Le beurre et l'argent du beurre

(ou encore : Mon récit de l'Ultra Trail du Vercors)

            

            Rrrrr !!! (Grommèlement !) 22h30 et je n'arrive toujours pas à dormir ! Et pourtant dans moins de 4h30 le réveil va sonner pour mon repas d'avant course, l'Ultra Trail du Vercors !

 

            Rrrrr !!! (Grommèlement bis !) 2h15 du matin, et déjà réveillé ! Tant pis, tant mieux même. Je me lève discrètement et avale quelques collations, histoire de ne pas partir le ventre vide tout en ayant digéré.

            Cela fait, j'ai encore le temps de m'assoupir, en position assise, jusqu'à l'heure fixée du départ pour rejoindre Méaudre.

 

 

            5h00, samedi 6 septembre 2014 ! Je me retrouve donc enfin au départ, en plein cœur de ce Vercors que j'ai arpenté quelques semaines auparavant lors de bien sympathiques vacances. Ce séjour et ces repérages, ajoutés à 2 années de ma jeunesse passées à Autrans, ont semé en moi une envie folle de participer, de parcourir ses espaces, et plus encore, de terminer cette course.

            Et, depuis maintenant bien des mois, j'ai enfin le sentiment d'être "outillé" pour, sinon défendre mes chances, tout au moins m'exprimer un peu et pourquoi pas, jouer un rôle dans le top 5.  Sans parler de 3 précieux "points" à aller glaner, au cas où, qui sait, j'en aurai besoin en août prochain…     ;-) 

            Malgré tout, l'incertitude demeure, après un ITT pas si loin que ça, suivi de 15 jours de récupération, puis d'un cycle de travail en montagne, finalement assez court (15 jours également), et enfin une semaine et demie de travail plus rapide et qualitatif… au bord de la mer !

            Mais bon, à cemoment-là, je pense avoir quelques armes à faire valoir, n'ai pas de bobos annoncés, et souffre d'un féroce appétit de montagne et de compétition ! Rrrrr!!! (Rugissement)

 

            Pourtant, et malgré l'envie de courir, je ne peux m'empêcher de me dire "mais qu'est ce que tu fous là, tout seul à 5h dumatin !?" et d'ajouter presque consciemment "Comme un c***!".  Car oui, les doutes sont encore bien présents en moi, et je me sens alors bien seul, sans même savoir à qui donner mon sac, famille et team dormant à points fermés… Rrrrr (ronflements) !

 

            Allez, vivement qu'on nous libère, que je retombe en terrain connu.

            Une fois la gente féminine, pour une fois, mise à l'honneur, cela arrive. Et là fini les doutes, le naturel, le métier aussi, prennent le dessus. Je laisse les premiers, (par définition !), se disputer la tête de course et me rassure à l'abri derrière, comme en embuscade, ou tout simplement à mon rythme. Quoique je me freine bien pour ne pas dérouler plus vite, car oui, les jambes sont bonnes, et bon sang, n'étais-je pas un centbornard il y a peu, capable de courir 7h à 14,5km/h ?!

            Si… Mais c'était avant ! lol !

            Enfin bref, tout va bien, et à la première côte, je me retrouve même, presque embêté, projeté sans le vouloir en trois ou quatrième position. Ca monte tout seul !!! De bon augure avant d'avoir à en avaler un bon cubi de 4900m !

            Seul bémol à cette entame de course plus que positive, mes bouteilles mal tenues dans un camelback mal réglé, me tapent inlassablement sur la cage thoracique, si bien que la petite gêne du début se transforme en douleur insupportable alors même que je n'en suis pas à 1 heure de course ! A cela, s'ajoute une bonne douleur à l'adducteur, comme inflammatoire et de plus en plus présente, ce qui finit par vraiment m'inquiéter ! Surtout lorsque je repense aux paroles de Fabien Antolinos, qui sur son UTMB avait lui-aussi connu rapidement des soucis, et m'avait confié par la suite "Quand ça commence comme ça… !" … Sans finir sa phrase, mais faisant allusion à son abandon qui suivit ! … Et pour moi, ça semblait commencer "comme ça" !

            Toujours est-il que j'essaye en vain et en courant de régler ce sac, et que je n'y arrive guère. Ah ilsont beaux les conseils du coach qui invite à tester tout matériel avant une compétition ! "Faites ce que je dis, pas ce que je fais!". Mais j'ai une excuse : j'ai juste pris le même sacque d'habitude, du moins le même modèle,  mais j'en ai oublié les réglages sur le nouveau, et ils sont si nombreux, et masqués, que je n'y arrive guère !!! Je parviens juste à ralentir, me contorsionner, et risquer une entorse dans cette descente glissante et rocailleuse qui nous mène dans le début des gorges de la Bourne.

            

            Je décide donc de vider de moitié mes gourdes en attendant mieux, et me retrouve finalement assez rapidement à la première étape dutrail, au km 9, àl'Auberge de la Glisse, où j'avais signé, la veille, une de mes plus belles victoires, celle de résisteraux délicieux plats de Sabine !  Rrrrr !!! (Féroce Appétit)

            Trop heureux de la revoir à 6h, levée rien que pour nous (moi !!! ahahah), et accompagnée du fidèle Fabien Antolinos, j'en oublie de me préparer à lui donner mon coupe-vent et mes manchettes, bien agréables avec les 10° du départ, mais très vite inappropriés. Le temps de me déshabiller, de satisfaire à un public bien chaud pour cette heure matinale, et qui demande même à coup de sifflets et d'injonctions la poursuite de mon strip-tease, (si si), le quatrième de la course en profite pour me dépasser, un peu à l'insu de mon plein gré, comme dirait l'autre !

            Pas vraiment inquiet, je dois cependant me convaincre de cela, car à ce moment-là j'ai tout de même une farouche envie de garder ma place, à quelques foulées des premiers, comme un pied sur le podium, et avec des jambes et une fraicheur de fou ! Un peu comme si cette place m'appartenait déjà, ou du moins que je l'avais perdue pour un fait hors course ! Mais de cela il n'est point, et je n'avais qu'à être, soit moins frileux au départ, soit mieux organisé, si je voulais garder mon avance.

            Mais bon, rien de bien sérieux dans tout cela, juste des réflexions bien conscientes dans ma tête à ce moment, et la raison qui me rappelle qu'une course d'ultra commence aux 2/3.

            Pourtant,et pour faire vite, grisé par des bonnes sensations, une fraicheur idéale pour courir, et ce plaisir d'être dans les premiers, je me retrouve en train de monter les pistes de fond du Bois Barbu, un long faux plat, d'un très bon train. Facile, mais d'une allure que je savais fort satisfaisante… et si plaisante. Oh, oui, sentir que ça monte tout seul et bien !!! Rrrrr !!! (Ronronnement)

            Arrivés au sommet, à Château Julien, nous retrouvons des photographes et videomen bien avisés, car le spectacle est splendide, presque surnaturel avec la brume. Et les clichés se montreront du même acabit. Mais ce qu'ils voient à travers leurs viseurs, non seulement nous l'admirons nous aussi, mais le plat retrouvé, et la merveilleuse pelouse qui se déroule devant nous, nous le font apprécier jusque dans notre corps. J'en lève les bras grands ouverts en l'air, tant c'est suave ! 

 

 

            Très vite ensuite se présente alors la descente sur Corrençon, dans laquelle je ne prends aucun risque, perdant certes du terrain sur mon partenaire du moment, le très sympathique Jérémy Lavy,mais préférant assurer et ne pas prendre de risques inutiles… Il paraît qu'il reste encore quelques bornes et cols, à courir et à franchir!

            ;-)

 

            A Corrençon, mon ravitailleur fétiche,pour ne pas dire fétichiste, lol, l'illustre Pascal Balducci, est heureusement prévoyant, car j'arrive avec une bonne dizaine de minutes d'avance sur mon planning… même si je me doutais bien avoir sous-estimé mon temps sur cette portion. Du coup, pas d'inquiétude, au contraire, tout roule.

            Enfin presque, car concentré sur mes ravitaillements, et en plein rangement, à la sortie du village, je loupe une bifurcation, et poursuis inutilement une montée. Le temps de le réaliser lorsqu'à l'intersection suivante, ne voyant pas de flèche, je fais immédiatement demi-tour, sans hésitation, pensant mon erreur toute fraiche, ce que me confirmera plus tard l'analyse du GPS qui me donne un bon 500m de plus pour 2'44".

            Je peste alors contre moi-même. Rrrrr !!! (Mécontentement). Première fois seul, car Jérémy avait été pluslong que moi au ravitaillement, que je me perds déjà !!! 

            Sans paniquer, mais peut-être avec une envie de remonter, ou au moins de savoir ce que j'ai perdu en place et en distance, j'embraye sur de bonnes allures me semble-t-il. 

            Pourtant et après untemps qui me parait fort long je sors du bois et aperçois enfin Jérémy… à 3minutes devant moi ! Moi qui pensais être bien monté, (non non, vieux cochons, pas comme certains le pensent ! lol), soit je ne monte pas si bien que ça, soit Jérémy me croyant devant, a lui-aussi forcé l'allure pour me rattraper !

            La réponse, je l'ai un peu plus tard, en rejoignant mon compagnon de début decourse, qui me lâche alors qu'il est sans doute parti un peu fort. Moi qui n'avais pas osé le lui dire dans cette longue montée à Château Julien, l'entendant souffler assez fortement, mais craignant de passer pour l'ancien qui se mêle de ce qui ne le regarde pas, et pire, qui donne des leçons, alors qu'il n'est même pas sûr d'arriver lui-même à rallier l'arrivée !

            Mais tout juste le temps de méditer là-dessus, que la moutarde me monte un peu au nez,  lorsqu'en me retournant à la faveur des "S" de l'ascension, je découvre toute une tripotée de coureurs, là, juste en dessous de nous, mains sur les cuisses, à tirer tout droit dans la pente sans respecter le parcours !  Rrrrr !!! (Énervement!).

            Remarque leur étant lancée, et correction faite par ces messieurs, ce fut à Jérémy et moi-même de nous égarer dans cette montée, prolongeant sans doute trop un "S", ce que ne manquèrent pas de nous signifier ceux-là même que nous avions remis dans le droit chemin quelques minutes plus tôt ! Je leur adresse alors un "merci", ne sachant trop si leur remarque était par amertume, ou pour nous aiguiller… Toujours est-il que nous ne coupons pas pour rejoindre le chemin, et faisons même demi-tour pour aller le chercher en arrière à l'horizontale.

            Mais au-delà de ce souci de parcours, si l'écart entre la tête de course et nous diminue à ce moment là, force est de constater que nos poursuivants en font de même avec nous ! Et pourtant, j'avais ce sentiment de faire une belle ascension !?

            L'analyse des résultats sur cette portion montrera que ce fut sans doute une des sections parcourue de la façon laplus intensive pour moi, et je pense aussi, celle où un certain nombre de bons coureurs ont eux "joué" leur course. Ca ne reste que mon avis personnel, pas sur le moment, mais post-course…

            Toujours est-il que sur place et alors, cela ne m'inquiète pas, mais me fait comprendre plus que jamais, que le top 5 visé n'allait pas être si facile que ça. Je repense alors à Fabienne, me reprochant hier d'avoir avancé ces mêmes ambitions en réponse à Séverine Bovéro, à priori trop hautes pour elles, ou trop présomptueuses par rapport à l'idée qu'elle se faisait de mon humilité ?! Je ne sais trop, mais à ce moment-là je suis tenté de lui donner raison !

            Je choisis néanmoins d'oublier ce classement, cette course, et lève les yeux devant moi pour apercevoir, et admirer au loin, les plateaux de La Molière, dernier gros sommet de la course, et qui prendront, si tout va bien et dans quelques heures, des allures de délivrance ! J'ose ensuite le plus merveilleux des regards en arrière, avec toute une ligne de crêtes au lever du jour, fabuleusement déroulée juste pour nous, et se terminant au Mont Aiguille plus rayonnant que jamais. Que c'est bon de se sentir ainsi privilégié et de le savourer ! Un régal ! Vraiment…

            Pourtant, face à ses paysages, non qu'on aille bien vite, mais les traverser à cette allure en devient presque une honte, ou du moins un gachis. Gachis fort heureusement compensé par le plaisir des jambes et des sensations, de l'effort aussi, et puis celui de la découverte. Sans oublier cet immense privilège que de pouvoir en moins d'une journée admirer d'aussi nombreux et différents panoramas… Et puis je me console bien vite, les parcourant en ce jour, avec en tête ces mêmes paysages et moments partagés en famille quelques semaines auparavant. Avec ce mémorable pique-nique au sommet de la Tête desChaudières, au soleil et à ne pas savoir où donner de l'œil tant la vue est belle. Avec ce quatre heures improvisé au Col de la Balme, où au milieu de nul part, je retrouvai Fabienne et les petits en pleine randonnée.

            Oh que oui, de telles courses nous font voyager, bien autant sur terre que dans la tête, l'effort en décuplant le ressenti… C'est vous dire si c'est bon !

 

 

            Mais retour à la réalité, et donc à lacourse, pour  m'apercevoir avec surprise que l'avance du second, Denis Beaudoing, ne tient plus qu'à un fil, si bien que la jonction se fait à la faveur de la dernière ascension juste sous la petite Moucherolle, avant de plonger sur la Côte 2000, synonyme de seconde étape franchie ! Mais aussi surement que je reviens sur un Denis mal en point à ce moment, le peloton à nos trousses en fait de même sur moi !

            Au sommet, nous nous retrouvons donc tout un petit groupe à boire un coup ensemble, et à appréhender la partie de course sans doute la moins agréable, mais nécessaire et compréhensible, qui emprunte les pistes "encailloutées" de ski alpin.

 

            Je plonge alors et me trouve en seconde position. Adrien Vitet me suit, à distance, puis me rejoint et nous faisons course commune, même si je le sens envieux d'aller plus vite que moi en descente. Il finit par s'échapper, aussi soudainement d'ailleurs qu'il disparaitra au ravitaillement ??? Et moi, sans doute de forcer le pas, et de m'étaler de toute ma longueur ! Le genou et la main sont touchés… Je boite, et peste contre ces erreurs, chute ou parcours, que je dois absolument proscrire ! Rrrrr !!! (Agacement)

            Mais assez rapidement, la course reprend, plus prudemment, mais j'ai encore le temps, car le 40ème kilomètre n'est pas encore franchi… Il en reste donc 50 bons ! 

 

            Avant d'arriver au ravitaillement, je croise Fabien, décidément fidèle et fervent supporter, lui qui la veille m'avait dit qu'il reprendrait peut-être la course la semaine prochaine, si je le"faisais rêver" ! Lourde responsabilité et gros doute quant à savoir ce qui peut encore faire rêver un coureur avec son palmarès ?!   ;-)

            Quelques minutes après, j'arrive donc à Côte 2000, où je retrouve ensuite Arnaud Borron, comme toujours à fond derrière "ses" coureurs, ainsi que Virginie, qui se réjouit de me voir avancer si vite. Il faut dire, qu'il y a tout juste 1 an, je la revois, en ce même plateau du Vercors lors d'un regroupement, nous croiser en voiture sur un de nos footings, et constater ma foulée bancale, à quel point j'étais lâché par la troupe, alors que le rythme était celui d'un (vieux) sénateur ! Que de temps passé, et effectivement, quel plaisir pour moi de le voir révolu !

            Mais outre mes chers managers du team, je retrouve surtout ma petite famille. Tous semblent heureux de ma place, 3° alors. Moi aussi. Quant à savoir si les enfants sont fiers de leur papa, je me surprends alors à le voir dans leurs yeux, et à y croire…

            Au ravitaillement, je ne perds que peu de temps, ce qui pour moi, est remarquable. Pourtant Fabienne, briefée la veille, me demande ce que je veux, alors que non seulement je ne le sais pas, ou plus, mais que tout est écrit sur un papier pour elle ! Je râle, mais intérieurement, et suis fier de cette retenue. Car sachez-le, le trailer en difficulté est fort irascible, Rrrrr !!! (irascibilité) ter eporte facilement son désarroi sur ses accompagnateurs ! … Me contenant, il faut donc en déduire que je ne suis pas si mal. D'ailleurs, je vais vous donner un truc, ("trailcoaching", écoute bien, ça pourra te servir pour tes poulains !) : Si vous tenez à jauger un coureur, contrariez-le au ravitaillement, et mesurez sa colère, qui sera inversement proportionnelle à son état de forme !   ;-)

 

            Plus sérieusement, quoique, je ressors de ce ravito assez rapidement, en forme à priori, mais toujours partagé entre doute et envie d'au moins tenir ce podium.  Au loin j'entends Samuel qui se fait interviewer à mon propos. Je ne comprends déjà plus les paroles, mais je suis heureux et souris.

            Les jambes semblent encore bonnes, même si la reprise en côte me montre qu'elles sont cependant un peu marquées. Pas autant que celle d'un coureur que j'aperçois devant moi, tout proche, et qui parait marcher… puis ressembler à Sébastien Gérard, alors leader de la course !? Je le rejoins finalement au sommet d'une côte, pas au mieux me semble-t-il, et il m'apprend que je suis le seul à l'avoir doublé !? Où donc est passé Adrien Vitet qui m'avait doublé dans la descente sur la station, et avait bien pointé au relai ?! Nous n'en savons rien, ne comprenons pas, mais une chose est sure, c'est qu'après avoirfait un bout de chemin avec Sébastien, je profite d'une portion de plat pour dérouler ma foulée, et faire la course … en tête !!!

            Douce jouissance ai-je presque envie de dire ! Que cela fait longtemps que je n'ai pas rêvé de mener une course ! De la gagner ???!!! Mais je me botte bien vite les fesses pour ne pas m'enflammer. La course est encore longue, et si effectivement je suis encore en forme, je ne suis pas tout frais non plus ! Et pas à l'abri d'un incident de course non plus, comme une erreur de parcours. Et c'est d'ailleurs l'affreux doute qui m'envahit alors que je ne vois plus de marquage au sol. Je suis sur la piste principale pourtant, double des marcheurs avec qui j'échange là-dessus. Comme eux je pense être sur le parcours, et choisis donc de pousser encore en avant. Mais toujours pas de point orange !? J'opte alors pour le demi-tour. Dur à envisager, dur à vivre, dur à faire aussi, d'autant que ça redescend ! Et tout ça pour enfin trouver une marque sur ce même chemin, et donc refaire ce que je viens de monter et redescendre ! … Et comble de tout, tomber sur un point orange que j'aurais finalement trouvé si j'avais juste couru 100m de plus en première instance !

            Rrrrr !!! (Enervement)

            Pourtant,et pendant longtemps ensuite, je reste serein. La "fin", 40 kilomètres quand même, je la connais par cœur, et je l'attends même avec envie. Cette montée du rocher d'escalade de Lans, jusqu'au Moucherotte, puis la bascule jusqu'aux gorges d'Engin pour remonter au plateau de La Molière, je les ai courus cet été. J'en ai encore des images plein la tête, avec un lever de soleil aussi égoïste qu'inoubliable, des chevreuils pour m'encourager, et, au sommet du Moucherotte, un 360° s'ouvrant sur la chaine des Alpes, la Chartreuse, et le Vercors. Grenoble à mes pieds, et là-bas, en face, comme une tentation, le plateau de La Molière où je dois alors retourner ! Si proche et si loin en même temps. Bref, un run 100% plaisir… et 100% forme aussi !

 

            Allais-je revivre ces moments ? Oui, je les attends et y crois. Et comme pour m'en convaincre, esseulé en pleine forêt, c'est une biche qui croise mon chemin et disparaît plus haut à grands sauts. Je lui adresse un "merci", sincère, et lance, comme une incantation, la voyant si à l'aise dans son terrain de jeu, "donne moi ton énergie !"

            Peut-être était-ce là un signe que j'en avais effectivement besoin ?! Car, alors que je pense tenir mon rythme et qu'il ne me reste quasi plus qu'à plonger sur Lans en Vercors pour arriver là où je le sais, la course commence vraiment, je suis rejoint par Sébastien, marqué lui aussi, mais mieux que tout à l'heure, et qui semble m'imposer son allure. Ca ne va pas forcément bien vite, mais je sens en lui le coureur qui avance solidement et surement. Inexorablement…

            Je le suis néanmoins, et nous pensons faire course commune un moment. Mais je le vois bien, je ne suis pas au mieux physiquement, même si ça avance encore, et plus inquiétant, mes dessous de pieds, rendus humides par la rosée du matin, me brulent désormais. Je me crispe en descente, mais ne perds pas trop de terrain. Faut juste que ça tienne, je ferai ma course sur les portions de plat ou en côte. Et la route est encore longue puisque Lans se trouve au kilomètre 57 ! 

 

 

            Arrivé à Lans-en-Vercors,nous sommes ensemble et Sébastien me propose de repartir de même du ravitaillement. Effectivement, à deux, pas au mieux, on pourra s'épauler.

            Mais je traine sans doute un peu trop pour me ravitailler. Il faut dire qu'il me tardait de boire de l'eau, avec mes bouteilles à demi-pleines pour ne pas souffrir de leur balancement dans mon camelback toujours aussi mal réglé. Mais à ce moment, je ne mesure pas combien ce manque de boisson, cette déshydratation, alliée au soleil qui maintenant nous assomme littéralement, vont avoir de l'importance sur la suite de ma course !

            Alors je mange, et surtout bois. Tout ce que je trouve, ou plutôt qu'on me présente, est ingurgité, gobé, en même temps que je me remplis les poches de tout ce qu'elles peuvent contenir !

 

            Malheureusement, rien n'y fera. Car si, un kilomètre avant le ravitaillement, l'on m'avait demandé comment ça allait, j'aurais répondu à peu près positivement ! Mais là, je peine carrément à sortir du village, et à maintenir le trot sur le goudron chaud. Je n'avance guère… mais avance quand même. Je subis mais reste, me semble-t-il, lucide. L'inquiétude s'installe néanmoins, car je sors juste du ravitaillement, les réserves à demi remplies, alors qu'une longue portion ensoleillée et difficile s'annonce ! Me vient alors à l'esprit ma devise : "Tant que tu avances, tu continues" ! 

            Alors… je continue !

            Le rocher d'escalade se présente à moi et là, je rame littéralement. J'ai chaud. Sébastien, déjà bien plus haut, m'encourage et m'attend presque pour que l'on s'aide comme prévu. Mais je ne le reverrai plus, loin s'en faut, car je suis en véritable panne sèche !

            Je croise des bénévoles, et tente autant de les convaincre que moi-même, que ça va. Je cache mes grimaces, et fais un peu comme le mec bourré qui pense parvenir à tromper son auditoire qu'il est parfaitement "normal" ! Car oui, et ça aurait dû m'interroger, plusieurs d'entre eux, me demandent inquiets : "Ca va monsieur ? Ca va ?"… Face à ma réponse positive, je les soupçonne même d'ajouter, ou de penser si fort que je les entends, "Vous êtes surs ?!".

            Quelques minutes plus tard, et sans doute inversement moins de mètres parcourus, je me sens presque faire marche arrière. Je titube et manque de partir à la renverse, et ce, dans la partie la plus escarpée du trail ! Ca me réveille un peu, m'alerte même, et me redonne l'illusion de retrouver lucidité et vigilance. Ouf, car je croise alors un sympathique visage, celui de la fille de notre hôte de l'Auberge de la Glisse, Laurine Miquet, devant qui, sans trop savoir pourquoi,peut-être car je sais Sabine, sa mère, si à fond derrière moi, je ne veux pas montrer que ça va mal !?

 

            Mais la suite est, comment dire pathétique ! Je pense alors à une blague, celle du gars qui arrive au boulot par un temps glacial et qui dit à ses collègues : "Avec le vent et le verglas, dès que je faisais un pas en avant, j'en faisais 2 en arrière". Et l'autre d'ajouter fièrement : "Mais comment es-tu arrivé là alors ?!". Et de répondre : "Oh, j'en ai eu marre, j'ai fait demi-tour!"

            Comique hein ?! Quoique le plus marrant soit sans doute de penser à ça dans ma galère, car si auparavant je pouvais encore en douter ou me bluffer, là, je la subis de tout son poids et en pleine face !

            Quelques hectomètres plus loin, alors que la pente s'adoucit pour devenir nulle, à ces pensées succède celle de Fabien Antolinos, encore lui, qui, me racontant son abandon à l'UTMB, me disait que même sur le plat il n'arrivait plus à courir, tout juste à marcher !

            Comme je le comprends alors ! Je suis là, scotché au sol, errant et titubant. Je me retourne souvent,comme pour chercher de l'aide ou tenter de comprendre pourquoi, à mon allure, personne ne m'est encore revenu dessus ?!

            Je m'inquiète aussi pour mes suiveurs qui vont voir arriver le premier, et risquent de s'alarmer de ne pas me voir arriver pendant un sacré temps !!! Après hésitation, car ça me paraît si impromptu, mais au point où j'en suis, je n'en suis plus à perdre une minute, je prends donc mon téléphone et tente un euphémisme triste de réalité :"Je crois que je vais avoir un peu de retard !", leur écris-je !

            Le temps de taper cela, je me suis tant senti vaciller que j'ai dû stopper la marche… Bien qu'à ce moment-là, la différence entre marche et arrêt ne soit pas si facile à distinguer !!! Par contre, ce que je distingue bien, c'est l'ombre de l'arbre sous lequel je suis, et cette herbe qui me fait de l'œil pour que je m'y allonge ! Que c'est tentant tout cela. Ce frais. Se poser. Arrêter. S'arrêter. Dormir…

            Mais finis les rêves, la réalité en la personne de mon compatriote Denis Beaudoing revenu sur moi, et assez frais me semble-t-il, s'impose alors à moi. Je l'encourage et suis content pour lui de cette (au moins) seconde place à laquelle il se dessine. 

            Quant à moi, me revoilà parti dans la spirale des loosers ! Vous savez, celle qui vous dit que vous êtes nuls, que vous méritez tout ce qui vous arrive, et que jamais vous ne vous en sortirez et que c'est sans doute mieux ainsi ! 

            Plus sérieusement, et concrètement, c'est vrai que tout est alors passé en revue : Cet entraînement avec les jeunes au FAC, trop rapide pour une semaine de relâchement ; ce dernier fartlek et même footing en dénivelé, un peu trop proches de l'échéance. Cette Suunto Ambit qui me donnait encore 24h de repos à prendre avant la course... Et cette stratégie de course décidée et appliquée comme un débutant, qui me faisait dire à tous que je n'avais pour "seul" objectif, que de terminer, alors qu'en moi, sommeillait l'envie de courir 2 lièvres à la fois : celui d'effectivement juste terminer et prendre 3 points UTMB, et celui de penser au classement… au top 10… au podium... à la victoire même ! Et alors me reviennent en tête, comme martelées, ces paroles : "le beurre et l'argent du beurre ! Tu as voulu le beurre et l'argent du beurre", et au final, avec une évidence de plus en plus claire, je n'allais rien obtenir du tout !

 

            Las, au fond du trou, je ne pense plus du tout au classement, ni même à rejoindre l'arrivée, et, semi comateux, me focalise sur cette ferme aperçue d'en bas, où qui sait, je trouverai de l'eau… voire une piscine ?!... si si j'y pense vraiment et m'imagine déjà demander à m'y glisser ! Ou peut-être y aura-t-il une route, une voiture, pour m'emmener à St Nizier et clore, la queue basse, ce rêve qui me tentait tant.

            En sortant du bois, j'aperçois enfin le bâtiment, mais il me reste quelques hectomètres à faire en plein cagnard ! Dur, mais la motivation d'y trouver du frais prime, notamment lorsque, à côté de la ferme,  je découvre à l'ombre d'un immense arbre, de grandes et hautes herbes vertes encore mouillées de rosée. Je crois que si l'appel de l'eau n'avait pas été aussi fort, je me serais vraiment allongé en leur sein, m'imaginant même alors, les bras écartés, sur le dos, y dormir une bonne heure !!!

            Je poursuis néanmoins mon errance jusqu'au bâtiment. Il est abandonné et nulle chance d'y trouver aide ou rapatriement ! Seul salut, une boutasse que je devine en contre-haut, mais à laquelle un éclair de lucidité, heureusement, m'interdit de céder ! Un peu plus loin, et en suivant un magnifique tuyau jaune que j'imagine ruisselant d'eau fraiche et limpide, un superbe bacha semble soudain m'attendre ! Long pour deux personnes, juste assez profond pour m'y asseoir, … Et vert comme peut le rendre une eau stagnante pendant tout l'été… Mais pourtant si proche de mon idéal à ce moment là !

            Je quitte alors chaussures, chaussettes et maillot, et pense me laisser couler en son fond ! Mais l'eau est beaucoup plus froide (gelée !) que je ne m'y attendais, et le trailer en surchauffe que j'étais, en arrive même alors à faire le difficile ! Rrrrr !!! (Frissonement)

            Je m'y accroupis malgré tout, plus timidement que prévu mais avec une délectation certaine, et je ne devrais pas le dire, en bois même une ou deux bonnes gorgées !!! Rrrrr !!! (Déglutition !) Tout juste le temps de savourer cette fraicheur salutaire, et de prendre conscience de ce que je venais d'ingurgiter, que mon ami Alexandre Daum, un temps surpris de me voir en pareille posture, retrouve vite ses réflexes de jeune écervelé, et m'asperge de plus belle.

            J'en ai le souffle coupé et ai du mal à respirer. Mais après le choc, il me faut admettre que désormais,il m'est plus facile de m'arroser, ce dont je ne me prive plus !

            Alex repart aussi vite qu'il est apparu, et moi de croire en faire de même pour me rhabiller ! Mais c'est sans compter sur le nettoyage des pieds en ce terrain, comment dire, peu salubre, et surtout sur la difficulté de renfiler des chaussettes avec les pieds mouillés ! Si si, essayez et vous comprendrez ! Mais vous serez encore à mille lieues de partager ma galère, les crampes se mêlant à la partie à chacune de mes tentatives de flexion pour passer ce pied mouillé dans cette satanée chaussette ! Un vrai manège, et qui dure, entre une position corps tendu, respiration profonde, et une autre plus brève,  en apnée, et plié en deux à essayer de faire progresser le pied dans la chaussette… ou la chaussette sur le pied ! Je ne sais plus vraiment!

            Après avoir hésité à demander de l'aide pour cela aux coureurs me dépassant alors, (la honte ! Sans parler du côté comique,et comment dire, pittoresque, de ma situation !), je finis par parvenir à mes fins, et m'apprête alors à repartir. 

            Un dernier coureur vient juste de passer, ce qui me classe alors en 7ème ou 8èmeposition. Je ne sais trop comment la suite va se dérouler, si j'arriverai à me trainer jusqu'à St Nizier, si j'en aurai le courage aussi, et ai beaucoup de peine à envisager une arrivée à Méaudre. Mais comme la gestion des défaillances fait partie de l'ultra, je garde cependant cette incroyable issue dans mes pensées les plus "optimistes", quoique le mot soit un peu décalé par rapport au calvaire qui s'annonce !

            Mais avant cela, il me faut déjà repartir, et là, surprise du chef !!! Les tendons mis à rude épreuve durant 60 bornes, puis plongés dans un bain glacé, sont tendus comme des arbalètes ! Un vrai playmobil ! Vous voyez, ce petit bonhomme avec les jambes bien raides et les chevilles bloquées ! Et bien c'est moi en miniature, la seule différence tenant à mes 2 jambes qui peuvent fonctionner alternativement ! S'en suit alors une marche robotisée, que je crois passagère, mais que mes pas allongés et vainement déroulés mettront un long temps à assouplir. 

            À cela, et aussi surprenant que cela paraisse, se greffe maintenant un incroyable grelottement Rrrrr !!! (Grelottement) tant j'ai froid. Oui, tout mon corps semble gelé alors que les 30 degrés sont sans doute atteints !?! 

            Coté moral, ce n'est guère mieux, car à ce moment là, le retour au pas de course est absolument inenvisageable, et en calculant, avec mon allure de marche à 3km/h, pour 30 km cela fait encore 10 heures à me trainer ! Dur !

            Je passe alors un long moment à m'interroger sur la raison de continuer, souhaitant même parfois que mes tendons si raides se rompent pour que je puisse arrêter. Arrêter aujourd'hui, et puis même la course à pied tout court. Ne plus se battre pour rien, surtout à l'entraînement. Et puis, ne plus avoir à gérer ce retour à la compétition qui décidément ne se fait pas ! Arrêter de laisser un entourage et un team croire en mon retour et ne pas en être à la hauteur. Oui, arrêter tout ça ! Mais pas de mon propre chef, non, à cause d'une rupture de tendon, comme si j'avais besoin d'une cause extérieure pour justifier mon abandon... pour ne pas me mettre en cause, ou prendre la responsabilité d'un échec !?

            Comme vous le voyez, ça cogite dur un ultra-trailer en perdition ! Car, comme écrit précédemment, si les émotions sont effectivement décuplées par l'effort, les positives nous transcendent, mais les négatives peuvent aussi vous abattre... Ou au moins vous faire tomber bien bas !

 

            Pourtant, et presque progressivement, l'idée de poursuivre, de finir même, fait son chemin. Je sais que ça va être difficile et long, mais je me persuade qu'il faut essayer de rallier l'arrivée. Ou au moins et en premier lieu, St Nizier, espérant y trouver réconfort, motivation, et surtout ravitaillement, car j'en suis sûr alors, je suis bel et bien en train de me faire une énorme hypoglycémie !

            Et c'est là que me vient une longue réflexion, me questionnant sur pourquoi et presque comment, parvenir à une arrivée distante de 30 bons kilomètres alors qu'il y a peu, j'arrivais tout juste à marcher sans tomber ? De la volonté ? Non me réponds-je en moi-même. Avant de faire preuve de cette qualité, c'est avant tout de courage dont il faut s'armer. Oui, ce courage qu'il faut, juste pour au préalable, envisager ce genre de choses. Envisager les 30 km restants, 10 heures d'effort sous un cagnard, alors qu'on ne tient plus debout ! C'est bien là le premier obstacle à franchir, et peut-être, me diraient certains, la première absurdité ! Mais toujours est-il que c'est une étape indispensable et qui précède la volonté. 

            Pour moi d'ailleurs, c'est un peu, beaucoup, ce que j'admire chez un coureur d'ultra, qui plus est novice. Être capable, ou plus exactement, avoir le courage de simplement envisager de faire un 100 km, un UTMB ou autre douce folie. Avoir le courage d'appréhender la somme de travail nécessaire en amont. Puis franchir le pas en s'inscrivant pour finalement se retrouver sur la ligne de départ ! Oui, j'en suis convaincu, il faut parfois une sacrée dose de courage à chacune de ces étapes, et en particulier la dernière, au pied du mur lorsqu'on est sous les ordres du starter. Vient ensuite la volonté d'aller au bout du challenge.

            Et moi j'en suis là, un peu "las" aussi me direz-vous, sortant de mon bain avec ma marche "robocopée", mais bel et bien orienté vers Méaudre et son arrivée, et presque fier d'un courage dont je me sens désormais empli. "Allez, le gros rouge" me dis-je ironiquement, bien que je sois en noir cette fois-ci (!), "tant que tu avances, tu continues" ! Et c'est ce que je fais, parvenant même à mettre de plus en plus d'énergie et de conviction dans mon pas ! 

            Au courage donc, succède maintenant une volonté de plus en plus forte et consciente : celle d'avancer coûte que coûte, de forcer chaque pas pour l'allonger, et même tenter, en vain tout d'abord, de recourir ! 

            Et c'est alors, à un moment précis, que tout bascule, car me vient alors une idée aussi forte que salutaire… Je pense à Janine, ma maman, qui doit lutter contre sa maladie, se battre contre elle. Le parallèle est vite fait : je dois mettre autant d'énergie dans mon pas, qu'elle dans sa maladie... Une boule me serre alors le ventre, et c'est tout mon corps qui est comme parcouru par un frisson d'émotion. C'en est fini des hésitations ou demies-mesures, esprit et corps ne font plus qu'un, 100% focalisé sur chaque pas. Je me sens comme investi d'une mission, qui seule compte au monde, et devant laquelle je n'ai pas le droit d'être faible pour un sou. Je dois juste mettre de l'énergie, me battre, avancer ! 

            Et la recette marche ! Mais je ne me sens pas fier de cela, ni suis presque conscient de ce subterfuge pour biaiser mon esprit, car si effectivement je sais désormais que je franchirai la ligne d'arrivée, la course est paradoxalement passée au second plan !

            Seuls comptent Janine et le parallèle avec mon pas cadencé...

 

            Arrive alors une grande piste que j'avais parcourue il y a quelques semaines avec mon ami du pays, Éric Bruel. Et je me souviens de sa question : "Et toi ici, tu courras ?". J'avais répondu d'un "oui" hésitant, ne sachant jamais après 60 bornes dans quel état je serai (!), mais pensant tout de même bien courir sur ce pourcentage de pente.

            Et c'est ce que je tente alors. Et oh miracle, la foulée tient, et même pas si mal que ça. Je me sens même revivre ! Un autre homme, physiquement comme mentalement, qui est devenu hyper lucide, plaisante avec une apparente vivacité d'esprit avec les randonneurs rencontrés ! Un régal de fraicheur ! Incroyable ! Non seulement je recours,mais j'ai la pêche ! Moi qui, il y a peu, ne tenais même plus debout ! Je me sens réellement "miraculé" voire "ressuscité". 

            Pourtant, de miracle, il n'y a pas eu. En guise de ce que je pensais être une hypoglycémie, j'ai plutôt subi un bon, un énoOorme, coup de chaleur, et le seul miracle qu'il y ait eu, c'est bien que ce bain de fortune se trouvât sur monchemin à ce moment-là !

            Toujours est-il que je suis bel et bien en train de courir, "au frais", surf ette piste d'altitude, montante, exposée plein soleil, et avec en tête cette phrase récurrente et motivante : "Tu vois Éric (Bruel), elle se court, cette portion !".

            Avant le sommet tant attendu du Moucherotte, j'aperçois un premier coureur que je double avant la bascule sur St Nizier. Un dernier magnifique coup d'oeil sur Grenoble et je plonge dans une descente qui me rappelle encore le discours de ce même Eric lors de notre reconnaissance sur cette portion ; il me disait alors : "cette année, l'UTV se gagnera en descente". Alors, je ne savais pas si je devais me réjouir de cet élément, me sentant certes l'âme et les jambes d'un descendeur qui débranche le cerveau lorsqu'il faut envoyer, comme aux derniers France de montagne… Mais c'était sur du court... Qu'en sera-t-il sur le long ? Lorsqu'il faudra descendre tout en gérant, que je ne pourrai pas dérouler ma foulée, ou que je n'en pourrai tout simplement plus ?

            La réponse du jour ne va malheureusement pas dans mon sens ! Depuis le départ, lorsque ça descend raisonnablement, ma foulée me permet de bien en profiter, mais à chaque descente technique, j'ai eu du mal à tenir mes camarades de course, pour carrément me laisser distancer dès lors que j'ai commencé à avoir le feu sous mes pieds rendus humides par la rosée ! 

            Bref, pas de quoi se rassurer avant la longue portion qui nous mène à St Nizier et jusqu'au plus profond des Gorges d'Engin... Pourtant, le gars doublé là-haut, non seulement ne me rattrape pas, mais me cède du terrain. Ça y est, la compétition reprend le dessus, et revoilà mon esprit reparti en course ! Comme un nouveau départ ! Et presque tout frais !

            St Nizier est (enfin !) en vue ! Inespéré il y a peu, j'y parviens finalement en bonne forme,doublant même un autre adversaire, et aux fesses de plusieurs autres ! Incroyable scénario,mais auquel j'adhère totalement ! Et c'est avec des dents acérées que j'aborde la partie synonyme pour moi, de plaisir, pour l'avoir reconnue avec délectation il y a peu, et de dernière portion avant l'arrivée. Car dans mon plan, la course devait commencer vraiment ici, bien que sur le terrain, elle ait failli se terminer bien en amont ! 

            Mais au diable les plans, tout ce qui est bon à prendre à ce moment-là, et après un tel scénario, est évidemment à saisir ! À commencer donc par le ravitaillement, où j'absorbe tout ce qui se présente, ou qu'on me présente, car j'ai autour de moi une vraie équipe, plus heureuse et motivée que moi de ce retournement de situation. On me presse de toute part, comme si tous étaient dans la course à ma place. A fond ! Ils sont tant aux petits soins que j'en rigole littéralement! Oui, je viens de me payer une bonne tranche de vie avec eux... à défaut qu'elle soit de saucisson ! 

            Et puisqu'on parle de ravitaillement, je repars du dernier poste, refait et motivé. Serein, peut-être trop, quant à ma faculté d'aller encore chercher des places. D'autant que quelques hectomètres plus loin, alors que je vide de moitié mes bouteilles qui tapent encore sur mes côtes douloureuses, je réalise fort bien que Autrans est encore bien loin, en distance, comme en dénivelé et temps, et que ce gaspillage d'eau pourrait bien encore me jouer un sale tour ! Mais je n'ai pas le choix...

            Je plonge donc, la panse pleine et les bouteilles allégées (!),dans les gorges d'Engin. Un régal. Ça descend et je n'ai qu'à allonger ! Mes dessous de pieds ne me font pas trop souffrir, car la pente n'est pas raide et je n'ai pas à freiner. Je parviens même à reprendre le 3ème, Christophe Schneider, qui avance pas mal aussi.

            Cette fois-ci, le podium commence à sentir bon, mais rien n'est gagné. Et si je ne crains pas la montée sur La Molière, l'attendant même paradoxalement avec impatience, je redoute toujours autant les descentes pentues et longues, notamment celle qui nous mènera sur Autrans, ce petit village dans lequel j'ai habité 2 ans durant, et que j'aurais tant aimé traverser en tête...

            Mais pas le temps de rêver à cela, car à lasortie d'un virage, Denis Beaudoing me sort de mes réflexions… assis sur le bas-côté, blessé… Il est déjà pris en charge par un bénévole, mais je me sens néanmoins gêné, non seulement de ne pas m'arrêter avec lui, mais surtout de lui prendre sa place de cette façon. Je suis réellement triste pour lui, d'autant qu'à y réfléchir, je me demande si à l'arrivée, il n'aurait pas été le futur vainqueur ?... Malgré tout, et à regret pour ces raisons-là, je l'abandonne à son triste sort. De toute façon, que puis-je faire de mieux pour lui ? 

            Et je poursuis donc la course, second maintenant, et résolument orienté vers le devant de la course, même s'il me semble que le premier était annoncé à une bonne vingtaine de minutes devant moi il y a peu. Je ne crois guère à ma remontée, mais au fond de moi, un petit ange, ou démon, me dit qu'on ne sait jamais... Et puis Christophe, à mes trousses, ne donnait pas non plus sa part au chien dans l'effort !

            C'est donc dans cet état d'esprit que j'aborde la montée vers La Molière, entre ambitions vers l'avant et craintes de l'arrière. Le début est costaud. Je ne me le rappelais pas ainsi. Mais nous sommes à l'ombre, et j'avoue prendre grand plaisir à forcer chaque pas, rythmer le suivant, et planter mes chers bâtons et pousser plus fort à chaque fois. Un vrai bourrin quoi ! lol ! Rrrrr !!! (Détermination)

            Au sommet, mes gourdes sont évidemment déjà vides, et leur contenu me manque déjà depuis un moment. Et quand la vue se dégage, j'aperçois derrière moi, quasi sur mes talons celui que je prends alors pour Christophe... Malgré mes efforts, il se rapproche inexorablement, pour finir par me rejoindre et me dépasser. Je ne vous dis pas le soulagement que c'est alors, que de se rendre compte que ce n'est pas le troisième qui reprend son dû, mais plutôt un relayeur qui me dépasse !

            À ce moment-là, une autre surprise m'attend, lorsque je vois ce même concurrent obliquer vers la gauche et couper le parcours ! Je le lui fais remarquer ce qui ne semble pas l'émouvoir pour un sou ! Bien dans ses pompes le gars (pas moi, "Legat", mais l'autre gars ! lol). Mais le mieux, ou devrais-je dire, le pire, c'est que plus haut les signaleurs ont tout vu. Et je ne me retiens pas de les féliciter, avec sincérité, pour ainsi encourager les coureurs, tous, mais leur fais remarquer qu'il aurait été de bon aloi, de rappeler à ce coureur en relais qu'il doit respecter le parcours, surtout lorsqu'un solo à ses côtés, lui, le fait... Ils me répondent que j'ai raison, et que je suis très "fairplay"... Mais non, ce n'est pas du fairplay, c'est juste du respect, de l'équité, des habitudes quoi ! Une ligne que l'on se fixe… ou pas !

            Baste ! Encore quelques mètres de dénivelé, pas faciles, le long de la crête, d'où le panorama est toujours aussi incroyable ! Et croyez bien que si vous m'avez par hasard aperçu là-haut trainant la patte malgré un Christophe, que j'aperçois pas si loin que ça de moi, c'est uniquement pour admirer le point de vue !    ;-)

            Le dernier gros sommet est enfin atteint, et je plonge donc sur Autrans par une descente bien raide et technique. Les pieds souffrent un peu, mais je n'ai pas le droit de faiblir, et puis je réalise bien qu'avec la fatigue, je me dois de profiter despentes favorables.

            Arrivé dans la vallée, Thibaud, en relais, me reprend enfin. Nous échangeons, mais aussi surprenant (lol) que cela puisse paraître, nous n'allons pas au même rythme ! Je le laisse donc filer.

            Soudain, juste derrière moi,Christophe semble cette fois-ci, revenir. Je tente de relancer mais il se rapproche. Je pense alors à Janine, et me fais encore violence à la mesure de son combat à mener. Mais c'est dur. Nous sommes en côte, et je n'arrive pas à courir. Janine, bien involontairement, me presse, et je me sens si désolé de ne pas arriver à faire mieux, de baisser ainsi les bras devant le retour du troisième. Je me rappelle ce parallèle avec sa lutte contre la maladie, et ne me sens pas le droit de capituler... Alors quand le coureur me passe enfin, je suis au fond du trou, déjà physiquement, mais surtout mentalement d'avoir ainsi cédé devant l'adversité. 

            Vous imaginerez donc mon soulagement, lorsque je me suis aperçu, une fois encore, de ma méprise. Celui qui me dépasse est encore un relayeur ! Rrrrr !!! (Agacement !). Mais qu'est ce qu'ils ont tous aussi, à s'habiller en blanc, short rouge ? Lol ! Et surtout à courir plus vite que moi !   ;-)

 

            Pour autant, la course n'est pas finie, et il me faut déjà rejoindre Autrans. Là-bas, Sébastien Gérard est déjà passé depuis longtemps, et mes vagues espoirs de victoire s'envolent à jamais. De toute façon, à ce moment, je n'ai en tête que de rallier cette satanée ligne d'arrivée, et dans l'immédiat de boooooiiire ! Oh oui, boire tout ce que je peux ! Et c'est ce que je fais, réalisant dans le regard incrédule de Virginie Antolinos, ce que je sais déjà : que je suis en manque profond d'hydratation ! Et pas que sur cette portion ! 

            Mais bon, il ne reste que 6 à 7 km, et une montée de tremplin avant cela. Fabien est déjà sur place pour m'y encourager. Son soutien est important pour moi à ce moment, sans parler du plaisir de le voir ainsi à fond derrière moi ! "Derrière moi" ? Ah oui, ce n'est pas souvent ! Faut que j'en profite ? Lol ! Alors j'en profite, mais pas tant que de cette dernière ascension qui me semble durer plus que prévu ! Au sommet cependant, je sais qu'il ne me reste plus qu'à dérouler, et parfois patienter, le temps de quelques petites côtes au passage. 

            Méaudre se rapproche enfin. J'aperçois son clocher. Derrière, Christophe ne reviendra pas, et je me permets donc de lever le pied, ou de faire le fainéant, devrais-je dire, sur les deux derniers kilomètres. Un petit tour de village, que je n'avais d'ailleurs pas prévu, et c'est enfin l'arrivée ! 


 

            Fabienne et les enfants sont là. Le team au grand complet aussi. Du monde et un speaker, tous focalisés sur moi ! Sans m'en rendre compte, noyé dans un bonheur sans nom, un fond de fierté m'habite. Cela fait si longtemps que je n'ai pas été mis à l'honneur sur une course, que je n'ai pas eu de podium. Que je n'ai pas honorer la confiance de tout un Team. Et puis, après un tel scénario, comment ne pas apprécier, déguster, cette improbable... (impossible !) ligne d'arrivée ! 

            Je ne peux alors m'empêcher de prononcer en mon for intérieur "le beurre et l'argent du beurre". Ce même adage que je prononçais il y a peu avec amertume, comme un pêcher d'orgueil en fond de pensée, je me le répète du ton de celui qui, heureux, n'arrive pas à croire qu'il vient de toucher le gros lot ! Car oui, je viens bien de m'offrir le beurre, l'argent du beurre et même la crémière, avec un joli podium, une ligne d'arrivée franchie, synonyme de 3 point UTMB, et une sacrément belle aventure. Une des plus riche en émotion qu'il m'est été donnée de vivre !

            Alors comme dit plus haut, je savoure la richesse de cet instant, le prolonge avec délectation et temps, le sirote littéralement, répondant aux questions du speaker, me remémorant cette course, ses moments difficiles, ses magnifiques passages, et frissonnant encore d'émotion à l'évocation de ce précieux temps passé en course, en compagnie de ma mère. "Maman", m'auraient corrigé Anouk et Sam...

            

            Mais je m'en vais finir ce que j'ose appeler un "résumé" de course, par cette pensée pour Janine, qui finalement fut mon carburant durant l'épreuve. Lui rappeler que la course finie, je ne lui passe pas le relai pour autant, mais que nous serons désormais toute une famille pour lutter, de cette façon, ou mieux encore, à ses côtés.

            Et, à l'issue de cet UTV, qui fut finalement et comme toujours, autant un voyage intérieur qu'une compétition, si Rrrrr il y a, que le premier soit encore pour cette rage de vaincre l'insurmontable... Quant au second, il est en moi, bien présent malgré son côté incertain... Mais là, je vous passe le témoin pour imaginer ce dont il s'agit !… ;-)

 

            Allez,au boulot, à vos plumes, que je vois quel sens vous donnez à mon dernier Rrrrr!!!

 

            ;-)

 

            Merci à tous pour votre soutien, pour ce temps de lecture partagé, et bravo àtous les acteurs de cette success-story !

 

 



Crédit photos : David Boudin (que je remercie pour son accord et la qualité des clichés !) www.aufildeslumieres.com/ 

                        Et F. Legat

5 commentaires

Commentaire de crocodile posté le 28-11-2014 à 19:05:25

Quelle aventure, quelles émotions, quel beau récit, quel dénouement !!! Bravo à toi pour cette course épique. J'ai bien ris avec le passage du "bain" et été ému lorsque tu as puisé dans tes ressources en pensant à ta maman.

Commentaire de Scoubidou posté le 29-11-2014 à 07:57:28

Super récit, je me suis régalé à te lire :-)
J'espère un jour progresser pour pouvoir partager un peu plus que les premiers mètres d'une telle course avec toi.

Commentaire de ciretagel posté le 29-11-2014 à 13:52:57

Merci de vos commentaires. Pour être franc, je vous admire de vous lancer dans ces longues lectures !
Mais je suis réellement heureux que vous en ressortiez heureux vous aussi ! Un peu comme un ultra quoi !
;-)
Quant a scoubidou, je lui souhaite du fond du cœur de réaliser son vœu, d'autant que son idée de partage me plait bien !
;-)
Alors a bientôt. Et qui sait sur cet UTV, car c'est une sacrement belle course !
Eric

Commentaire de Scoubidou posté le 29-11-2014 à 18:44:10

Eeeehh qui sait ? Une course ensemble de bout en bout ça ne sera pas possible (ou alors dans une autre vie ;-)) mais je progresse d'année en année donc pourquoi pas quelques dizaines de minutes après le départ ;) ?!
Et pourquoi pas effectivement sur l'UTV. J'adore le Vercors, j'ai fait l'édition 2011, la 2014 et si je ne suis pas tiré au sort du coté de Chamonix, je me poserais sérieusement la question de l'édition 2015.
Samuel

Commentaire de Philippe8474 posté le 01-12-2014 à 11:34:52

Wahouuu quel récit!
En même temps ça ferait presque plaisir de voir que devant aussi y a de gros gros passages à vide :)
Bon sauf qu'à la fin le chrono reste juste incroyable!
Bravo et merci de nous faire partager ça!

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