L'auteur : Gilles45
La course : Grand Raid des Pyrénées - Ultra 160 km
Date : 21/8/2026
Lieu : Vielle Aure (Hautes-Pyrénées)
Affichage : 635 vues
Distance : 177km
Objectif : Pas d'objectif
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Qu’est-ce qui peut bien pousser un homme raisonnable à revenir se frotter une sixième fois au 160 km du GRP ? L’amour du maillot, sans doute, mais surtout le fait que cette édition 2026 s’affiche sérieusement testostéronée : 178 kilomètres et un modeste dénivelé positif de quasi 11 000 mètres. Le genre de pelote qu'on ne dévide pas sans un brin de gourmandise.
Pour le reste, l’agenda d’été avait fait le tri par le vide. La Montagn’Hard, la Pica Pica ou l'Ultra trail Di Corsica (déjà tâté en 2023) sont passés à la trappe pour cause d'incompatibilité de calendrier. L’UT4M et l’Ultrariège manquaient singulièrement de charme à mes yeux. Quant à l’Échappée Belle, le souvenir des tortures infligées en 2018 suffit encore à me donner des sueurs froides.
Bref, tous les chemins menaient à nouveau à Vielle-Aure, dans une configuration rigoureusement identique à celle de l’an passé. Avec mon camarade Zucchini, qui s'aligne lui aussi sur le grand parcours, nous avons verrouillé le même appartement situé à un petit kilomètre du départ. Un luxe de sénateur et un réconfort inestimable pour le convalescent du lendemain : savoir qu'une douche chaude, un lit douillet et un réfrigérateur convenablement garni (surtout grâce à mon coloc’) vous attendent de pied ferme, cela donne des ailes.
Côté préparation, le millésime 2026 s'est avéré plutôt flatteur pour le coureur de plaine que je suis, habitué à s'entraîner sur un relief plat comme une lame de parquet. Trois dossards au compteur avant le grand saut : la Cité des Pierres, l’Ultra Lozère (j’ai pris le bouillon pendant deux jours) et l’UTPMA. En y ajoutant quatre semaines de villégiature entre l’Auvergne et la Corse, le compteur affichait un coquet 50 000 m de D+ depuis le début de l’année dont la moitié ingurgitée sur le seul mois de juillet.
Y a mieux, y a pire… Je me demande même si l'addition estivale n'était pas un brin trop salée.
Bilan comptable : zéro blessure, une diététique gérée au pifomètre (glaces, lait/céréales à gogo…), mais un plan d’hydratation tracé au cordeau pour les cinq jours précédant le coup d'envoi (merci Gemini !). NB : Rozanna c’est plein de magnésium mais dégueu (j’men fout je ne cherche pas de sponsor)
Pour le reste, pas de quoi se fendre le crâne : le tracé épousait celui de l'an dernier. Seul le retour au Pic du Midi devait allonger la note d'une bonne heure et quart. Enfantin pour le roadbook. Les légères variantes vers Pierrefitte et Estaing ne devaient pas bouleverser la donne (gros spoiler : pour Estaing, ce fut une tout autre salade). Enfin, la météo, annoncée cataclysmique à une semaine du départ, nous offrit un compromis fort élégant : du frais, du brouillard et une humidité raisonnable le vendredi, avant de sortir le grand jeu pour un samedi lumineux, sans coup de chaud assommant.
Le prologue des braves
Départ programmé le vendredi aux aurores (5 heures tapantes). Je réapplique la recette de la maison : départ d’Orléans le mercredi matin pour poser les bagages en fin d’après-midi. Le village est déjà pris d'assaut par la tribu des coureurs et leurs accompagnateurs ; le Carrefour Market local prend des airs de magasin dévalisé un jour de pénurie. Ah oui, je ne voudrais pas être caustique mais faire ses courses avec le combo : T-shirt finisher de la Diag 2003, le sac de traiiiiil, et les Mafate au pieds ça fait rêver personnes. NB : je me suis juré de ne pas parler de tous ces tatouages aux mollets…désolé, pourtant c’est pas l’envie qui manque
Je m'offre une nuit d'un sommeil parfait. À J-2, la chose est sacrée, même s'il a fallu tempérer le civisme de voisins espagnols d'un enthousiasme sonore très… local.
Le jeudi s'égraine avec la nonchalance des veilles de bataille. À 9 heures, je vais quérir mon dossard et celui de Zucchini, attendu sur les coups de midi. L'organisation est une horloge suisse. La dotation est sans chichis mais touche juste : une bière, un pâté, un savon artisanal et un petit muffin dégusté sur le pouce. J’en profite pour flâner devant le stand d’une marque andorrane encore inconnue au bataillon, où je finis par craquer pour une paire de manchons colorés…bing 29 balles le bout de tissu.
La journée défile bien plus vite que mon allure en sentier : arrivée de Zucchini, déjeuner des braves, sieste tactique, dépose des sacs pour les bases de vie, retour au bercail et dîner. À 21 h 30, les feux sont éteints. Le sommeil se fait prier, une grande tradition pour moi, mais j'arrache quand même un roupillon honnête de 22 h 45 à 3 heures du matin. C’est toujours ça de pris sur l'an passé. Bilan de l'avant-course : un tableau lumineux. À deux, la conversation meuble les heures et anesthésie l'angoisse. Car malgré cinq GRP dans les pattes, le doute reste le seul compagnon fidèle.
Vendredi 5 h 00 : Le grand théâtre
Avec Zucch, nous gagnons le théâtre des opérations à pied et nous présentons sur la ligne un petit quart d'heure, voire 10 minutes avant les trois coups. Une bénédiction pour l'anxieux chronique que je suis, habituellement condamné à poireauter trois quarts d'heure dans un sas moite. Nous immortalisons l'instant avec Olivier (dossard 809), un sympathique bonhomme que je croiserai jusqu'au centième kilomètre (et qui bouclera l'affaire en un peu moins de 39 heures). L'atmosphère est curieusement feutrée, presque silencieuse ; à croire que le speaker a reçu des consignes de discrétion pour préserver les rêves des riverains.
Après une prise de parole municipale pleine d'élégance et d'émotion (sans aucune ironie de ma part je précise), le peloton est libéré à 5 h 03.
Notre arrivée tardive nous vaut de figurer dans le ventre mou du peloton, quelque part entre la 300e et la 400e place. Après quelques mètres au pas, deux kilomètres de bitume s'offrent à nous. J’en profite pour allonger la foulée, histoire de me déverrouiller la machine et de chauffer la viande avant la première grande explication. Désormais, avec Zucchini, c'est chacun son destin, je ne sais même pas s’il est devant ou derrière.
Pour se hisser au col de Portet, la pente vous réclame 1 520 mètres de D+. De quoi apprendre la patience. Connaissant le morceau par cœur, je laisse tomber les manœuvres de dépassement : prendre son rythme, écouter le souffle des voisins et s'enfoncer doucement dans l'effort.
Après la traversée toujours aussi peu poétique de la station du Plat d’Adet, le jour pointe le bout de son nez. Le ciel s'annonce définitivement bouché. Loin de m'en plaindre, je bénis cette fraîcheur après des semaines de canicule assommante sans compter qu'un thermomètre bas a le bon goût d'ouvrir mon appétit.
Avant d'atteindre le col, je vois débouler un buff rouge estampillé Kikourou. Je jette un œil au dossard : Marmadoc en personne ! Nous avions déjà partagé quelques lignes de départ sans jamais pouvoir tailler la bavette. Nous ferons un bout de chemin ensemble. La montée passe comme une lettre à la poste.
Pointage au ravitaillement des Merlans à 7 h 26 (pour 7 h 30 l’an passé). Régler son horloge sur ses habitudes a du bon. J’avale une soupe chaude et recharge mes flasques de 500 ml. Note pour plus tard : si le règlement imposait deux litres de réserve, la fraîcheur m'incite à laisser la poche à eau à sec pour l'instant. De même, j'ai opté pour le style "sans bâtons", au moins jusqu'à la première base de vie.
Brouillard et patatras dans le Néouvielle
Nous voilà plongés dans le Néouvielle… Enfin, il faut beaucoup d'imagination pour le deviner à travers la purée de pois, mais chaque trouée de lumière s'apprécie comme un miracle. Je ne verrai ni le lac de l’Oule (du moins à l’aller), ni la redoutable ascension du Bastanet, second toit de notre périple (2 500 m). À ce stade de la compétition, ce petit mur se meule sans broncher. Comme je le répète dans CHACUN de mes récits : la section entre le Néouvielle et La Mongie doit se courir le frein à main tiré. C'est un terrain d'usure qui a le vicieux pouvoir de griser les téméraires.
La descente du Bastanet, transformée en patinoire par la pluie, s'avère fidèle à sa réputation de casse-cou. J'y concède volontiers quelques places sans que ma fierté n'en souffre. Après une halte salvatrice au refuge de Campana du Cloutou, nous mettons le cap sur le réservoir des Laquais.
Et là, c'est le drame. Sur un appui fuyant, ma cheville droite se fait la belle vers l'extérieur. La douleur me coupe le souffle. Je reste assis une minute dans la boue, flanqué de coureurs apitoyés qui s'enquièrent de mon état. Le moral en prend un coup sur la carafe : en 2018, j'avais traîné une entorse avec arrachement osseux sur 40 bornes et j’avais tenu jusqu’à la ligne ; en 2024, j'avais rendu les armes à la première base de vie après une culbute dans la descente d'Hautacam. Et il reste… 150 kilomètres d'hostilités. Je repartirais bien au petit trot, la douleur se montre à peu près raisonnable, mais je redoute le coup de feu du gonflement. (Divulgâchage : la note salée arrivera plus tard). Pour l'heure, je relègue l'incident au rayon des mauvais souvenirs en me disant que je viens de frôler la correctionnelle et qu’il faut penser à autre chose.
Retour aux affaires avec le Serpolet. Le terrain est une pataugeoire glissante, mais l'ascension se révèle nettement moins éprouvante qu'en période de grande canicule. J’avance au train, sans grimacer. Je sais désormais qu'il faut enchaîner trois ou quatre faux plats avant de toucher au but de ces 400 mètres de dénivelé brutaux.
Si la descente offre habituellement un panorama vertigineux avec la Mongie en bas et le Pic en haut, elle ne propose ce jour qu'un mur blanc. Je réussis l'exploit de ne pas faire de cascade dans ce pré à vaches trempé, ce qui mérite d'être souligné. La Mongie est atteinte avec 11 minutes d'avance sur le temps de référence de l'an dernier (une information apprise a posteriori, n'ayant ni montre au poignet ni l'intention de sortir le téléphone hors des bases de vie).
À La Mongie, c'est la grande foule et le passage obligé par le contrôle du matériel. Si les organisateurs me lisent, qu'ils me pardonnent : je n'avais qu'une seule frontale sur moi, la seconde dormant gentiment dans le sac de base de vie. Par chance, les douaniers du jour ne s'intéressent qu'à la veste imperméable et à la couverture de survie. Soulagé, je me transforme à nouveau en ogre : Tucs, fromage, soupe, la totale. Le moral tient bon, la machine tourne correctement sans pour autant cracher du feu.
Le Pic du Midi et la grande lessive
Il est 10 h 30. Le Pic du Midi nous réouvre enfin ses portes après deux ans de travaux. Je trottine gentiment sur le ruban qui descend vers le pont des Vasques. Les jambes répondent. Mais dès qu'il s'agit d'attaquer la pente, une ombre au tableau apparaît sous la voûte plantaire. Halte d'urgence pour badigeonner de la crème NOK. Parenthèse logistique : j’en aurai consommé trois tubes entiers sur l’épreuve. L’expérience apprend qu’en la matière, l'avarice est un vilain défaut.
Durant cet atelier tartinage, Marmadoc me repasse devant. Nous ferons équipe pour l'escalade et la redescente du Pic.
La montée vers « Sencours 1 » est une promenade dominicale, douce et régulière. Un coup d'eau fraiche au col et nous voilà au pied des 500 mètres de D+ restants. Nous grimpons avec Marmadoc sur cette large piste 4x4 qui rappelle les lacets du Puy de Dôme. L'excursion offre ses perles d'absurdité, comme cette Peugeot 308 de série croisée en train de descendre paisiblement depuis les 2 877 mètres du sommet. On discute, c’est très sympa et je suis bien à ce moment de la course
Là-haut, le décor s'est gâté : crachin de rigueur, vent à décapiter un bœuf… J’hésite à enfiler la veste, mais le sommet est déjà là. Vu le panorama totalement bouché, pas question de jouer les touristes : on bipe, et en avant pour la descente. Je la mène à un bon rythme (30 minutes) tout en scrutant le peloton qui monte, espérant y croiser le masque de Zucchini. Choux blanc : il est soit devant, soit derrière.
Arrivé à « Sencours 2 », j'avais prévenu mon compagnon de route : pas question de faire l'impasse sur la traditionnelle purée. Je m'en suis collé jusqu'aux oreilles, à priori Marmadoc aussi, il me le dira plus tard, mais impossible de me souvenir quand nous nous sommes recroisés (ai-je rêvé ?)
Il est 13 heures. Nous avons avalé 46,3 km et 3 776 m de D+. Pour l’instant, la machine tient le coup. Ayant le parcours gravé dans la mémoire, je m'efforce surtout de ne pas penser à la montagne de bornes qu'il reste à avaler, sous peine de fracture du mental. Au moment de rédiger ce récit, j’ai échangé par WhatsApp avec Zucchini et c’est aussi ce qui lui a pesé. C’est vraiment le piège de se projeter aussi loin. Le 100 miles est décidemment un sacré apprentissage.
Entre lacs magiques et sentiers maudits
Le tronçon suivant est un bijou… quand le ciel veut bien se découvrir. Une pensée pour ce pauvre Zucchini et aux bizuth qui découvrent l'épreuve sans avoir droit au spectacle entre Sencours et Hautacam.
Je décolle du ravitaillement avec l'estomac plein et la poche à eau rechargée à bloc. Bien décidé à ne pas jouer les manutentionnaires toutes les heures, je me coltinerais ce litre inutile jusqu'à la ligne d'arrivée : mes deux flasques auraient amplement suffi.
L'an dernier, j'avais galopé sur cette section. Bilan de l'édition 2026 : Bim ! une minute de moins au chrono, alors que mes sensations étaient franchement moyennes. Les novices s'imaginent toujours que cette portion sera une promenade de santé sous prétexte qu'elle ne paie pas de mine sur le profil. C'est oublier les quatre taquets qui vous y attendent :
La Bonida : à peine 100 m de D+, avalés sans y penser.
Aoube : 150 m, impressionnants au possible dès que le ciel se dégage. Option « mains dans le dos » activée, ça monte au métier.
Le Col de Bareille : 220 m, le plus coriace du lot, qui vous cueille juste après le magnifique Lac Bleu. J'aurais aimé m'attarder sur le paysage au sommet, mais le froid y est de canard. Sans compter que la descente dégringole sec sur le premier kilomètre. Ce plongeon mène au lac d’Ourec, où d’incroyables bénévoles ont monté des caisses d'eau… à dos d’âne. Des saints. L’endroit est magique : lac d’altitude, chevaux en liberté…
La Hourquette d’Ouscouaou : le dernier verrou pour s'extirper de la zone et filer en balcon vers Hautacam.
J'aurai mis 2 h 20 pour plier la section Sencours-Hautacam. Allure honnête, mais pieds en surchauffe. Quatrième couche de NOK, mon premier tube est déjà sec. Vivement la base de vie.
Mais pour mériter son repas, il faut d'abord traverser un secteur que je porte dans mon cœur comme une rage de dents. L'organisation fait ce qu'elle peut, mais ce tracé à travers champ avant de plonger sur Villelongue est tout simplement imbuvable par temps humide. Une fois le sentier forestier retrouvé, je peux enfin dérouler, mais je garde la pédale douce pour préserver mes voûtes plantaires et ménager mon estomac en vue du banquet.
Jusqu'ici, mon récit ressemble à une promenade de santé, mais ne vous m’éprenez pas, la tempête couve sous le crâne. Le souvenir de 2025 et de sa nuit cauchemar coincée entre trois kilomètres verticaux me hante. Je ne suis franchement pas certain d'avoir le cœur à repartir au charbon. Il va falloir sortir le grand jeu mental et faire la sourde oreille aux mille prétextes d'abandon qui frappent à la porte. En vérité, ce qui me fait tenir tient à une logistique bien terre à terre : « Si tu bâches à Pierrefitte, tu vas galérer une plombe en navette et devoir attendre le lendemain pour revoir ton sac de base de vie coincé à Luz ». C’est léger…je suis au bord du gouffre mental
Pierrefitte : Le grand ravitaillement
J'aborde Pierrefitte par le détour d'asphalte annoncé sur le forum. Bilan : pile une heure de retard sur l’horaire 2025 (sauf que sans le crochet par le Pic du Midi l'an dernier, j'ai en réalité 20 minutes d'avance). Je cours les derniers kilomètres avec Olivier le 809 notre gentil photographe du départ. Il est attendu par sa femme et son fils, c’est son premier 170 il m’impressionne le jeune.
Allez, je file m’occuper de moi
Pour cette escale, la manœuvre avait été répétée au millimètre :
Escale chrono de 50 minutes, pas une de plus.
Passage à la douche, je suis équipé : tongs, serviette et gant de toilette (une bénédiction, malgré l'eau à température polaire).
Rhabillage complet du combattant (sous-vêtements et chaussettes compris).
Ravitaillement gargantuesque.
Passage entre les mains d'une kiné efficace, quoique nettement plus pressée que celle de la précédente édition, pour pétrir quadriceps et lombaires.
Je décolle dans les temps, muni cette fois de mes bâtons et de mes deux frontales pour affronter les ténèbres.
La nuit des longs couteaux
La suite s'annonce épicée : ma mémoire m'a joué des tours sur ce tronçon, alors qu'il a laissé des traces chez pas mal de concurrents l'an passé. Je comprends vite ma douleur : après deux kilomètres de montée tranquille pour se mettre en jambe, le sentier bifurque subitement à droite… tout droit dans les fougères. Je pense que les traceurs ont ouverts cette voie uniquement pour la course (Grumlie tu me confirmeras à l’occaz). La pente est effrayante, et les lucioles des frontales accrochées au-dessus de nous donnent le vertige.
Un coureur s'échine dix mètres devant moi. Je cale ma foulée sur la sienne, appliquant la méthode coué : suivre sa trace, ne me poser aucune question et regarder mes pieds sans jamais lever les yeux vers le sommet. L'ambiance est lourde ; devant comme derrière, plus personne ne pousse la chansonnette. On est pas à la moitié des kilomètres…
Vers 1 500 mètres d’altitude, le décor me revient enfin. Le Turon de Bene pointe sur la gauche, dôme arrondi et pente adoucie. J’en profite pour souffler en passant en marche active. L’air est frais, le vent souffle. Il faut sortir les lampes. Je joue a qui allumera en dernier, je perds…
Nous attaquons alors une portion que je rangerai gentiment au rayon des TRES mauvais souvenirs (Zucch tu partages ?). Après une première descente « roulante » jusqu'à un ravitaillement sauvage (une excellente surprise), un bénévole nous promet une suite facile jusqu'au lac d'Estaing. Je me dis qu'il y a un loup : je me souviens m'être escrimé dans un sous-bois l'an passé, ils ont dû revoir leur copie. Je fais confiance…parfois faut pas.
En réalité, c'était un piège parfait : le parcours commence par des traversées de prés labourés par le bétail, avant de s'enfoncer dans un sous-bois boueux interminable, lardé de racines pièges. J'ai réussi l'exploit de m'enfoncer jusqu'au genou dans la tourbe mélangée à de la merde de vache… À ce niveau de galère, la courtoisie s'envole. Je déteste tout le monde : coureurs, organisateurs…(Note : ça va mieux depuis)
Et ce qui devait arriver arriva : crac. La cheville droite remet le couvert. La douleur est bien plus vive que la première fois, je rage. Je lance une perche à un coureur qui m'annonce Estaing à 4 kilomètres… Malentendu tragique : il me parle du lac, quand je crois naïvement qu'il s'agit du village. Enfin, le bitume apparaît. La route nous ramène plus sereinement vers le ravitaillement du lac. Il aura fallu quatre interminables heures pour plier ce chemin de croix. Là encore l’envie de bâcher et si forte que je ne sais pas comment je suis reparti dans ce merdier.
De retour sur terre, le constat est donc sans appel : « Mon vieux Gilles, il va falloir te cuirasser l'esprit si tu ne veux pas finir dans la voiture balai. » J’arrive au stand dans un état piteux, avec une cheville qui ressemble à un cuisseau de poulet. Il reste 77 bornes et 4 500 m de D+ à faire avaler à la bête… L'affaire s'annonce tendue.
Pour calmer les esprits et dégonfler la pression sous le casque, je m'offre un petit tour du lac en trottinant. Si je ne redescend pas en pression je vais foncer dans la navette. Plan ORSEC, y a urgence.
Le ravitaillement s'avère providentiel : de la soupe chaude suivie d'une plâtrée de crêpes à la framboise (je l'ai dit, ces bénévoles méritent une statue ! il y a eu aussi miel, nutella, myrtilles…dingue). Une fois le moteur réamorcé, pas le temps de gamberger : il faut repartir à l'assaut du monstre de la nuit, le col d’Iléhou (t’inquiète, il est bien là »).
Le col d’Ilhéou : suceurs de roue et cortège de pénitents
Pas question de laisser refroidir la cheville : Banzaï ! Dès les premières rampes, les fantômes de 2025 viennent me saluer. Le premier acte en sous-bois propose une raideur acceptable, presque courtoise. Devant moi, deux gaillards taillent la bavette en passant en revue leurs états de service. J'opte aussitôt pour la tactique dite du « suceur de roue » façon Tour de France : me caler sagement de cinq à dix mètres en retrait, tendre l'oreille pour me distraire le ciboulot, et surtout garder le profil bas pour qu’aucun des deux ne s'avise de me céder le relais.
À la sortie du bois, le premier compagnon rend les armes. Me voilà propulsé en binôme. Mon nouvel acolyte pose le décor avec une précision d'entomologiste : « À partir d’ici, mon vieux, c’est 650 mètres de dénivelé étalés sur deux petits kilomètres. »
La sentence est dure. Je verrouille le regard sur mes embouts de bâtons, m'interdisant formellement de lever les yeux vers le chapelet de frontales qui s'étire au-dessus de nous. Au fil des mètres, notre duo s'étoffe pour devenir un peloton de quinze pénitents. Plus un mot ne filtre. Personne ne tente de doubler. C'est l'union sacrée dans la souffrance. Et puis, un pas après l'autre, une courbe à gauche, un virage à droite (ou l'inverse, l'esprit commence à flouter), nous finissons par apercevoir le piquet sauveur marquant le col.
Deuxième kilomètre vertical de la nuit plié. Plus qu'un seul morceau à croquer.
La rumba des lauzes et le polyglotte improvisé
Si la cheville fait bonne figure en montée, il s'agit maintenant de négocier les 1 200 mètres de plongée vers Cauterets. J'en gardais un souvenir épouvantable ; l'édition 2026 se montrera un brin plus mansuète. En résumé : deux kilomètres et demi d'équilibrisme pour rallier le refuge d’Ilhéou et son point d’eau bénit. Je pose mes appuis avec une prudence de sioux sur les lauzes humides et patinées, me refaire la cheville me terrifie.
Après le refuge, le terrain alterne entre pistes et sous-bois. C'est alors que je hèle au loin un collègue en train de bifurquer vers une fausse trace. L'homme me remercie chaudement et engage la conversation… Problème : il est espagnol (merdre j’espère que c’est pas le voisin bruyant avec qui j’ai bataillé) et je n’ai pas aligné trois mots dans la langue de Cervantès depuis une bonne décennie. Un exercice de haute voltige intellectuelle après vingt-quatre heures sans fermer l'œil. Le garçon est charmant, mais bavard. Très sympa, certes, mais définitivement intarissable.
L'arrivée sur Cauterets s'effectue finalement au pas de charge via un single plutôt joueur. Tiens je m’amuse un peu.
Ambiance « Dexter » à Cauterets
La cité thermale est aussi paisible que ma cheville est en incandescence. Mais je fais le choix de snober les brancardiers de service : ma décision est prise, j'irai chercher mon salut à Luz. L’ambiance à Cauterets conserve toujours ce petit parfum d'étrangeté. Pour épargner le parquet du casino (il me semble), de larges bâches plastiques couvrent le sol. On se croirait projeté en plein plateau de tournage d'un épisode de Dexter. Et à contempler la collection de « cadavres » alignés sur les lits de camp attenants, l'illusion est presque parfaite.
La cheville n'est d'ailleurs pas la seule à réclamer grâce : la descente a littéralement haché mes talons et mes coussinets. Je dégaine mon arme absolue, le tube de NOK, et j'enduis copieusement la peau avant d'enfiler une paire de chaussettes fraîches. J'en suis déjà à mon troisième ou quatrième changement de garde-robe.
Truc et astuce de l'ancien : n'ayant pas prévu de changer de souliers sur ce GRP, j'avais glissé dans mes bagages plusieurs paires de semelles de propreté identiques. Glisser une semelle parfaitement sèche dans une chaussure encore trempée vous procure une sensation d'extase quasi mystique.
Le troisième KV et le bide du stand-uper
Dix-sept minutes montre en main : c'est le temps passé dans le décor de Cauterets. En remettant le nez dehors sur la place rafraîchie, une certitude m'envahit pour la première fois de la course : sauf cataclysme, j'irai au bout de ce diable de périple. Même s'il reste encore 61 bornes à piocher.
Le dernier kilomètre vertical de la nuit présente un visage à deux faces :
Côté pile : 1 000 mètres de montée certes, mais selon un profil régulier, presque doux, qui n'a rien à voir avec la brutalité sauvage d'Ilhéou.
Côté face : Je m'attaque au morceau à 4 heures du matin. Le marchand de sable me tombe dessus dès les premières rampes. Une vraie séance de torture. J'en suis réduit à me gicler le visage à coups de flasque pour garder les paupières ouvertes. Personne devant, personne derrière : la solitude du coureur de fond dans toute sa splendeur.
Je sais qu'il me faut tenir jusqu'à la sortie du bois, là où l'air des sommets viendra me cingler les joues. En bout de course, je recolle à un petit groupe pour signer le sommet.
Là-haut, le jour naissant commence à teinter le ciel d'irisations magnifiques. Tenté par l'envolée poétique, je tente une sortie d'auteur auprès de mes compagnons de galère :
« Dites les gars, on a trop appuyé sur les bâtons… On est en avance pour le lever de soleil. »
Résultat : un bide magistral de stand-uper en fin de tournée. La fatigue avait tué le second degré.
En route vers le grand atelier de Luz
Pour la descente sur Luz, le terrain m'est familier. Je la plie avec 12 minutes d'avance sur le chrono de l'an dernier. À mi-pente, le ravitaillement de Béderet s'impose comme une parenthèse enchantée grâce à l'accueil de bénévoles adorables. Deux légers bémols toutefois : l'absence de soupe (on fera sans) et une eau de recharge au goût de javel si prononcé qu'on se demande si elle n'a pas été tirée directement du bassin municipal (il en sera de même à Tournaboup plus tard)
Le soleil est désormais bien installé. Je trottine sur l'asphalte et m'engage dans les sentiers de traverse. (Note au comité d'organisation : couper un lacet de bitume par un sentier casse-gueule et truffé de nids-de-poule uniquement pour justifier l'appellation "trail", ce n'est pas ce que l'ingénierie moderne a fait de mieux…j’en ai vu qui sont restés sur la route !!!!).
Les premiers hameaux saluent notre passage : Grust, Sassus… et Luz en ligne de mire. Il va être grand temps de faire passer la cheville en réparation et d'accorder une trêve à des pieds transformés en compote de pommes.
Le miracle de Luz et le coup de poker
Avant Luz, la mauvaise nouvelle. Avec le Zucchini on avait convenu de se faire un message « j’arrive à Luz » histoire de voir s’il n’y avait pas moyen de finir ensemble. Hélas il a pris encore plus cher niveau cheville et à bâcher au 95ème. Quand ça veut pas ça veut pas. Ce n’est pas que je m’en doutais mais je lui avait survendu les belles vues : Néouvielle, pic du midi, Ouscouaou et un parcours plus simple que le 120 rondement mené en 2025…il a du se dire qu’il y avait erreur sur la marchandise.
À Luz, je remets le couvert pour une grande séance de débarbouillage. Je réquisitionne les tuyaux d’arrosage extérieurs pour me refaire une toilette de jeune fille : le gant de toilette, les tongs et la serviette glissés dans ce second sac de base vie relèvent décidément du coup de génie. L'opération me retape un homme, et c’est propre comme un sou neuf que je fais mon entrée dans un cabinet médical désert.
Une jeune fille particulièrement sympa et avenante m’y confectionne un strap de haute volée, posé avec une minutie d'orfèvre. Si le bandage ne fait pas disparaître le mal, la stabilité retrouvée m'offre un précieux supplément d'âme.
Le moral gonflé à bloc, je procède à mon troisième changement de garde-robe. J’embarque mon ultime tube de NOK et mes deux dernières paires de chaussettes sèches. C’est le moment que je choisis pour prendre quelques libertés avec le règlement afin d'alléger le baluchon (que Michel me pardonne si ces lignes lui tombent sous les yeux) : le pantalon de pluie, les gants et la seconde frontale repassent par la fenêtre.
Bilan : trente petites minutes d’arrêt. Un travail d'une efficacité redoutable… du moins le croyais-je, avant de réaliser que, trop occupé à soigner le plumage et les bobos, j'ai purement et simplement oublié de passer par la table des victuailles dans la salle du fond. Faute sans gravité : Tournaboup n'est qu'à trois heures de marche, et j'ai en réserve trois gourdes de compote et deux barres.
C’est alors que je commets le crime de consulter LiveTrail. Dans mes calculs, je me voyais pointer aux alentours de la 150e place, comme l’an dernier. Stupeur : le tableau d'affichage m'annonce 96e. Fichtre… Et si l'on allait chercher un top 100 ? C'est évidemment poussé par ce brin d'orgueil que je décolle un peu trop précipitamment.
L'école buissonnière et l'appel au PC course
Dans mes souvenirs, la section suivante (12 kilomètres pour un modeste 800 m de D+) s'apparentait à une formalité. Il n'en fut rien. Engagé dans une conversation fleurie avec un compagnon de route, nous devisons à bâtons rompus quand mon camarade coupe soudainement le fil : « Dites donc, mon vieux, je ne vois plus l'ombre d'une balise, ni devant ni derrière. »
Dans la foulée, des coureurs reviennent sur leurs pas, l'air égaré, tandis que d'autres déboulent par l'arrière. Débalisage sauvage de plaisantins ou étourderie de vétérans ? Je dégaîne le téléphone pour consulter le tracé GPX : pas de doute, nous naviguons largement en contrebas de la trace officielle. Je passe un coup de fil au PC course qui me géolocalise en un éclair grâce à mon numéro de dossard. Le verdict tombe : nous sommes bel et bien hors-jeu.

Nous voilà quittes pour quinze bonnes minutes de grimpette sauvage dans un sentier raide pour recoller à la trace. Seul bénéfice de la mésaventure : un shoot d'adrénaline radical pour réveiller son homme. Avec le recul, il est fort probable que nous ayons simplement manqué une bifurcation peu intuitive, mais le mystère restera entier.
Sur ce tronçon, le terrain se prêtait à la relance, mais le cœur n'y était plus tout à fait. Je dois à nouveau m'arrêter pour tartiner les pieds et passer mes ultimes chaussettes sèches, celles-ci devront faire le métier jusqu'au bout. Je prends donc le parti de garder un peu de jus sous la semelle pour l'ascension de la Hourquette Nère, la traversée vers les Merlans et la grande dégringolade finale. Pardi, mes pauvres chevilles vont encore devoir payer l'addition…
J'atteins Tournaboup à 11 h 13. Sans notre petit crochet champêtre, je comptais dix minutes d'avance sur l'édition précédente.
« Qui voit Tournaboup va au bout »
Pas question de moisir au ravitaillement, mais je prends cette fois le temps de faire honneur au buffet : Coca-Cola, fromage, fruits secs et de magnifiques roulés de crêpes. S'il est une satisfaction sur cette épreuve, c'est bien la santé de mon estomac, resté fidèle au poste et solide comme un roc.
Un dicton de coureur affirme que « Qui voit Tournaboup va au bout ». Je sais qu'il ne me reste plus que sept petites heures de chantier. En rampant, en nageant s'il le faut, je sais désormais que je verrai la ligne d'arrivée. Je mise sur un coup de tampon entre 18 h 15 et 19 h 00, selon les caprices de la mécanique. Un résultat inespéré compte tenu de l'état du bonhomme et d'un parcours nettement plus corsé qu'en 2025. Et puis, je veux accrocher ce top 100, pour des raisons que je détaillerai plus tard…
Je reprends donc la route regonflé à bloc, mes précieux bâtons bien en main (prière de noter qu'on avait eu la délicatesse de me subtiliser les miens à ce même ravitaillement l'an passé).
L'illusion du rythme et l'humilité du montagnard
La grimpette vers Pountou s'avère plutôt de bonne composition. Je taille la bavette avec quelques randonneurs croisés en chemin. Miracle pyrénéen : en dépit d'un soleil généreux et d'une heure avancée, un petit vent de nord-est maintient le thermomètre à une température fort civilisée. Je me prends à croire que j'imprime un tempo d'enfer, jusqu'au moment où un bénévole me remet les idées en place : « Attention derrière, v'là le leader du 80 ! »
L'oiseau me déboule dessus deux minutes plus tard et m'enrhume sur place. Diagnostic immédiat : « Ah oui, c'est donc ça, un vrai trailer… En ce qui me concerne, je ne suis qu'un promeneur du dimanche avec un dossard. » Le gaillard est survolté, et les écarts qu'il creuse avec ses poursuivants relèvent de la sorcellerie.
Connaissant le tracé comme ma poche et l'esprit du finisher ayant définitivement investi la place, je retrouve de l'entrain. Après le virage à gauche qui pointe vers Aygues Cluses, la bienséance commande de ranger les bâtons pour jouer les chèvres d'une pierre à l'autre. Un exercice ludique pour qui aime la rocaille. Je me surprends même à croquer quelques coureurs du relai partis de Luz quinze kilomètres plus tôt. Faute de pointage intermédiaire avant les Merlans, je ne l'apprendrai que plus tard : j’ai repris dix-sept minutes sur mon temps de passage 2025 entre Tournaboup et les Merlans.
J’ai toujours eu une tendresse particulière pour cette arrivée à Aygues Cluses. L'accueil y est chaleureux, et je trouve un ravitaillement flanqué de bénévoles parfaits, entourés de trailers gisant affalés dans l'herbe. La décontraction commence doucement à infuser le peloton (en d’autres termes ça sent l’écurie).
Le temps reste au beau fixe, frais et lumineux. Il ne reste qu'à avaler les 309 mètres de D+ de la Hourquette Nère pour liquider le plus dur du chantier. L’ascension conserve sa majesté visuelle, mais me rentre copieusement dans le lard. Je m'accroche aux basques d'un compagnon qui imprime un rythme sévère, frôlant la correctionnelle pour ne pas lâcher prise.
Le supplice de la piste rouge
Au sommet, malgré le vent cinglant, j'exécute mon rituel immuable : devant les 1 700 mètres de plongée vers la vallée, je vide mon tout dernier tube de NOK sur mes pauvres pieds suppliciés. Une halte providentielle au cours de laquelle un bénévole de garde nous dresse le menu de la nouvelle descente : « Vous allez commencer par une portion horrible sur une piste rouge qui va vous ravager les quadriceps pendant dix bonnes minutes… » (Dans les faits, la souffrance s'étirera sur vingt à trente minutes de temps, et c’est pas du ressenti).
Je remercie l'oiseau de mauvaise augure et plonge. Je partage le plus gros de la dégringolade avec un camarade anonyme dont le nom et le numéro m'ont échappé. Malgré l'ingestion de deux gourdes de compote, la lucidité bat de l'aile : je puise dans les réserves pour mettre en sécurité mon précieux top 100. Mon acolyte et moi guettons avec l'énergie du désespoir l'apparition du lac de l'Oule, puis de la cabane de Lude. Après une heure et demie de manœuvres depuis la Hourquette, la cabane pointe enfin le bout de son nez. Dix minutes de cabri dans les cailloux, et s'ouvre enfin une montée roulante où il n'y a plus qu'à s'arc-bouter sur les bâtons.
J'atteins Les Merlans à 15 h 58. L'addition ne se monte plus qu'à 160 mètres de D+ avant l'ultime plongeon. Au buffet, surprise : je croise trois ou quatre dossards rouges. Je glane quelques fruits secs, j'avale un grand verre de Coca-Cola, et en avant la musique.
Il était grand temps que la comédie prenne fin : la montée vers le col s'avère d'une pénibilité rare. Par chance, Valentin (dossard 365) me rejoint et nous nous soutenons mutuellement par la parole. La piste rouge est un vrai calvaire, mes pieds semblent réglés sur l'option pyrolyse à 250 °C. Pour tromper la douleur sur cet axe interminable, Valentin et moi faisons la conversation aux marmottes installées en bord de sentier. En fin de piste, j'observe un coureur en marche arrière dans la pente...les genoux sont flingués me dit-il...les derniers kilomètres vont être longs !
Le sprint du vieux briscard et la bénédiction de la Neste
Dès que le terrain redevient praticable, mon compagnon hausse le ton et me distance. À sept kilomètres du terme, le calcul est vite fait : en évitant les erreurs de débutant, le top 100 est dans la poche. Alors je jette mes dernières forces dans la bataille, je me déchire, je relance au moindre faux plat. La chaleur étouffante qui remonte de la vallée rend l'exercice particulièrement éprouvant.
Soudain, un spectateur au profil d'athlète me tend la perche : « Plus que trois petites sections caillouteuses, mon gars, et c'est le bitume jusqu'à Vignec ! »
La route, enfin ! Comme je l'avais annoncé à Zucchini, je fais respecter la tradition : une minute d'arrêt obligatoire à la fontaine de Vignec pour me rafraîchir le museau. Le jeune Enguerrand (dossard 102) me déboule dessus comme un avion. L'incident me fait sourire : il n'est plus question de jouer les poursuivants. Sur la ligne d'arrivée, c'est avec lui et ce cher Valentin que je partagerai une poignée de main chaleureuse.
Mais le moment tant attendu est là : fouler les berges de la Neste. Zucchini a eu l'élégance de venir à ma rencontre à 600 mètres du but pour m'encourager. Sa cheville hors d'usage l'empêchant de cavaler à mes côtés, il me laisse savourer mes derniers hectomètres en gentleman. Le public réserve un accueil formidable aux dossards rouges, et c'est la gorge nouée que je franchis enfin la ligne.
37h05, 93ème, près de 40 places de gagné depuis l’an passé
Épilogue
J'ai toujours aimé les après-courses d'ultra-trail quand ils s'accompagnent d'un minimum de confort. Une douche réparatrice, un repas partagé avec le Zucch… avec ce qu’il me reste de force. Vers 20 h 30, les yeux en trou de sérinette, je lui lance : « Je m'allonge une petite heure et je range mes affaires après. » Je me réveillerai le lendemain à 3 h 18 du matin. Le débriefing attendra.
Après quelques tergiversations de l'organisation, nous finissons par remettre la main sur nos sacs de base de vie à 7h, et je reprends le volant direction Orléans.
À l'heure du bilan, je conserve un sentiment curieux : celui d'avoir beaucoup, sans doute trop, souffert dans ma viande sur ce parcours. Le rapport entre le plaisir pris et la douleur endurée n'a pas franchement penché du bon côté, sans compter quelques tronçons indigestes qui ne me laisseront pas un souvenir impérissable. Mais en posant ces mots sur le papier, je me dis qu'il y eut quand même de sacrées envolées. Le cerveau a cette élégante manie de ne conserver que le nectar.
Tout ça pour dire qu'après six GRP au compteur, dont cinq médailles de finisher, j'ai le sentiment d'avoir fait le tour du propriétaire, du moins sur le format 100 miles (c’est aussi pour ça que j’avais envie de finir sur un Top100).
Mais les Pyrénées, le Cantal, le Puy de Dôme sont vastes, et il reste mille belles idées à aller dénicher en OFF ou sur des formats plus raisonnables de 80 kilomètres maximum.
Je ne saurais clore ce récit sans adresser un salut du chapeau tout particulier à l'organisation du GRP et à ses fabuleux bénévoles. Ils ont été pour moi, comme pour mes proches lors de mes éditions assistées, une véritable fabrique à souvenirs enchantés.
Longue vie au Grand Raid des Pyrénées !
16 commentaires
Commentaire de Zucchini posté le 25-08-2026 à 05:00:34
Très beau récit, et oui, je confirme que la descente vers Estaings est abominable et dangereuse. J'y ai laissé (définitivement) la cheville et mes espoirs.
Bravo encore pour ta course et ta gestion du mental et du bonhomme...
En lisant ces quelques lignes (...), je me rend compte que faire un bon chrono, et une bonne place, ça ne signifie pas faire une course facile et parfaite.
C'est à mon sens ce qu'il faut retenir, accepter le cailloux (et ils sont gros dans le Néouvielle) dans la chaussure, faire le vide dans la tête dans les moments durs, et accepter la douleur et la souffrance. Autant de choses qui font la différence, entre un DNF à mi parcours et un finisher top 100 multi récidiviste.
Voilà le chantier à travailler de mon côté si je veux re tenter l'expérience (pas sûr...).
Et merci encore pour ce récit pleins d'enseignements et de renseignements
Commentaire de bubulle posté le 25-08-2026 à 07:43:36
Cela fait une paie que je n'avais pas lu un récit Kikouroù aussi assidûment. Je connaissais l'issue, bien sûr....issue qui n'était pas gagnée d'avance quand on voit l'hécatombe qui a eu lieu chez nos kikoureurs.
Super bien écrit. Précis comme je les aime, mais aussi avec ses petits moments et ses anecdotes spécifiques....un vrai modèle de récit, qui me rappelle que j'en ai désormais 2 de retard, moi qui me faisais une spécialité d'écrire les récits aussitôt les courses terminées.
Bravo d'avoir si bien géré les divers aléas de chevilles (j'ai donné, aussi, à la PicAriège).....et d'avoir battu le record du monde de tubes de NOK utilisés (moi qui n'en mets jamais, je suis épaté).
Bon, OK pour arrêter les formats 100M, d'accord, mais y'a sûrement moyen de trouver du format 100k qui te pose un petit challenge. Je ne sais pas moi, peut-être "un peu plus à l'Est" comme dirait le Tournesol du Trail, dans le département d'à côté. Honnêtement, Gilles, tu aurais tout ce qu'il faut pour le réussir celui auquel je pense et, vu que tu aimes l'ambiance du GRP, tu y serais comme un poisson dans le Loiret; Et le Zucch aussi, d'ailleurs.
Challenge relevé ? ;-)
Commentaire de shef posté le 25-08-2026 à 10:30:40
Merci pour ton récit qui ravive quelques souvenirs et donne envie de revenir. En effet c'est fou comme le cerveau oblitère rapidement les mauvais moments
Commentaire de gilles+ posté le 25-08-2026 à 10:42:35
Toi un randonneur avec un dossard laisse moi rire, tu es un sacré champion ! Et quelle belle plume, super ce récit tout comme ta course et tes blagues, merci ce bon moment et bravo !
Commentaire de Zucchini posté le 25-08-2026 à 12:23:03
Bientôt il tentera de nous faire croire qu'il bataille avec les BH... Sacré toi, va
Commentaire de Zucchini posté le 25-08-2026 à 12:35:18
Bientôt il tentera de nous faire croire qu'il bataille avec les BH... Sacré toi, va
Commentaire de coincoin29 posté le 25-08-2026 à 13:12:29
Salut Gilles,
Encore un super récit (et que dire de la perf!) venant de quelqu'un dont j'apprécie l'immense majorité des interventions sur ce forum de manière générale.
J'ai 51 ans donc je pense qu'on est dans la même "tranche" et je me retrouve tout à fait dans le regard que tu portes sur ton avenir en trail (toutes proportions gardées bien sûr, on ne joue pas dans la même cour en termes de performances!).
J'ai fini le tour des cirques samedi mais je me sui dit la même chose que toi, à savoir que le ratio satisfaction/souffrance était plutôt défavorable, même avec le recul de quelques jours.
Bonne récup et bonne fixation d'objectifs!
PS: je suis en plus presque sûr de t'avoir vu passer devant chez DD pour aller aux dossards jeudi matin mais j'avais déjà demandé à Miche s'il était bien Miche de Kikourou (c'était bien lui :-) ) et j'étais au max de la sociabilisation...
Commentaire de Miche posté le 01-09-2026 à 21:37:46
Bien content de t'avoir croisé chez DD, comme tu l'as vu, je ne suis pas très sociable non plus, surtout avec le stress des 3000 coureurs partis sur le TDM, TDB et TDG le jeudi matin.
Commentaire de crazy_french posté le 25-08-2026 à 18:22:12
Très joli compte rendu et quel mémoire pour retenir tout ces petits détails.
On aurait pu ou du se croiser mais le destin (et un peu les jambes aussi) en a décidé autrement.
Bonne récupération.
Commentaire de Marmadoc posté le 25-08-2026 à 22:44:33
Merci pour ce beau récit (et pour le truc des semelles de propreté ^^)
Je suis bien d'accord, la descente sur Estaing travaille le mental en plus de la cheville.
Je ne peux qu'aller dans le sens de bubulle : il y a des choses sympas un peu plus à l'est, avec les cailloux du Néouvielle associés à la pente d'Ilhéou, tu devrais essayer.
Commentaire de godas posté le 26-08-2026 à 21:15:55
Bravo Gilles pour cette nouvelle édition gérée comme un chef et ce compte rendu qui donne envie !! Quelle persévérance tu as !!!
Ce compte rendu rend bien cette ambivalence que l'on à tous à un moment ou à un autre sur ce type d'aventure : est ce que tout cela à un sens ? est ce que le plaisir pris justifie cette souffrance endurée ?
En te relisant, j'ai re-vie toutes les étapes que j'ai vécut l'année dernière sur pratiquement le même parcours, (jamais très loin de toi même si on ne s'est pas repéré) ; avec quand même cette année un petit bonus que vous avez eut avec la montée au pic du midi.
Ne dis pas trop vite que tu veux plus refaire cette course - car autrement, quel repère je vais avoir quand je vais me décider à la refaire???
Car parmi toutes les courses variées que j'ai déjà effectué, s'il y en a une que j'envisage sérieusement de refaire c'est bien celle ci!!! Le must pour moi, à tout point de vue !!!
Encore toute mes félicitations !
Commentaire de le_griffon posté le 27-08-2026 à 10:53:44
Merci pour ce récit détaillé mais j'aurais bien aimé avoir le paragraphe sur les tatouages au mollet quand même ;)
Commentaire de FabKangs posté le 27-08-2026 à 15:20:25
Bravo pour ce récit passionnant.
Moi qui me tâte pour un premier 160 sur le GRP, je ne sais pas dire si ce récit me donne envie ou au contraire m'encourage à tout faire pour ne pas y aller :D.
Par curiosité, 3 tubes de NOK on sait mais combien de paire de chaussettes sur la course ? J'ai l'impression d'en avoir vu passer pas mal dans le récit.
Commentaire de Gilles45 posté le 27-08-2026 à 16:36:22
Merci … je ne commente pas mes récits mais je vais répondre à cette question de stratégie :-) :
Changement à: Pierrefitte (BV) - Estaing - Cauterets - Luz (BV) - Aygues Cluse…et je ne compte plus les Nokages…
Commentaire de Miche posté le 01-09-2026 à 21:35:59
Merci pour ce fabuleux récit, je veux bien que tu le reprennes/retouches après quelques semaines de repos pour voir si tu as déjà oublié les pieds en feu, les 15 cm de gadoue, les pierres et cailloux perfides...
En tout cas, je transmets tes remerciements à la kiné de Luz. Et je surveille si tu ne t'inscris pas à un plus de 80 km en 2027 !
Commentaire de laulau posté le 03-09-2026 à 08:03:35
Tu as un grand talent d'ultra traileur et de raconteur, bravo et merci !
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