Récit de la course : Restonica Ultra-Trail - 110 km 2026, par Kikipianti

L'auteur : Kikipianti

La course : Restonica Ultra-Trail - 110 km

Date : 9/7/2026

Lieu : Corte (Haute-Corse)

Affichage : 566 vues

Distance : 110km

Objectif : Terminer

4 commentaires

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Ultra Trail di Corsica – été 2026

Cela fait plusieurs années que je projette de me présenter sur cette ligne de départ. Mais je sais que cet Ultra est unique et très exigeant. Il ne faut pas le sous-estimer et donc s’y préparer physiquement et mentalement. J’ai déjà pu finir les courses intermédiaires 33k et 70k respectivement en 2017 et 2023. C’est une suite logique d’autant plus que je suis très attaché à la corse par mes racines familiales. J’y passe tous mes étés depuis mon enfance. Cet Ultra est donc ma course de cœur, l’âme corse me portera jusqu’au bout.

Ma préparation à cet Ultra sera structurée autour de :

-        La participation à 3 courses intermédiaires :

o   Le trail du Grésivaudan - fin Février (30K/ 1600mD+) – Finisher en 3h30

o   L’intégrale des Crêtes du Ventoux - fin Mars (75k / 4000mD+) – Finisher en 12h00

o   Le trail du circuit de la Sure en Chartreuse - début Juin (60k / 3800mD+) – Finisher en 10h30

-        Renforcement musculaire régulier (initialement je souhaitais faire 2h / semaine, mais finalement je n’ai fait qu’environ 30min en moyenne)

-        De l’entrainement croisé avec du vélo pour travailler l’endurance sans se blesser (idem, je souhaitais faire les 2 derniers mois plusieurs sorties vélo de 4/5h mais je n’en ai fait que quelques-unes de 2h en famille)

-        Le travail mental (lecture des livres très inspirants de David Goggins)

Bref, la préparation n’est clairement pas optimale mais préparer un Ultra avec les contraintes professionnelles et familiales que tout le monde connait n’est évidemment pas compatible. Donc on fait au mieux.

Mon expérience en Ultra (>100k) reste encore assez maigre. En 2025, j’ai fait le Grand Raid du Ventoux (125k /6000mD+). Ce sera donc mon 2ème Ultra Trail de plus de 100k. Mais je sais que les chiffres ne veulent pas dire grand-chose. Les 110k Corses s’annoncent beaucoup plus difficiles que les 125k du Ventoux que j’ai parcourus pendant 25h. Je prévois une course d’au moins 30h avec la gestion du sommeil (2 nuits), le terrain très technique (je connais un peu les sentiers corses très caillouteux et destructeurs) et la chaleur de l’été qui peut être fatale.

Bref, la veille de la course, je suis stressé car je sais le monument qui m’attend et je ne me sens pas prêt physiquement. Mentalement j’ai des ressources, mais jusqu’où ? Les ascensions de Bocca Crucetta et le GR20 me font peur. Je n’ai jamais parcouru cette partie-là et je sais que c’est la partie la plus dure. J’ai aussi peur d’avoir trop chaud. J’ai acheté pour cela une casquette saharienne (finalement je pense que le Bob est plus adapté car la casquette me tiendra assez chaud même si je la mouillais régulièrement) et une gourde filtrante pour pouvoir me rafraichir sans crainte dans les ruisseaux (cela s’avèrera un très bon choix et me permettra de ne pas trop souffrir de la chaleur). Côté alimentation, je prends des gels, compotes et purées uniquement en comptant sur l’alimentation aux ravitaillements (cela s’avèrera une grossière erreur car cela sera le point noir de la course). Je prends aussi un coupe-vent (des risques d’orages sont annoncés) même si je ne pense pas m’en servir. Heureusement que je n’ai pas fait l’impasse là-dessus car cela s’avèrera indispensable notamment la nuit à Ninu ainsi que pour faire une sieste à Grottelle. J’ai préparé un sac d’allégement que ma famille m’apportera à la base de Vie de Vergiu avec quelques consignes spécifiques : la chaise pliante relaxante pour se reposer à mi-parcours ! Mentalement je me prépare à faire 2 courses.

Le jour J, je ne parviens pas à dormir avant la course. Je me repose et finalise les préparatifs. Je me rends au départ vers 22H30 pour un départ à 23H. L’ambiance est à son comble. Il y a le quart de finale de la coupe du monde entre la France et le Maroc le soir même. Une foule incroyable est amassée sur le cours Paoli à Corte. Ma femme et mon père m’accompagnent sur la ligne de départ. Ils savent que je m’embarque pour un défi hors-norme, une aventure extrême. Même si ma femme a du mal à comprendre pourquoi je recherche cette souffrance extrême, elle me soutient car elle sait que cette course m’attire depuis longtemps et que j’ai tendance ne pas lâcher quand j’ai un objectif en tête. Les premiers chants corse retentissent, des frissons me parcourent. Ma détermination est totale, je n’ai plus peur et j’ai hâte de partir à l’aventure.

Le compte à rembours, c’est parti ! Une ambiance incroyable sur le cours Paoli, les fumigènes, les encouragements de la foule, l’émotion est là, mais j’essaye de ne pas me laisser emporter par l’excitation et maintien un rythme assez cool, relâché car je sais qu’il ne faut pas gaspiller son énergie qui sera précieuse jusqu’à l’arrivée. Sur le premier mur vers l’arche de Corte, je me contiens et même si ça piétine une peu par moment, je ne tente pas de doubler. Je monte tranquillement en optimisant mes efforts malgré la chaleur qui est encore intense à cette heure-ci (je sue déjà à grosses gouttes). Je sais qu’il faut que j’arrive « frais » à Calacuccia. Je m’hydrate et m’alimente régulièrement, je connais bien cette première partie. Je me sens en pleine forme sur ce début de trail. Je reste dans ma bulle, concentré, je n’échange pas particulièrement avec les autres coureurs d’autant que je n’arrive pas à me caler sur le rythme d’un autre coureur. La plupart me doublent mais cela ne me pose aucun problème, je garde mon rythme et n’essaye pas d’accélérer.

Premier mur passé, ça redescend légèrement jusqu’à une première source avant de remonter via une piste large exposée. Je me rappelle alors que sur les 33k et 70k, il faisait une chaleur terrible déjà sur cette partie-là. Je profite donc de la fraicheur de la nuit pour alors trottiner sur cette portion assez roulante de 5/6 Km sans dépasser les 6 :30 au km. Puis je redescends vers le Refuge de la Sega au fond de la vallée du Tavignanu. J’ai rejoint un petit groupe de 7/8 personnes dans la descente. Nous croisons un coureur qui a vidé entièrement son sac et cherche des ciseaux ou un couteau pour poser un strapp. Nous sommes au Km 17, « c’est mal barré pour lui » je pense intérieurement. Puis nous remontons le Tavignanu. Les Kilomètres s’accumulent rapidement, ça fait du bien au moral. Tout d’un coup j’ai un énorme doute. J’ai l’impression que nous sommes en train de suivre le balisage du 70k qui nous mène à Ninu et que nous avons manqué l’embranchement du 110K qui monte vers Bocca Capizzolu. Je n’ai pas trop regardé en amont cette partie-là et je ne me rappelle plus trop de l’endroit mais cela me parait trop long. Je commence à me faire des films et à me dire que nous allons nous retrouver à Ninu et devoir faire demi-tour. Mais je me dis que nous sommes assez nombreux et personne ne s’inquiète. Pour dissiper mon inquiétude je n’ose pas demander (je n’ai pas encore tissé de lien avec quiconque et je n’ai pas envie de passer pour un demeuré, je garde mon inquiétude pour moi). Je m’arrête 2min et consulte le parcours sur mon téléphone. Je suis soulagé quand je comprends que tout va bien, la bifurcation est proche et nous sommes sur le bon chemin. Ouf ! Cela arrive assez souvent des erreurs de parcours et l’effet de groupe où chacun fait confiance et se suit, c’est assez connu même chez les élites.

Enfin la bifurcation pour monter au col de Capizzolu, le balisage est très net, le chemin est barré pour éviter d’aller tout droit vers Ninu. Donc aucun risque de se tromper ! La montée se fait dans une atmosphère magique sous un croissant de lune et les étoiles. Nous avons quitté la forêt, c’est le calme avant la tempête. Je continue à garder mon rythme qui reste un peu plus lent que les autres coureurs. J’arrive au Col Km24, seul dans la nuit noire et profite de cet instant car je me sens bien.

Je m’engage dans la descente qui mène au Lac de Calacuccia. Ma nuit se passe très bien, je consulte ma montre il est déjà 4h passé, je ne me sens pas fatigué. L’aube apparait petit à petit et le lac commence à se dessiner en contre-bas. Les couleurs feu commencent à jaillir de la scala di Santa Regina au loin. C’est magnifique. J’envoie quelques messages à ma femme pour la rassurer. J’arrive au bord du lac, le spectacle est à couper le souffle. Je prends quelques photos pour immortaliser le moment. Je suis assez content de ma gestion de course cette première nuit. Je profite de la dernière partie roulante sur la route qui mène jusqu’au ravitaillement. Km 35. Le jour s’est levé je me repose 20 bonnes minutes le temps de m’alimenter de soupes, de ranger ma frontale et de sortir mon attirail pour affronter le soleil et la chaleur. Je souffle un peu puis je me prépare mentalement à commencer véritablement la course. C’est au pied du Cinto que tout commence. Il va faire très chaud. Bien requinqué, je pars à l’assaut. Mon père est déjà parti à Vélo pour se rendre au col de Vergiu me rejoindre. Je regarde ma montre et je suis à peu près dans mes temps prévisionnels pour le moment.

Je commence à discuter avec les autres coureurs. Les premiers échangent se font en anglais d’ailleurs. Vu mon niveau, cela ne dure pas très longtemps. Puis je rejoins 2 coureurs dont une femme de cinquante ans environ (enfin je pense) qui est très expérimentée en Ultra (elle a fait  la diagonale des fous et le GR20 en 5 jours). Je me cale sur son rythme qui me convient bien et nous échangeons tout le long de la première partie de la montée. Petit à petit, la pression de la course monte doucement, la chaleur commence déjà à se faire ressentir, le chemin devient de plus en plus raide et caillouteux et je sais que ce n’est que le début. Difficile d’imaginer encore le bout du tunnel de ce 2ème mur. Nous traversons des rivières fraiches où je peux expérimenter ma fameuse gourde filtrante. C’est extra ! Pas de stress, je peux m’enivrer de cette eau claire qui me revigore. J’en fait profiter à ma coéquipière et à un autre coureur aussi. Nous croisons un coureur corse aguerri à l’ultra et qui connait bien cette course.

Puis il décide de s’arrêter à un petit refuge avant d’entamer la 2ème partie de l’ascension qui s’annonce terrible. Il nous conseille de faire de même, mais nous décidons de continuer, impatient de franchir ce col. C’est peut-être une erreur en y repensant après coup. Le chemin devient rapidement extrêmement raide, ce n’est plus un chemin, c’est un amas de rochers et de dalles plates à escalader. Les bâtons ne servent plus à rien, il faut mettre les mains pour s’aider à chaque pas. Une boucherie ! Et je ne vois toujours pas le col. Je commence à avoir des soucis à digérer mes gels mais ça va encore, je continue tranquillement à un rythme plus lent et laisse ma coéquipière partir devant qui garde son rythme. Je commence alors à être dans le dur. Je fatigue, je n’avance pas et je me dis que je vais arriver plus tard que prévu au Col de Vergiu à ce rythme-là.

Après quelques passages techniques j’atteins enfin le lac de Cinto. Le spectacle est somptueux. L’eau cristalline du lac, quelques névés et ce mur d’éboulis qui se dresse devant moi.

C’est la dernière partie de l’ascension. Je continue et m’attaque à ce mur. Je dérape. C’est assez dur moralement car je dois avancer aux alentours de 1km/h dans cet environnement. Certains coureurs commencent à déprimer et s’énervent. Ils affirment qu’ils abandonneront à Vergiu, c’est sûr. « Ce n’est pas humain un trail sur ce terrain » disent-ils !

Je pense que ces coureurs ne connaissaient pas le sentiers corses avant de venir. Enfin, je parviens au sommet du GR20. Bocca Crucetta ! Alléluia ! Quelle vue imprenable de là-haut ! c’est absolument incroyable ! Je prends des photos et vidéo pour immortaliser ce moment. On distingue la mer au loin de l’autre côté et surtout la suite du parcours qui s’annoncent tout aussi technique. Je me pose un moment car je me sens vidé. Cette ascension m’a vraiment marquée physiquement. Il reste encore 20km et je sais que cela n’est pas roulant du tout ! il y a un autre mur après la bergerie de Ballone pour monter au refuge de Ciottulu di i mori. Sur le profil de la course, c’est la même pente que celle que je viens de faire en un peu plus court.  Bref, je prends le temps de me poser au sommet et avale une compote Gel. J’ai toujours quelques petits soucis de digestion mais il faut que je m’alimente.

Je redescends dans cette partie tout aussi technique et raide où il faut mettre les mains régulièrement pour avancer. Là, commence une longue phase de souffrance pour moi. En effet, j’ai la nausée, je suis aux bords de vomir mon gel. Je n’ai plus d’énergie, je me sens vidé, au fond du gouffre. Et d’ailleurs je descends dans ce gouffre vers Ballone ! J’ai le moral à plat, je ne sais pas comment je vais pouvoir continuer dans cet état qui empire. Je prends conscience que ce mur de Bocca Cruccetta m’a littéralement détruit. C’est brutal, violent. J’aurais peut -être dû me reposer au moment où le corse nous l’avait conseillé.

La montagne corse est en train de me broyer. Et je m’y enfonce, seul, comme si j’allais tout droit dans la gueule du loup. J’angoisse, Que faire ? J’hésite à appeler ma femme pour lui faire part de ma détresse mais je me résigne à le faire pour ne pas l’inquiéter. Je serre les dents et commence ce combat mental auquel je m’étais préparé. Je pense : « La souffrance n’est que passagère, seule la fierté d’aller au bout reste ». J’utilise les outils de la « boite à cookie » (se remémorer des souvenirs personnels ou professionels que l’on a affrontés et dont on est fier) tiré du lire de David Goggins pour me redonner confiance et passer cette « pain cave » bien connue des ultra traileurs. Je sais qu’il faut que j’arrive à Ballone dans un premier temps. Je ne peux pas m’arrêter là au milieu de cette vallée enclavée. Je me poserai là-bas un peu, essayerai de manger quelque chose de chaud, de boire du coca et me refuse désormais de manger un quelconque gel. Le problème c’est que je n’ai que ça sur moi. 2ème erreur.

J’arrive enfin à Ballone titubant (sur les Vidéos, on me voit tel un zombie, perdu, égaré). Je me pose par terre un instant puis je regarde ce que je peux avaler. Merde, pas une soupe ou un plat chaud qui pourrait m’aider. Rien d’autre ne me fait envie. Je prends du coca, de l’eau pétillante 1 ou 2 quartiers d’orange et emporte avec moi 2 compotes de pomme (il me faut du sucre !) qui me semblent comestibles dans mon état pour aller jusqu’à Vergiu. Dans ma tête je ne pense même pas à la suite. Je m’accroche juste à la perspective d’atteindre cette base de vie où je retrouverai ma famille qui pourra me « sauver ». A ce moment-là je pense sérieusement à l’abandon. Je suis vraiment en pleine détresse.

Mais il faut que je passe le 3ème Mur qui mène à Ciottulu di i Mori. Un vrai mur aussi terrible que Bocca Crucetta. Je suis à bout.

Pour couronner le tout, l’orage commence à gronder derrière nous. Sur cette phase difficile je suis un groupe qui avance à un rythme lent mais suffisant pour moi. Chacun a l’air de souffrir également. Personne ne parle. Je m’y accroche. Là, un coureur nous dépasse, un peu angoissé à l’idée de se faire surprendre par l’orage en arrivant sur la crête. Il nous conseille d’accélérer. Très drôle, impossible pour moi, tant pis je continue lentement un pied devant l’autre. Mentalement, cette ascension est terrible, je dois puiser assez loin pour continuer à avancer surtout qu’il fait chaud et que nous ne croisons pas de rivière. J’ai le ventre vide et je n’arrive toujours pas à m’alimenter. Je me dis que c’est la dernière montée et qu’après je redescend sur Vergiu. Cette perspective m’aide et j’arrive enfin sur la crête. La vue est magnifique et nous voyons l’orage qui s’abat dans la vallée. Ouf, il n’est pas monté jusqu’à nous. Nous rejoignons le refuge.

 

 

Je me rafraichis et je descends. Je vois que le timing est dépassé de 2h. je pense arriver vers 17h à Vergiu. Je préviens mes proches. La descente se passe mieux car un peu moins technique et j’ai pu avaler la moitié d’une compote pour avoir un peu de sucre. Mais je sens que je suis en réel déficit énergétique. J’ai peur de faire une hypoglycémie ou un quelconque malaise car c’est la première fois que j’avale les kms et le D+ sans m’alimenter. Je n’arrive plus non plus à boire ma boisson d’électrolyte. Je sens que je suis au-delà de mes limites connues et je ne sais pas comment mon corps peut réagir. J’arrive enfin à cette base de vie. Je fais mine de sourire en arrivant mais ma famille voit que je suis blanc et que ça ne va pas. Je leur fais part de mes soucis d’alimentation. Ils sont inquiets en voyant mon état. Là, dans ma tête c’est très compliqué. Je m’allonge enfin dans ce transat tant rêvé mais je n’arrive pas à dormir. J’essaye de manger 2/3 gorgées de soupes mais ça ne passe pas. Je suis dévasté, détruit, démoralisé.

Je veux arrêter car je ne vois pas comment je vais pouvoir continuer dans cet état. J’arrête d’ailleurs ma montre. Je me dis que j’arrête l’Ultra c’est fini. Mais l’idée d’abandonner à mi-parcours me déprime encore plus. Ce n’est pas possible ! Ma femme me dit que c’est déjà très bien d’être arrivé jusqu’ici, que j’ai peut-être sous-estimé la difficulté de cet Ultra. Il faut que je me préserve me dit ma mère. Là on commence à réfléchir sérieusement à l’abandon et la manière de rentrer. Mon père doit rentrer en vélo avant 18h pour espérer arriver avant la nuit à la maison. Si je rentre en voiture il n’y a pas de place (mes 3 enfants sont là), ma femme devra faire un A/R. où sinon je rentre avec la navette mais je ne sais pas à quelle heure elle part. Bref toute cette perspective de post abandon m’affole encore plus. Ce n’était pas du tout dans mes plans ! Je décide de me laisser un peu de temps. Je me dis que si à 18h ça ne va pas mieux, j’arrête. Après un peu de repos, je retente de manger un peu. Ça passe. Je profite de la présence de mes enfants qui m’apporte du baume au cœur. Je commence à me sentir mieux. J’avale un gros plat de pâte qui me requinque.

En un clic, mon cerveau switch, je déconnecte le mode abandon et me projette maintenant sérieusement à repartir. Avant, je décide de prendre une douche et de me changer. Une nouvelle course m’attend. Je me dis qu’au pire je m’arrêterai à Grotelle si ça ne va pas. Je veux me laisser la possibilité de continuer un peu plus loin et pourquoi pas aller au bout ? Même si cela me parait une folie, je me prépare. Je ne sais plus trop où j’en suis, je suis un peu perdu. Par maladresse, je renverse toute mes pastilles dans ma gourde. Je suis encore fébrile mais déterminé à continuer. Je me suis restauré, j’ai de l’énergie pour continuer. Ma famille m’encourage. Ma femme me soutient même si elle reste inquiète.

Je m’élance et je me retrouve par hasard avec mon ancienne coéquipière Sophie ainsi qu’un autre coéquipier Franck qui m’accompagnera jusqu’à l’arrivée. Le fait de faire partie d’une équipe, de partager ses soucis, ses inquiétudes aide à avancer. Ils ont plus d’expérience que moi en Ultra et connaissent bien ces moments difficiles. Ils sont aussi sujets à des problèmes gastriques en Ultra. Je me sens alors moins seul. Ils sont contents de savoir que j’ai pu continuer. Ils avouent que c’est très dur pour eux aussi. L’arrivée me semble encore très loin pour y songer concrètement. Je sais qu’il y a de grosses difficultés à affronter avant et vue mon état je ne sais pas comment mon corps va réagir, d’autant plus que je n’ai pas encore réussi à dormir un peu. La reprise se fait en douceur, le parcours est assez roulant au milieu de la forêt. J’apprends qu’il y a une belle montée avant de redescendre sur Ninu. Je n’avais plus en tête cette montée-là, merde ! une de plus !

 Le paysage est magnifique au fur et à mesure que nous grimpons. Le soleil commence à décliner et je sens que je ne verrai pas le lac de Ninu de Jour. Dommage c’est mon endroit préféré. Le panorama sur la Paglia Orba et Capu Tafunatu sont splendides au soleil couchant. J’avance bien, j’ai les jambes et je n’ai pas trop sommeil. Le ventre va bien. Je grimpe à mon rythme jusqu’au col et rebascule vers Ninu où je rencontre le jeune Ugo qui fera partie de l’équipe de la 2ème nuit avec Franck. Nous arrivons ensemble au Ravito des bergeries d’Inzecche.

Il fait frais et humide. J’enfile mon coupe-vent. J’avale 2 bonnes soupes aux vermicelles et mange tout ce qui me parait acceptable pour mon ventre. Puis, je vois que Franck n’est pas en forme. Il grelotte et n’arrive pas à contrôler ses tremblements. Il n’a pas très faim non plus, bref ça n’a pas l’air la grande forme. Heureusement l’équipe des bénévoles lui apporte une couverture qui lui permet de se réchauffer rapidement. Je propose à Franck et Ugo de repartir ensemble. Ils sont très ravis de la proposition et apparaissent même soulagés.

Nous repartons à 3 avec cet esprit de corps, d’équipe qui va nous permettre d’affronter cette 2ème nuit. Cette force du collectif, cet esprit naturel d’entraide, de soutien mutuel nous transporte c’est assez incroyable. On ne se connait à peine mais on sait que si l’un de nous fait un malaise où ne va pas bien, les 2 autres seront là pour le secourir. Nous nous sentons ainsi plus rassurés et revigorés. C’est là que l’on voit l’esprit du trail qui est si particulier. Le courage de chacun est décuplé par le collectif. Nous sommes humbles face à cette montagne, il n’y a pas de calcul, de contrepartie, de double jeu. On ne cherche pas la performance mais juste à aller au bout de notre objectif personnel qui nous tiens à cœur chacun et nous savons que nous aurons besoin les uns des autres pour avancer. Une belle leçon d’humanité qui contraste avec le comportement de beaucoup de gens dans la vie de tous les jours. Le manque de courage, de solidarité, le chacun pour soi face aux difficultés reste malheureusement la norme de nos jours.

Nous nous enfonçons dans la nuit noire, croisons des chevaux sauvages, vaches. J’adore cet endroit et regrette qu’il fasse nuit. Nous nous lançons à l’assaut du 4ème mur de cet ultra. Cette ascension nous parait interminable, nous n’avons pas de point de repère avec la nuit et cela est assez perturbant et difficile mentalement à supporter. Nous discutons pas mal de tout et de rien. Ugo a 23 ans et Franck 53. Moi j’en ai 43. Le jeune Ugo m’épate de s’engager dans une course pareille à son âge. Je suis admiratif. Au fur et à mesure que nous avançons dans la nuit, la fatigue, le sommeil et de nouveau le mal de ventre apparaissent. Mais je ne suis pas trop inquiet, j’ai bien mangé au ravito et je mangerai les quelques petites bricoles que j’ai pris au ravito car je m’interdis de prendre un gel. Nous entrons dans une phase où chacun gère sa lutte mentale et physique intérieurement. Nous n’avons plus la force de discuter et nous nous concentrons sur chacun de nos pas et sur le parcours, car de nuit, il faut sans cesse, chercher les balises au milieu des cailloux, ce qui créer une difficulté psychologique supplémentaire. Et surtout il faut prêter attention à chacun de nos pas car le danger règne partout. C’est la montagne. Je commence à avoir quelques hallucinations. Je m’y étais préparé donc j’essaye de ne pas trop m’inquiéter. Mon cerveau interprète sous l’effet de l’épuisement et du manque de sommeil des formes diverses, ombres de rochers, pierres, arbustes en animaux divers (chevaux, vaches, rongeurs, serpents, éléphants etc…).

Mais à un moment, j’ai 2 flashs distincts qui apparaissent nettement. Le premier est l’apparition de 2 infirmières en rouge et blanc qui portent un brancard quelques mètres devant moi puis l’apparition de mon portrait photo dans un cadre. Ces 2 hallucinations me font froid dans le dos. Est-ce un signe extérieur qui m’alerte sur mon état et le danger que je suis en train de courir ? Je ne sais pas, je préfère ne pas y prêter attention et je pense alors à la règle des 40% de David Goggins. Je me dis que si je suis au bout, il me reste encore une bonne réserve en réalité en puisant dans mon mental (il reste 60% selon sa théorie).

Nous nous accrochons tous les 3 en faisant régulièrement des pauses et en se relayant les uns les autres pour guider le groupe. A un moment, Franck s’aperçoit que nous ne voyons plus les petites lumières des frontales devant nous. Cela veut dire que nous sommes proches du sommet ! En effet quelques minutes plus tard, nous franchissons enfin Bocca Alle Porte.

A cet instant, je sais que je vais aller au bout quoi qu’il arrive. Rien ne pourra m’arrêter jusqu’à Corte. Je sens que je suis en train de vaincre cet ultra. Même s’il reste encore un bout de chemin jusqu’à l’arrivée, le plus dur techniquement est passé. Nous basculons sur Melu / Capitellu. La descente est toujours aussi technique et raide (je la connais bien) et nous descendons prudemment comme des robots. Aucun de nous 3 ne parait vigoureux, nous nous trainons de rocher en rocher. Ugo souhaite s’arrêter quelques instants pour dormir car il tombe de fatigue. Il propose de nous rattraper après. Nous continuons lentement puis il nous rattrape finalement au bout de quelques minutes seulement.

Vers le fond de la vallée de Restonica, la rivière provoque chez moi des hallucinations auditives. J’entends des rires d’enfants qui jouent dans l’eau et des chants corses. Ces chants paraissent venir du ravitaillement prochain de Grotelle. Après de longues heures de descente, nous arrivons enfin à Grotelle en fin de nuit. Il n’y a pas de musique corse mais juste des coureurs agars, abattus de fatigue.

Certains décident de s’endormir sur les bancs de la bergerie. Je me restaure et décide de faire une sieste qui me parait nécessaire vu mon état de fatigue. Je réussi à m’assoupir 10min, réveil en main. A mon réveil je me sens comme neuf et plein d’énergie. J’ai aussi très faim. Je prends même un café et nous repartons Fanck et moi pour la dernière partie. Ugo a décidé de dormir 1heure de plus. Il nous remercie chaudement de l’avoir accompagné jusque-là. Nous lui conseillons de dormir un peu moins pour éviter la chaleur et de nous accompagner, mais il insiste. Nous repartons tous les 2 et savons que nous arriverons à 2. Je sens l’émotion monter en moi car je sais que je vais aller au bout, ce qui me paraissait impossible la veille à Vergiu. Et cela grâce à mes 2 coéquipiers et au soutien de ma famille. Tout seul, je ne sais pas si j’aurais réussi à continuer. Je n’ai plus du tout mal au ventre, la sieste a gommé tous mes maux. Je suis en pleine forme. C’est assez incroyable de voir comment le corps peut récupérer et de passer de l’état de désespoir, d’épuisement à une sensation de pleine puissance et d’euphorie. C’est la magie de l’Ultra Trail !

La montée d’Alzu est assez terrible. Même s’il est assez tôt, il fait déjà très chaud. Nous sommes doublés par le 1er du 70k qui grimpe tel un mouflon dans les pentes raides. C’est hallucinant. Puis, après cette longue montée qui devient de plus en plus raide sur la fin nous arrivons enfin au col qui offre un Panorama 360 magnifique.

Nous nous arrêtons à la bergerie d’Alzu, dernier ravitaillement avant Corte. Il nous reste 12Km. Cette fois ci c’est sûr on va au bout ! Nous sommes doublés par de nombreux concurrents du 33k et 70k qui nous encouragent car savent depuis quand nous sommes partis. Cela nous donne de l’énergie pour serpenter sous la chaleur écrasante de la vallée du Tavignagnu et lutter contre les douleurs de nos quadriceps. Je me souviens que lors de ma première participation au 33K en 2017 j’avais doublé 2 traileurs du 110k. J’étais épuisé déjà par cette chaleur et je me demandais comment ils avaient pu courir 110k dans ces conditions, partis depuis l’avant-veille sans dormir. « Ils doivent être complètement fous ! » je me disais et me voilà maintenant à leur place. C’est assez drôle.

Enfin, la citadelle de Corte au loin, la délivrance tant attendue ! Nous franchissons la ligne d’arrivée ensemble avec Franck il est 12H15. 37h15 de course ! Nous sommes submergés par l’émotion. Nous nous prenons dans les bras et nous nous embrassons comme si nous étions de vieux amis alors qu’il y a quelques heures nous ne nous connaissions pas. Nous sommes reconnaissants l’un envers l’autre du soutien mutuel apporté et nécessaire pour relever ce défi. Puis, chacun rejoint ses proches après cette parenthèse surréaliste. Nous espérons que Ugo puisse terminer malgré la chaleur du Tavignanu. Il terminera 2 h après nous. Il témoignera de sa reconnaissance à posteriori sur Strava après m’avoir retrouvé.

Cet ultra c’est une vie dans une vie, un concentré d’émotions extrêmes, un défi physique et mental auquel il faut être bien préparé pour ne pas se faire broyer, détruire brutalement par la montagne corse. On navigue à découvert. L’esprit collectif des traileurs et le soutien des proches permettent de se surpasser comme jamais. Une aventure qui restera gravée à jamais dans ma mémoire et qui endurcit encore plus mon mental. 

 

 

 

 

 

4 commentaires

Commentaire de Gilles45 posté le 03-08-2026 à 17:35:45

Vraiment un super récit qui m'a fait replonger dans ma course de 2023. J'y ai retrouvé tellement de points communs: une course qui te broie, un monstre...on comprends pourquoi les coureurs qui ne connaissent pas la montagne Corse puisse râler. je me souviens aussi du besoin d'arriver frais à Calacuccia et surtout de la terrible descente vers les bergeries de Ballone qui m'avait littéralement massacrée. Enfin, chapeau pour ta ténacité et ta performance, j'avais eu la chance de ne pas faire la seconde nuit (ou quasi car j'avais du arriver vers 23h30), alors chapeau car tu ajoutes une sacrée couche de difficulté. Enfin, je viens de passer 3 semaines en Corse et malheureusement le beau plateau d'Alzu a pris très cher à cause des incendies...merci pour ce chouette récit plein d'émotion et de résilience

Commentaire de Kikipianti posté le 03-08-2026 à 19:54:15

Merci beaucoup pour ton commentaire. Tu dois être sacrément affûté pour avoir pu finir en 24h, whaou ! Bravo. J'aimerais bien la refaire un jour en essayant de passer sous les 30h mais en dessous cela me semble vraiment un autre niveau. Pour les incendies c'est bien triste oui, et il me semble bien que le départ du feu dans la restonica a été déclenché par la foudre pendant le trail...ouf !

Commentaire de shef posté le 06-08-2026 à 16:15:05

Merci pour ton recit! On vit bien la course avec toi :)

Commentaire de Mri posté le 09-08-2026 à 18:43:04

Bravo a toi d'avoir fini cette course!! Ca a l'air sacrément raide à grimper oO. Et... Gros mental aussi! Toutes mes Félicitations:)

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