Récit de la course : Annecime 2009, par Tartine

L'auteur : Tartine

La course : Annecime

Date : 11/7/2009

Lieu : Annecy (Haute-Savoie)

Affichage : 1986 vues

Distance : 80km

Matos : Un bon moral

Objectif : Terminer

4 commentaires

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D'un Lac à l'autre, ou le récit d'un genevois à Annecy

 

A l’heure où les plus jeunes sortent avec exubérance du Garage, rejoignant avec insouciance une première « after » sur leurs destriers pétaradants, de rieuses gazelles nues cuisses lovées autour de la taille, nous atterrissons péniblement au parking glauque des Galleries Farfouillette, à un jet de pierre du Lac. Pour une raison obscure, je pense à une scène de « Buffet Froid », le film de Bertrand Blier.  

Julien a du mal à ouvrir les yeux. Heureusement, sa Ford connaissait le chemin depuis Genève, et nous avons pu nous assoupir tous les trois dans la voiture. Fabrice ronfle grave. Le garçon est déjà en tenue ! ça fait 24 heures qu’il la porte, ce qui a bien fait rigoler son équipe, au bureau. Un filet de bave verdâtre a coulé sur son beau T-Shirt de la SaintéLyon, et son short à la Brüno, volé à Faverges, est maculé de miettes de Prince. Le paquet éventré gise lamentablement sur le siège arrière du bolide américain. Moi, j’ai rêvé d’un cochon corse qui dévastait le frigo de Marc Veyrat.  

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 Ca fait bizarre de passer en moins d’une heure de la Cité Calviniste à la Rome des Alpes ! Car, si Annecy fut la résidence des comtes de Genève au XIIe siècle, elle a su se rebeller aux XVIe et XVIIe et jouer un rôle majeur dans la Contre-Réforme. St François de Sale, nous voilà !  

Quelques fantômes à casquettes, le macadam et ses cowboys, l’herbe, les dossards. Houlala, le gars n’est pas clair. Retour à la voiture. Déjà 3h20 et putain ! je viens maladroitement de catapulter les épingles à nourrisse dans le coffre abyssal. Trois frontales s’agitent frénétiquement. On en retrouve 2 au milieu des bidons d’huile et des autres sacs en plastique de la Migros. Cette fois c’est sûr, on est à la bourre. En plus, Julien a bouffé toutes les fraises Tagada. Je sens que je vais crier très fort … 

Sprint, chaussettes et slips de rechange qui sortent du sac, démonte peneu en bandoulières, nous voici à pied d’œuvre sur les pâturages (ici ils appellent ça « Paquiers »). Comme la ville fut autrefois un des fleurons des manufactures d’armes à feu, je m’attends à voir le starter débouler avec une arquebuse ou un mousquet. Las ! J’ai à peine le temps d’enclencher mon GPS, qu’un ridicule « partez » fuse au dessus des frontales. Les loups sont lâchés !  

Je n’ai vu ni Delebarre, ni Guichard, ni même Pommeret. De Karine Herry, point, de Corinne Favre non plus. Quant au petit espagnol à la banane, fer de lance de la communication Salomon, on le dit retenu en otage dans une bergerie corse. Diantre ! Il n’y aurait donc que des seconds couteaux ou des anciens cyclistes, à cette Annecîme ? La faute à la Sky Race (il y a un an, j’y étais). 

Mais foin de ces considérations inconsidérées. Nous voici déjà à l’Auberge de Jeunesse. Sur les conseils de mon pote Philippe, qui s’y connaît en hallucinations nocturnes en montagne (ah la là, tous ces feux de camps brûlant sur Bovine …), je me suis enduit tout le corps, ainsi que le visage, de dentifrice à l’argile verte (« hémostatique, reminéralisant, non abrasif »). C’est pour éloigner les esprits des tribus gauloises allobroges, que l’on dit présents en grand nombre sur le Semnoz depuis plus de 2'000 ans. J’ai aussi emporté le cric, on ne sait jamais.  

Pente douce, queue-leu-leu, cocon d’obscurité. Tout va bien. D'excellentes sensations me permettent d’adopter sans forcer un bon rythme. Je me suis juré de partir lentement, et ne cesse de me le répéter. Et soudain, je croise un elfe ! il a disposé à terre une guirlande de bougies indiquant les escarpements du chemin. Je le remercie de son esthétique bienveillance. Cet éclair de poésie dans la nuit constituera pour moi l’une des images fortes du trail. Tiens, l’élastique se distend ! On a davantage de place pour soi. Je double prudemment une concurrente qui met délibérément ses bâtons en travers du chemin pour m’empêcher de passer. Jamais vu ça ! Je garde pour plus tard les contours de cette naine en mémoire ... si jamais. 

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Déjà les premières lueurs de l’aube. Voici les 17 km de montée avalés en moins de 3 heures. J’observe, depuis le Crêt de Châtillon, le ciel encore brumeux qui dissimule les cimes lointaines. Mon pote Nico, qui a reconnu le parcours le week-end dernier à VTT, m’a mis en garde pour la deuxième partie de descente, jugée piégeuse compte tenu des pierres dissimulées sous les feuilles. Mais avec un minimum de concentration, ça roule cool jusqu’à Leschaux, où Nico justement, qui a terminé son relais un quart d’heure plus tôt, un peu choqué d’avoir entendu les « fuck it » de Tom Owens après s’être lamentablement fourvoyé (ils sont cons, ces anglais), m’attend pour trottiner quelques centaines de mètres à mes côtés. Sympa.

La commune, qui doit son nom à une famille de petits seigneurs, « les Chaux », est un petit havre de paix vallonné où l’on aimerait rester, contemplatif, une heure ou deux, allongé dans un champ. Mais il faut abandonner le massif des Bauges à destination d’une autre « Planet ». Je sais ce second quart de parcours relativement casse-pattes. La tâche m’est rendue particulièrement délicate, car deux pointes sont maintenant apparues aux insertions tendineuses du péroné et du tibia gauches. La vive douleur me cloue par moments sur place, et impossible de courir en faux plat montant. Mes petits subterfuges mentaux m’aident pourtant à annihiler plus ou moins l’inflammation, et c’est dans une ambiance quasi euphorique que je double à qui mieu-mieu dans la descente vers Lathuile. 

Il est 9h45 lorsque j’arrive au ravitaillement de Doussard, après 43 km de course à mon Garmin, non sans avoir longé au préalable le splendide cimetière, qui nous rappelle si besoin était notre condition de simples mortels. Mortel, c’est le terme qui convient à ces excellentissimes petits biscuits plats secs au sésame que l’on trouve sur les tréteaux. Et la soupe, et les bananes, et les raisins secs, et  …. on ne se refuse rien. Lafuma off, on se couche dans l’herbe, on respire, on reçoit les rayons du soleil comme un cadeau. On se ressource 15 mn avant de repartir pour le plat de résistance.

On sait que le tour du Petit Lac est bouclé. On se dit que Lachenal a dû, dans son enfance, lui aussi arpenter les sentiers du coin. On repense naturellement aux Carnets de Vertige, à la formidable équipe qu’il formait avec Terray. Ca donne du baume au cœur.  La montée du Col de la Forclaz est un bonheur. Calme, pentue, régulière. Pourtant, la douleur est revenue, et je ne peux pas appuyer sur la champignon. Tanguy, mon compagnon de route du moment, accuse lui aussi un petit coup de mou (il finira tout de même en 13h!). Eh ! puis j’entends une foulée familière qui arrive dans mon dos. C’est Julien ! Il avait failli abandonner dès les premiers arpents du Semnoz, terrassé par la siestite aiguë, mais désormais « tous les voyants sont au vert ». La locomotive est en route. Après quelques minutes de causette, je le libère. Dommage, sans cette satanée tendinite, nous aurions fait le reste de la route ensemble. 

Pour moi, le col marque une rupture dans le parcours. Enfin une vue sur le lac. Et quelle vue ! Toute cette forêt m’a oppressé. Et voici que désormais toute la beauté du paysage s’exprime, le tournoiement des voiles ajoutant des touches de couleurs et donnant un mouvement au tableau. Sortis du bois, nous retrouvons aussi la civilisation. De nombreux touristes sont venus qui pour le point de vue, qui pour la cuisine du Pricaz, qui pour la via ferrata. Situé à 1’527m, le Col de la Forclaz (qui possède son homonyme en Suisse), est aussi l’un des meilleurs sites d’Europe pour la pratique du deltaplane et du parapente. Tiens ! je reviendrais en famille. 

Pour l’heure, il faut encore rejoindre les Chalets de l’Aulp, que je connais plutôt en hiver, lorsqu’il s’agit de trouver une variante à l’ascension de la Tournette en peaux de phoque. Cette portion est  incontestablement la plus belle du parcours. Paisibles alpages, parois abruptes, eaux turquoises en contrebas … il y a même un troupeau de chèvres qui pait (ou qui paissent, comme vous voulez). C’est la deuxième image forte que je garderai de ce trail. Et là, ça ne rigole plus du tout. Le roc de l’Entenaz et le Col des Frêtes constituent les montée et descente les plus raides que je connaisse, et il faut désormais puiser des ressources profondes pour franchir ce passage à la fois sublime et douloureux. Les cuisses brûlent. Les fibres des quadriceps vont-elles se rompre ? Comment est-ce possible de tenir ? Mais peu à peu, à l’issue d’un laps de temps incommensurable, la pente se couche, et on se laisse glisser vers Bluffy.

Comme pourrait le déclamer André Dussolier, lui aussi un enfant du pays « il est exactement 13h59 en ce samedi 11 juillet 2009, à Bluffy, modeste commune de 320 âmes située au pied des dents de Lanfon. Le village est composé de plusieurs petits lieux dit, tels que Maltondu et Chez Coffy, au pied du village, puis Sur Les Luzes, Champ Long, et Le Platon. Le dossard 16 vient juste de boucler 65km lorsque le bip de la pointeuse électronique modèle SB658 retentit. La pudeur nous empèche de divulguer les 10 mn de dialogues avec les sympathiques demoiselles du 5e ravitaillement, mais nous pouvons affirmer que le dossard 16, casquette vissée sur la tête, boit, mange, s’assied sur la 7e marche de l’escalier ouest et enlève de sa chaussure gauche le petit caillou qui le gênait depuis plus de 2 heures, puis repart mystérieusement ».

Pierre Tardivel connaît bien les Aravis, mais aussi le massif des Bornes, et je suis certain qu’il a ouvert quelques couloirs dans le coin. Il a même dû escalader quelques voies au Rocher du Mont Baret. Mais je dois pour l’instant me concentrer sur la dernière ascension de cette ballade lacustre. Elle débute par un vilain chemin large, très raide et sec, puis se prolonge par des lacets plus souples à flanc de pente jusqu’au col des Contrebandiers. Ici, point de douaniers, mais des porteurs d’eau, qui annoncent la terre promise. Enfin ... « après quelques encablures sur les Crêtes … », lancent-ils dans un pieu mensonge. Et donc, ça n’en finit pas. Et les grosse pierres lisses promises par Dawa sont bien là … perfides. Heureusement, on s’en met plein les mirettes. Les voiles mouvantes, au loin, sur le grand lac, d'huile, forment un assemblement à la Signac.

Et soudain, l’échappatoire ! Enfin un sentier digne de ce nom, et la descente finale, dans laquelle je me fais plaisir, dans laquelle je redouble avec délectation la petite hargneuse du Semnoz, dans laquelle je donne tout. Ca tape comme sur un tambour, ça chauffe sous les plantes. Bien relâché au niveau des épaules, bien attentif au relief, je slalome irrémédiablement entre les obstacles. Dans ma tête, je skie le couloir Couturier. Pourtant, la température augmente clairement au fil de la descente. Nous voici bientôt de nouveau à 450 m. Laurence n’est pas là. Faut dire que j’ai un peu d’avance sur le programme …

Je reçois un coup de poing en plein visage lorsque, débouchant sur le quai, je découvre une horde d’éléphants de mer en costumes de bain, allongés nonchalamment sur les planches. Le fossé entre ce que je viens de vivre et ce spectacle m’ébranle, et il me faut bien 1 km pour réaliser le retour à la vie de plaine. Poussettes, rollers, cabots … on se dandine, on lèche une crème glacée, on occupe le temps. Promenade à l'île de la Jatte, Seurat. Les reflets du lac miroitent, je cherche l’ombre, puis la pelouse réconfortante.

La foulée s’est allongée, et les applaudissements donnent il faut avouer une certaine allégresse. Il est un peu moins de 17h lorsque je franchis la ligne d’arrivée. L’aventure aura duré à peu près le temps d’un Paris-Singapour en triple 7. Mais ce sont deux voyages bien différents.

Un grand merci aux bénévoles, vraiment formidables. Mais je m’interroge tout de même sur le décalage entre l’organisation artisanale de ce trail (300 concurrents seulement, légèreté des infrastructures, pauvreté des lots …) et l’image que veut véhiculer Salomon au travers des trails qu’il parraine. Heureusement, ce genre d’épreuve donne toujours à vivre à titre personnel des expériences riches et parfois inédites. C’est ce qui compte, en réalité.

Ah oui, j’oubliais. Si vous trouvez un cric et un démonte peneu … c’est à moi.

 

4 commentaires

Commentaire de Fimbur posté le 15-07-2009 à 13:52:00

Merci pour ce cr plein d'humour, d'histoire (s), pour un peu ça serait presque trop rapide les 80km.

Bonne récup
Fimbur

Commentaire de kailasa posté le 15-07-2009 à 20:33:00

Bravo pour avoir bouclé ce trail et merci pour ce superbe récit plein d'humour !!!

Commentaire de GrandSteaKikour posté le 15-07-2009 à 22:03:00

Même si tu as perdu tes minutes (et ton cric), tu as fais un temps de crac !!
(en bon voisin, j'ouvrirai l'oeil et si je les retrouve, je trouverai bien un moyen pour te les remettre !)

Commentaire de sarajevo posté le 12-08-2009 à 08:15:00

super perf et super récit ....
j'ai A.D.O.R.E ....

a+
pierre

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