Récit de la course : 24 heures de Saint-Doulchard 2004, par Phil

L'auteur : Phil

La course : 24 heures de Saint-Doulchard

Date : 16/10/2004

Lieu : St Doulchard (Cher)

Affichage : 1608 vues

Distance : 149km

Objectif : Pas d'objectif

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Le récit

Salut à tous,

Pas beaucoup de temps, malheureusement, pour détailler mon passage à Saint-Doulchard mais si je fais comme pour l'UTMB, je vais commencer sans jamais terminer (comme la course). Donc je vous livre là quelques impressions brutes...

Depuis un an environ, mon entraînement se limite peu ou prou aux ultras que je réussis à caser dans un emploi du temps relativement chargé. Un par mois semble être un rythme convenable, avec très peu de sorties entre chaque et depuis quelques mois, quelques sports de substitution comme le vélo, la natation, quelques abdos et le clavier de mon PC pour muscler le bout des doigts.

Peu à peu, ce qui était une contrainte au début s'est transformé en réflexion sur l'entraînement beaucoup plus globale. J'ai commencé à discuter avec de nombreux coureurs sur les courses et me suis aperçu que j'étais loin d'être le seul à procéder de la sorte. Avec Michael, notamment, on a souvent creusé la question pendant de longues, très longues heures, en arrivant à quelques hypothèses et remarques intéressantes. Certes, ce ne sont pas des hypothèses qui peuvent faire loi mais qui, aujourd'hui, peut garantir à 100% la réussite d'un coureur sur un ultra ? Et puis ces quelques réflexions préalables, vous vous les êtes sans doute souvent faites...

La première de ces hypothèses, c'est que la date de péremption de l'endurance est lointaine. Un mois et demi après l'UTMB, je sais que j'en tire encore les bénéfices.

Deuxième remarque : on n'exploite pas assez les ressources du bout de gras qu'on a entre les deux oreilles. La plupart des ultras sur lesquels j'ai jeté l'éponge avaient ceci en commun qu'ils étaient à ma portée mais que je me suis à un moment dit "stop". Et la plupart du temps je me réveillais le lendemain en pleine forme en me disant : "dommage, je me sens bien aujourd'hui, j'aurais pu forcer un peu plus".

Troisième remarque, un peu liée à la précédente : l'abandon. J'ai décidé de l'intégrer comme une possibilité forte depuis mon tout premier ultra. L'abandon se place au même niveau, en termes de gain d'expérience, que la réussite, et peut-être même un peu plus haut. Abandonner signifie qu'on s'est mis en danger en tentant (consciemment ou pas) quelque chose qui nous dépassait. Après un abandon, on peut se dire qu'on a osé essayer d'aller un peu plus loin. Plus prosaïquement, la suite logique de l'abandon, c'est de mettre en place les quelques éléments qui permettront la fois suivante d'arriver encore un peu plus près de ses objectifs.

Quatrième remarque : les limites mentales sont bien plus éloignées que les limites physiques. En allant au bout de la réflexion, on pourrait s'entraîner quasi-uniquement dans son lit, à se visualiser en course, à se plaire dans une belle foulée perpétuelle. Pour le reste, ça doit pouvoir se régler avec un peu d'ultrafond.

Et la dernière (je dis la dernière mais y'en a plein d'autres et après, on va encore dire que je suis bavard !), peut-être la plus importante : le bonheur. Cyrano, Nicocz, Koline, Olivier ont un trait en commun : ils ont une bonne humeur incroyable dans les moments les plus difficiles (du moins pour ce que j'ai pu en voir). Ils sont heureux d'être là, de courir, et c'est ce qui les fait aller loin. Il y a des tas de façons de dépasser ses limites, mais le faire gaiement, ça c'est fort ! Et c'est d'autant plus fort que ça suppose justement d'avoir l'esprit souple et serein.

J'arrive donc sur la ligne de départ des 24 heures de Saint-Doulchard avec un certain nombre de repères. Beaucoup de tests ces dernières années m'ont permis peu à peu de mieux me connaître et de passer des caps, psychologiques essentiellement. En surface, peu de progression visible. 142 km lors de mon premier 24 heures en 2002 puis 93 en 2003 et 122 quelques mois plus tard. 12 h 40 lors de mon premier 100 km fin 2003 et abandon au 72e quelques mois plus tard à Saint-Nazaire... Mais j'engrange et je compare d'une année sur l'autre.

Je compare d'abord l'UTMB 2003 et 2004. Je pars sur cette dernière édition avec 5 kg de plus (pas dans le sac à dos), peu d'entraînement en course à pied, un peu plus de vélo (400 km les deux premières semaines d'août) mais en misant énormément sur l'envie que je pouvais avoir de terminer cette course. Je m'imagine deux points lumineux dans l'espace. Le premier, tout petit, c'est moi. Le second, une belle étoile, c'est l'UTMB. Le premier doit chaque jour se rapprocher du second et l'atteindre le jour J. Pas évident pour se rassurer puisqu'il n'y a là rien de palpable, si ce n'est un sentiment de s'approcher du but. Je n'ai pas encore eu le temps de terminer ce compte rendu de course, mais cette approche s'est avérée plus que payante.

Je suis donc à Saint-Doulchard avec l'état des lieux suivant : toujours ces 5 kg en plus par rapport à mon précédent record à Saint-Fons 2003, un entraînement qui se limite à l'UTMB fin août, 55 km très cool en reportage à Millau le 25 septembre et rien entre tout ça si ce n'est un ou deux footing, quelques abdos de temps en temps... Je ne vais pas à Saint-Doulchard en touriste mais pour valider quelques hypothèses. Dans la semaine précédant l'épreuve, je perds 1,5 kg en me disant que plutôt que de me charger inutilement de pâtes (à consommer sur place), un petit gain de poids pourra être appréciable. Par contre, je fais très attention à bien dormir pour que ce quatrième 24 heures soit le premier abordé sans dette de sommeil.

Les 24 heures de Saint-Doulchard 2004 ne sont que la suite logique et prévisible de ce qui précède. Avec quelques arrangements...

Pour la partie "bonheur", tout y est. Ma chérie m'a donné quartier libre pour m'éclater. Elle pensera à moi avec la petite et je me promets de lui rapporter de belles images. Mes parents font quant à eux le déplacement en s'investissant chaque fois un peu plus dans l'assistance. Ils apportent de quoi subvenir aux besoins de tout coureur qui se présenterait là. Michael et Djohra sont là avec la petite fille de Michael et la maman de Michael (le même). Au moins, je n'ai pas à m'inquiéter pour lui, il a déjà réussi son 24 heures avant même le départ. Romuald (le graphiste du mag devenu au fil des mois une sorte de frère d'armes) est sur place pour découvrir l'ambiance du 24 heures et prendre ce qu'il faut comme images. Et bien sûr, les UFOs : Olivier, que je découvre après de longs mois de correspondance internet, Fredou, Léo, Mille Pattes, Petit Coureur, Cyrano, Furet, Beaujo et Shadock. Et quelques autres (malheureusement) pas trop connus en ces lieux...

Au lendemain de cette course, je m'aperçois que j'ai du mal à la recommencer. Difficile de dénouer les événements et de leur apporter une chronologie cohérente. Je sais juste que je suis parti à un bon rythme sur les 200 premiers mètres (sic) et que j'ai tenté ensuite de trouver un rythme de croisière. Les premières heures passent relativement bien. Comme d'habitude, j'essaie d'engranger quelques kilomètres "bonus" sans trop m'exploser. Partir sur une base de huit ou neuf kilomètres heure me semble raisonnable.

J'ai oublié le cardio dans mon sac mais tant pis, et même tant mieux puisque je n'aurai pas à supporter cette ceinture relativement désagréable à la longue. Je démarre tout de même le chrono sur la ligne de départ tout en sachant qu'à 99 tours, il stopera la comptabilité. Au bout de quelques kilomètres, je me dis que je vais juste comptabiliser les temps d'arrêt et bien vite, je ne me soucie plus que tu temps qui passe. Une heure, deux heures, trois heures... cinq heures... Peu à peu l'allure décroît, c'est normal, les douleurs apparaissent, c'est normal aussi. J'essaie autant que possible d'assurer un minimum de huit tours par heure tandis que les supersoniques me doublent. La plupart abandonneront mais presque tous ont un mot d'encouragement pour le presque cadet de la course que je suis.

Au bout de deux ou trois heures, je ne sais plus très bien, Daniel alias "Petitcoureur" fait son apparition sur l'arène de mon 24 heures. Quand j'ai vu qu'il était là, j'ai immédiatement repensé à ce qu'il m'a dit après mon abandon à Saint-Nazaire : "Avec moi t'aurais pas abandonné." Je lui avais répondu que si, et que des jambes complètement tétanisées, c'est très pénalisant pour envisager une suite agréable. On se retrouve ensemble à Saint-Doulchard. J'ai un tour d'avance sur lui mais peu importe. Il me dit très vite qu'il s'arrêtera pour dormir. Il a l'air très fort, il n'est pas venu ici avec du sommeil à récupérer, je ne comprends pas bien pourquoi il compte s'arrêter.

En toile de fond de ce 24 heures, le combat annoncé entre le Corse et le Breton - Michael et Léo - tourne court. Léo s'arrête au bout de trois heures et ça me rend triste. Pas pour le combat annoncé, mais parce que je voulais comme tout le monde que ces deux là aillent loin, très loin, ensemble. Si Léo avait été bien, je suis convaincu que Michael serait allé beaucoup plus loin.

Nous enchaînons les tours et je suis un peu déphasé. Je pensais gérer une course en solitaire, aller au fond de l'instrospection la plus introspective et me voilà flanqué d'un compagnon de route, à égrener les kilomètres, à plaisanter, discuter, courir et tout de même perdre le minimum de temps. Peu à peu je comprends qu'on va faire toute la course ensemble. J'ai l'impression au départ de le freiner mais je m'interdis d'accélérer. Je n'ai pas les moyens, vu mon niveau, de m'adapter à un rythme supérieur. Je me laisse donc le temps d'apprendre comment courir avec un ange-gardien. Et c'est le mot. Sur les 9/10e de la course, nous restons ensemble en avançant de concert. Le dernier 1/10e, les deux dernières heures, il sera décisif. Souvent sur 24 heures, on perd ses compagnons de route à la faveur des ravitaillements. Daniel m'attend à chaque fois que je prends du temps pour me ravitailler, me masser ou me changer. Confort ultime : je n'ai pas à faire pareil puisque lui me rattrape à chaque fois sans problème.

Donc, peu à peu, le duo se constitue et la course prend forme. Les tours défilent plus ou moins vite. Je retrouve mes douleurs habituelles et constate avec délice que je n'ai pas de frottements dans les chaussures. Je sais que je ne terminerai pas ce 24 heures avec de quoi faire capoter une centrale électrique et déjà cette idée me réconforte. Pour le reste et comme souvent, ma hanche commence à se coincer, ça tire sur le côté extérieur des ischios et descend jusqu'au talon. En général la douleur arrive vers la sixième heure et me soûle pendant trois ou quatre heures. Les dévers, le bitume et les rythmes réguliers en sont la cause et je n'ai qu'une chose à faire avant que mon podologue préféré règle le problème : attendre.

Et vers la neuvième ou dixième heure, ça se décoince. Je peux repartir à peu près en bon état en gérant les douleurs musculaires au fur et à mesure. Je n'ai aucun problème d'alimentation, l'ambiance est plutôt sympa et la pluie ne m'a pas tellement gêné. Là, nous sommes dans la nuit et elle promet d'être sèche, en tout cas, c'est ce qu'on se dit avec Daniel. On positive et même si au début j'ai craint qu'il ne dérive vers un râle chronique, c'est tout le contraire qui s'est passé. On est accord, on a trouvé notre façon de fonctionner, on avance.

Pendant ce temps, Beaujo, qui a entamé le deuxième quart de la course en bien meilleure forme que moi, subit un retour de manivelle. Il marche mais on sent qu'il cogite. Ne réfléchis pas Beaujo, s'il y a un moment dans ta vie où il ne faut pas réfléchir, c'est maintenant ! Il marche, entêté, mais tous ceux qui le connaissent le surveillent pour qu'il ne rende pas son dossard. Nous savons qu'il est essentiel pour lui de se trouver sur la piste au bout des 24 heures. Il ira faire un petit somme au bout de 100 km, certes, mais terminera avec pas loin de 130 km. Pour les prochains, il ne lui restera plus qu'à optimiser sa course et sa ira tout seul.

Au bout de 12 ou 13 heures de course et environ 80 km, Daniel décide d'aller rendre visite à son duvet qui l'attend au fond du gymnase. Je n'essaie pas de le persuader de rester, il sait ce qu'il veut, et je suis curieux de voir comment je vais gérer le passage. Je me retrouve seul et j'ai envie de lui faire plaisir en bouclant un maximum de tours. Quand il reviendra sur la piste j'aurai environ 20 à 25 tours de plus, je ne sais plus très bien, et un compagnon de route tout frais, prêt à palier les moindres défaillances.

A peu près au même moment, j'apprendrai qu'Olivier s'est arrêté à cause d'une contracture à la cuisse. Je ne l'ai pas vu, je sais qu'il est allé se coucher, et j'espère qu'il va repartir. Plus tard, j'apprendrai qu'il a passé un cap difficile dont il est sorti en allant faire un petit somme et surtout en se remettant en piste. Si un jour vous courez un 24 heures, rappelez-vous qu'il ne faut jamais rendre son dossard. Sauf pour Léo ce jour là qui savait qu'il risquait, avec sa tête de granit, de se faire très mal s'il continuait. Mais sinon : JAMAIS ! Point !

Lorsqu'il revient, je dis à Daniel de foncer tellement il a l'air frais mais il reste prudent et préfère continuer sur mon rythme plus que cool. Je ne sais pas toujours quel est mon kilométrage dans la première moitié mais au fil du temps, je vais compter les tours effectués chaque heure. Objectif 1 : essayer de ne pas tomber sous les 5. Objectif 2 : réussir à boucler une ou deux heures à 7 tours.

Depuis quelques heures, je remonte au classement, même si Djohra et ma mère me taquinent à ce sujet :
Djohra : t'es où dans le classement
Moi : heu...
Ma mère : tourne la page !

Evidemment, avec une mère pareille, faut avoir le de l'humour ! Mais peu à peu je remonte. Mon numéro 20 (la Corse !) passe de la troisième colonne du tableau d'affichage à la deuxième. Je ne fais pas le lien avec les coureurs portant les numéros et d'ailleurs peu importe, c'est le jeu, au cours d'un 24 heures, de doubler et de se faire doubler. Celui qui est allé le plus loin aura peut-être un motif de satisfaction supplémentaire. Peut-être pas. Toujours est-il que ma progression est continue. Au bout de 4 heures de course, je pointe en 45e position et je reste longtemps dans cette tranche. Aux alentours de la douzième heure, comme prévu, beaucoup d'arrêts et même d'abandons à tous les niveaux. Jacques Rolland, parti sur des bases extrêmes stoppe au bout de cinq heures et 57 km. Idem pour Joseph Grall qui part comme un boulet selon son habitude (ce qui énerve Christian Mainix qui n'arrête pas de lui dire depuis des années de partir plus lentement) et fini à 81 km.

Pour ma part, je pointe très modestement en 40e position et 85 km à 12 heures ; 37e et 96 km à 14 heures de course ; 31e et 101 km à 15 heures de course, alors que Daniel et Jean-Hervé dorment comme des loirs ; 29e et 107 km après 16 heures, en prenant soin, pendant ces heures nocturnes, de me masser régulièrement, d'enlever les graviers de mes chaussures, et de m'alimenter "pour le mental" (c'est-à-dire en saucisson sec notamment, ce qui me donne une pêche phénoménale !). Les heures nocturnes, celles où j'ai dormi à chacun de mes 24 heures, sont celles où la différence se fait entre un kilométrage élevé potentiel et un kilométrage élevé... de dormeur. Entre 2 heures du matin et le petit jour, c'est très difficile, je le sais, alors j'essaie de varier.

25e et 114 km à la 17e heure de course. Il est 4 heures du matin et j'essaie surtout de ne pas penser à l'heure réelle. Je sais de plus que j'arrive à l'heure de mon abandon de Saint-Fons. Depuis environ cinq heures, mon releveur gauche me fait mal. Je le badigeonne de crème chauffante à chaque arrêt pour ne pas trop couiner en repartant. Mais je couine quand même à chaque départ et comprends pourquoi Emmanuel Conraux ne s'arrête jamais. Je me rappelle l'article de Mikael dans lequel le champion de France de 24 heures parle de la souffrance qu'il peut y avoir à repartir les muscles refroidis. Je suis au courant, mais plutôt que d'essayer de faire pareil, je me suis préparer mentalement à gérer ce 24 heures par les moments de reprise. En somme, je savais avant de venir qu'il allait falloir me concentrer sur ces moments où il faut relancer la machine.

Je fais des pauses de 10 à 15 mn si besoin et pour me relancer, j'ai besoin d'un tour de marche, un tour hoquetant entre marche et course façon vieux tracteur à moitié mort, puis le reste de l'heure en trottinant plus ou moins fort. Au début, c'est très douloureux de relancer et le releveur fait très mal. Et puis au fil des heures, ça devient grisant de se dire que la douleur disparaît à chaque fois, que plus on court vite, moins ça fait mal.

Jusqu'à la fin, je vais osciller autour de la 25e place, ce qui me ravit. Pas pour la place, mais pour être rentré dans une partie du classement assez stable dans laquelle se trouvent majoritairement des coureurs n'ayant ni abandonné ni dormi. Je suis sans doute le dernier de ceux là mais ça faisait tellement longtemps que j'attendais de participer à un 24 heures sans longues pauses de sommeil. J'en ferai tout de même une petite à la fin de la nuit. Pendant la 20e heure, j'en ai vraiment marre de la nuit, de cette portion de parcours de 50 m sans éclairage. Je suis crevé et n'arrive plus à courir ni à marcher rapidement. Mon cerveau me tanne depuis un moment pour que j'aille m'engoncer dans un duvet moelleux alors que moi j'essaie de lui faire comprendre que non, on s'éclate ici, que c'est la fête et qu'il faut continuer à engranger des kilomètres.

Rien n'y fait, alors pour donner un peu de joie à... mon cerveau, je décide de me faire une "méridienne de Churchill" : je m'assois sur une chaise, prends une écharpe polaire en guise d'oreiller, que je pose sur la table devant moi, et décide de piquer un petit somme de 10 ou 20 mn. Léo refuse de me voir dormir mais j'en ai vraiment trop marre de cette nuit, qui aura disparu dans quelques instants. Malgré ses interjections, je tombe dans un sommeil léger et réparateur. Grâce à ses interjections, à celles de Daniel (je ne me rappelle plus très bien), et surtout grâce à la méthode Churchill, je me réveille en pleine forme après 30 mn.

Je réussis à me hisser sur les jambes sans être vraiment certain d'arriver à les bouger. Je me sens proche de ma petite fille de douze mois, pas très sure de ses appuis mais pleine de bonne volonté. Et pour ce qui est de se mettre en mouvement, c'est une autre affaire. Je repars avec Daniel, fidèle au poste, et lui demande si ça le dérange pas trop que je me plaigne. ça ne le dérange pas alors j'en profite pour marmonner "aïe" à chaque pas. Loin d'instiller une forme de pensée négative, ce "aïe" me redonne très vite un petit rythme de marche lente. En écrivant ces lignes, je repense à une phrase de Daniel après l'épreuve, alors que j'avais les jambes en compote : "Le plus dingue, c'est que s'il fallait repartir on le ferait." Comme il avait raison...

Le jour se lève et je sens que la fin est proche. A partir de maintenant, je ne pense plus qu'à une chose : quand vais-je placer mon accélération finale ? Est-ce que je commence à trottiner dès maintenant et jusqu'à la fin ? Non, trop dur et impossible. Les heures ont contracté mes muscles et mon impression de vitesse est fausse, je m'en rends compte. Les pas sont aussi véloces qu'au début mais inéluctablement plus courts. Je compte sur Michael pour lancer le top et tenter de le suivre. Daniel est trop à l'aise pour que je lui fasse confiance sur le rythme à donner.

A une heure trente de l'arrivée, nous voyons Michael nous rattraper. Il rentre sur le stade en héros, admiré... de moi seul... mais admiré quand même car je savais qu'il allait se faire se petit plaisir du finish en trombe. C'est vraiment un truc agréable d'avoir couru tout le long ou presque et de se dire qu'on peut encore foncer. Je trouve qu'il part peut-être un peu tôt pour moi mais pendant les quelques secondes qui précèdent son arrivée à notre hauteur, je relance la machine, me remets à courir et prends sa roue. Autant je ne suis pas sûr que d'autres coureurs rapides apprécient la présence d'un tiers derrière eux, autant je sais que Michael est heureux de jouer ce rôle.

Nous voici donc à trois à débouler à 12 km/h. J'ai l'impression d'être fort mais en doublant par moments Mille Pattes, Beaujo, ou Fredou, je me prends à espérer qu'ils accrochent le wagon et qu'on termine tous ensemble et de préférence à fond. Je demande à Michael s'il compte courir comme ça jusqu'à la fin, il me dit que oui et je me dis tant mieux, je vais essayer aussi. Devant moi, le relais s'organise et Daniel sert de lièvre à Michael pour quelques centaines de mètres. Deux tours, peut-être trois, à ce régime m'ont permis d'engranger quelques précieux kilomètres mais je ne tiens pas la cadence. Je stoppe à la fin de la 23e heure en remerciant Michael et en me disant que tout naturellement Daniel allait continuer à fond avec lui. Là, ça m'aurait fait un peu de peine quand même !

Daniel m'attend. Je me suis arrêté pour un dernier auto-massage, sans être sûr de repartir, si ce n'est pour être sur la piste et me faire pointer. Je suis à 143 km, mon record est battu... mais quand même, j'ai envie de terminer à fond et j'ai vécu trop de redémarrages pendant ce 24 heures pour ne pas tenter l'ultime, l'apothéose, celui qui sera plus fort que tous les autres. Juste avant de partir, je vois Fredou et le Mille-Pattes dans un duo de comiques avec un Fredou déguisé en peintre et coiffé d'un masque et d'un tuba. Mille-Pattes le tient fermement au bout d'un morceau de rubalise et l'autre file droit, bien qu'on sente que la respiration par le tuba, c'est pas tout à fait ça. Michael est reparti quelques dizaines de secondes pour accrocher les 170 km et Daniel me motive pour qu'on le rejoigne.

On repart en marchant. J'ai mal. Il ne reste qu'une demi heure et si je fais la relance selon la méthode habituelle, je ne ferai que deux derniers tours. Michael, accompagné par Léo, va passer ses 170 bornes. Cette fois, c'est nous qui pénétrons sur le stade avec Michael en point de mire. Lui doit juste passer ses 170 et moi, je dois juste terminer à fond... et pourquoi pas tenter les 150. On le rattrape et comme je sens que je ne pourrai pas repartie si je m'arrête, je l'encourage en me remettant à trotter. Là aussi, je sais que ça lui a fait plaisir de me voir courir à ce moment, comme ça a dû faire plaisir à mes parents, à Daniel, et aussi à Mille Pattes ou à Fredou, sans oublier Olivier, qui revient de loin et qui a vraiment été impressionnant, ou Romuald qui, débarquant dans un monde inconnu a découvert un monde fait de respect et de solidarité. Tous me donnent de l'énergie.

Il reste moins d'un quart d'heure et nous entamons un tour rapide. Nous ne marchons pas et finissons dans le gymnase en courant "assez vite". Le tour complet se situant à près de 200 m après le gymnase, sur la piste stabilisée, j'imagine que nous allons stopper là. En arrivant sur la piste, je vois Michael et tous les copains et je dis à Daniel que ça serait bien de finir tous ensemble. Lui ne l'entend pas de cette oreille - et ne l'entend pas du tout, d'ailleurs - puisqu'il a déjà pris de l'avance. D'un côté j'ai Daniel à qui je dois bien de terminer comme une balle. De l'autre j'ai Michael qui de toute façon sera sincèrement heureux de me voir terminer comme une balle. Donc on y va avec l'idée de terminer ce tour.

ça va vite, sans doute 13 ou 14 km/h. Nous arrivons au gymnase une fois de plus et je me dis que les 200 mètres qui arrivent, pour joindre la ligne de fin de tour, sont les derniers. Je vois Daniel accélérer, ce qui me confirme dans cette idée. J'accélère aussi en pensant à l'arrêt. On est à fond et à chaque fois que l'un de nous dépasse l'autre, ça accélère encore. A ce moment, on a dû se faire flasher par un radar. On passe la ligne, je coupe tout, heureux, et Daniel continue. Il se retourne et me dit qu'il faut boucler le tour qui est pour lui au gymnase. Comme il est déjà loin, je raie de mon esprit toute véléité d'explication et repars de plus belle.

Longue foulée. Nous repassons pour la dernière fois devant les deux cars de pointage. Pour la dernière fois, nous arrivons dans le gymnase qui est désormais bondé. Je sens que beaucoup de spectateurs applaudissent mais ça me fait l'effet d'un brouhaha électrisant. Ma tendinite au releveur, qui s'était transformée en périostite pendant l'avant dernière heure, est défintivement oubliée. ça fonce et nous nous couchons dans les virages pour les passer plus facilement. Il nous reste quelques dizaines de secondes pour boucler un ultime tour et Daniel me hurle dessus comme jamais je n'aurais accepté qu'on le fasse ! Je crois que ça m'a motivé surtout parce que lui aussi courait. Le coup de l'entraîneur qui beugle au bord de la piste, j'aime moyen mais là, on se refait une petite course !

Il bondit, me regarde, regarde partout, tout le monde se pousse, j'ai l'impression de marcher sur l'eau tellement mes contacts avec le sol sont brefs. Je ne pense qu'à une chose : augmenter encore et toujours la vitesse. Nous savons qu'il faudra s'arrêter au deuxième coup de feu. Le premier retentit et la ligne est encore loin. Nous accélérons encore et je crois qu'on a bien dû passer au dessus des 18 km/h pour tomber pile sur la ligne au deuxième coup. Je suis cassé, je serre Daniel un peu étonné du geste mais visiblement ravi de la prestation de son poulain et déjà, on commence à se dire qu'on pourrait fort bien tenter les 170 en binôme...

En attendant, je n'ai pas bouclé mes 150 (149 "à peine") mais je suis assez content de moi. Compte tenu de mes hypothèses de départ, je devais arriver à améliorer mon kilométrage, ce que j'ai fait. En partant de cette base d'entraînement, en perdant un peu de poids, en optimisant l'effort, je pense possible une amélioration en dizaines de kilomètres. Reste à savoir combien.

Merci d'avoir suivi jusqu'au bout (j'ai pas relu et écrit ça d'une traite dans la journée alors soyez indulgent, j'ai oublié plein de trucs). Maintenant, faut que je finisse l'UTMB...

Amicalement,

Phil

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