Récit de la course : Le Grand Trail du Saint Jacques Ultra - 115 km 2021, par Khioube

L'auteur : Khioube

La course : Le Grand Trail du Saint Jacques Ultra - 115 km

Date : 2/10/2021

Lieu : Saugues (Haute-Loire)

Affichage : 382 vues

Distance : 115km

Matos : Altra Lonepeak 4
Short Waa
Maillot Adidas, puis Salomon
Chaussettes Thyo "La double"
Sous-vêtements Runderwear

Objectif : Terminer

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Ultra venteux, ultra heureux !

Allez, j'ai franchi la ligne d'arrivée depuis plus de 36 heures, il est grand temps de passer au récit ! Wouhou...

Alors, par où commencer cette affaire... par l'inscription, peut-être. J'étais déjà allé fouler les sentiers du Velay en 2012, je crois, je m'étais inscrit au 23km avec Cédric, mon copain ponot, et j'avais beaucoup aimé la variété du parcours (même si j'étais vraiment un bleu, à l'époque). Depuis, j'ai fait quelques ultras, mais toujours à la montagne : mes copains aiment se frotter à du vrai D+, là où je suis vraiment mauvais. Alors, certes, j'ai pris beaucoup de plaisir à Samoëns ou Annecy, mais ça fait plusieurs années que j'ai envie de me faire un ultra de moyenne montagne, bien roulant, avec de longues portions où il faut courir. J'ai envie de penser que je m'en sortirais mieux que dans les Alpes. 

Je saute le pas en 2020, inscription pour le printemps, mais une pandémie est passée par là, si bien que je me retrouve à courir l'Ultra de Saint-Jacques environ un an et demi après la date prévue. J'arrive donc un peu la fleur au fusil, parce que je ne suis pas trop dans une dynamique de long, là : non seulement je ne cours pas beaucoup (comme d'hab), mais mes sorties dépassent très rarement 20km. En plus je traîne des soucis aux tendons d'Achille depuis le printemps (sans doute à cause de l'irrégularité de ma pratique, on récolte ce que l'on sème) et, malgré les précieux conseils de Jean-Manuel (l'ostéo des Monts d'or), je n'ai pas encore retrouvé tous mes moyens à la sortie de l'été. Les sorties de 15km passent bien, mais le lendemain je peux être fringant ou boiter bas, c'est la loterie. Et puis je comptais faire le Taranis Arga Trail fin août, ça se goupillait plutôt bien, mais au dernier moment un mariage en Italie s’est profilé et j’ai choisi l’option festive.

Sans course de préparation, je me suis décidé à caler une aventure en solitaire au mois de septembre. 180km en 4 jours, justement dans le Velay que l'ultra va parcourir en long, en large et en travers. Je rêvais de passer plusieurs jours en solo, juste pour voir ce que ça fait, et je me suis bien rassuré à cette occasion – à la fois parce que j'ai constaté que mes douleurs n'empiraient pas au fil des jours, et parce que j’ai découvert que j’arrive à supporter ma propre compagnie pendant de nombreuses heures, ce qui est un peu indispensable en ultra. Le seul bémol, c'est que j'ai effectué ce weekend-choc à 15 jours de la course, ce qui me paraît vraiment proche ; mais bon, j'ai calé ça comme je pouvais en jonglant avec le calendrier.

Petit fun fact avant d'en venir vraiment à la course : je suis allé à l'entraînement le jeudi soir, histoire de faire un petit coucou aux coéquipiers et me décrasser les jambes. 7km, une montée gentillette à Fourvière, la routine. Eh bien vers 5h du matin, une crampe au mollet ! Tout ça serait très banal, si seulement ce n’était pas  la 3ème crampe de toute ma vie ! Ça me fait un peu douter de l’état de mes guiboles, forcément, mais je vais au Puy-en-Velay sans pression, le contexte sanitaire est tel que je me réjouis déjà de pouvoir prendre un dossard; ensuite, advienne que pourra ! Si je peux aller au bout, prendre mes 5 points UTMB (on ne sait jamais, ça peut servir) et, en plus, prendre du plaisir, alors ce serait parfait.

Le weekend commence avec une petite boulette, je pars de chez moi avec mon téléphone mais sans carte SIM opérationnelle (changement d’opérateur prévu pile le vendredi après-midi). Ce n’est pas bien grave en soi, mais courir un ultra sans téléphone c’est craignos, moyenne montagne ou non. Heureusement je trouve une carte SIM prépayée au bureau de tabac, j’ai l’impression d’être Jason Bo(u)rne ou Malotru (et bientôt aux jambes, probablement). Attention, j’ai ouvert la vanne… des vannes, justement. 

Ce weekend, j’ai le plaisir d’avoir une assistante de choc en la personne de Lucile, qui a très envie de découvrir à quoi ressemble un ultra. Je l’ai prévenue, c’est assurément long et potentiellement ennuyeux, mais rien ne lui fait peur. Nous arrivons au Puy-en-Velay en début d’après-midi, l’organisation est claire et précise (avec Extra Sports aux manettes, rien de bien étonnant). Je prends conscience de la confidentialité de la course au retrait des dossards en réalisant que l’ultra, c’est une table sur une quinzaine, environ (il y a aussi un 72, un 42 et un 12). Sur 115km, quelque chose me dit que je ne serai pas gêné sur les sentiers : il y a 217 inscrits, et nous ne serons en réalité que 149 au départ. Courses de préparation annulée, pass sanitaire obligatoire… tout ça tout ça.

Installation rapide au gîte, situé à Saint-Privat-d’Allier. Les autres hôtes sont tous des coureurs, mais personne sur l’ultra, je passe donc pour un fou furieux, classique. Après une petite sieste, nous dînons vers 20h ; puis vient l’attente. L’Attente, même. Avec un départ à 1h, rien ne sert de partir du gîte avant 23h ; mais la peur de ne pas être prêt à temps fait que je regarde ma montre toutes les 22 secondes en moyenne. Heureusement qu’il y a du Wi-Fi, Friends est un remède merveilleux contre la nervosité. 

 

Vue du gîte. Quelle belle bagnole !


Arrivée au gymnase vers minuit, je suis assez étonné par la moyenne d’âge qui me donne l’impression flatteuse d’être un jeunot. Ça sent le baume du tigre, on se croirait revenu dans le monde d’avant ! Ce n’était pas trop tôt. Rien à signaler sur mes derniers préparatifs, si ce n’est que j’ai oublié la puce pour mon sac à la maison. Pas grave, mon dossard suffira. Bien que je ne sois pas frileux en course, je redoute un peu cette nuit dehors, alors je choisis de partir avec le sur-pantalon. Je suis d’ailleurs l’un des seuls à en porter, ce qui m’étonne beaucoup parce qu’en général c’est l’inverse (j’ai souvent couru la Saintélyon en short quand les autres sont en combinaison de ski). 

Dernières consignes aux coureurs, et conseils avisés du parrain Guillaume Arthus : ne pas se découvrir trop tôt, et en garder sous le pied jusqu’au 83ème (soit le lac du Bouchet), parce qu’ensuite c’est très roulant et il faut pouvoir envoyer un peu. Dont acte !

On part au son de Sail d’Awolnation. J’envoie Lucile au lit, avec pour consigne de dormir tranquillement et de me retrouver dans la matinée, je ne suis de toute façon pas du genre à exiger qu’on m’aide aux ravitos. Le départ se passe bien, je suis évidemment tenté de passer immédiatement en mode gestion mais en même temps les premières côtes sont courtes et les gravir en courant permet de se mettre en jambes. Pas grand-chose à raconter au sujet de ce premier tronçon : honnêtement, je n’en ai pratiquement aucun souvenir ! J’ai surtout essayé d’être raisonnable, ne jamais me mettre dans le rouge en montée, frontale plein pot en descente pour ne pas faire de vol plané, quelques gorgées d’eau même quand l’envie ne s’en fait pas ressentir, une compote ou deux… Je m’astreins à suivre quelques principes, en somme. Je ne sais pas s’ils sont bons, mais ils ont le mérite d’exister. C’est le métier qui rentre.

Mon premier souvenir net est l’arrivée au ravito de Prades : malgré l’obscurité, on distingue un énorme rocher au-dessus, et un joli pont sur l’Allier. Dommage, ça a l’air très joli. Heureusement, il y a Google Images, voici ce que ça donne de jour…


Ah ben oui, c'est super beau avec de la lumière...


Une fois arrivé à Prades, on part sur une grosse boucle de 24km sans ravito, pour revenir à Prades. Cette partie est assez raide, parce qu’elle conduit au sommet de La Durande (1299m). L’avantage, c’est que je suis déjà monté à La Durande pendant que je faisais le GR40, j’ai donc une idée de ce que ça peut donner (rien de trop méchant, en l’occurrence). La montée est facile, et je fais attention dans la descente un peu technique parce que j’y avais pris ma seule gamelle du weekend.


Le sommet de la Durande... de jour, encore


Ensuite, on a droit à une longue descente d’environ 15km, entrecoupée de petits coups de cul. À nouveau, aucun souvenir précis du parcours, je me fie au profil pour ce récit ; en revanche, je me rappelle parfaitement d’un ravito-surprise au col de Peyra Taillade (1190m), alors qu’il était environ 4h du matin. Déjà, c’est sympa de le mettre en place ici parce que tenir 24km avec trois flasques n’est pas chose aisée, mais en plus ils servent de la bonne soupe bien salée (et il faut avoir couru de nuit pour savoir combien la soupe peut faire du bien…). Requinqué, je repars, et c’est avec soulagement que je retrouve le ravito de Prades, après 5h20 de course. Un bénévole qui assure le pointage m’annonce que je suis 63ème. Wowowo, c’est une grosse surprise, ça ! J’ai assez d’expérience pour savoir qu’il y a peu de chance pour que je sois la lanterne rouge (lors de mes premières courses, je passais mon temps à regarder derrière), mais je n’aurais jamais imaginé que j’étais aussi bien classé. C’est de bon augure, parce je lutte déjà contre un ennemi invisible mais bien réel : la barrière horaire du 73ème kilomètre. Comme précisé sur le site de la course, on est assuré d’être finisher à partir du moment où l’on tient une vitesse moyenne supérieure à 5km/h. Même si j’essaie de ne pas trop regarder ma montre, je fais mes petits calculs toutes les heures. Normalement ça devrait passer mais il reste beaucoup, beaucoup de chemin à parcourir…

Entre Prades et Monistrol-d’Allier, c’est encore très flou. Je me rappelle essentiellement en avoir pris plein les yeux au lever du jour (je n’ai pris aucune photo parce que mon téléphone était rangé au fond du sac, dans un sac congélation) ; et puis je me souviens d’un single au-dessus de Monistrol, avec une vue superbe sur le pont et la rivière dans le soleil du matin.


Monistrol d'Allier et le pont Eiffel...


En arrivant au ravito, je suis très heureux de voir Lucile, que je m’attendais plutôt à retrouver au ravito suivant. Il n’est que 8h35, la nuit n’a pas dû être bien longue de son côté non plus, d’autant qu’elle me confie avoir beaucoup traîné sur Livetrail !

Moi sur ce même Pont Eiffel...


Au-delà d’être très agréable, sa présence m’est aussi utile puisque je lui ai laissé un sac rempli de bricoles. Je fais donc le plein de compotes, je bois une bonne rasade de Redbull (quel pied !) et je repars, toujours aussi content d’être là après 51km. 

Maintenant que le jour s’est levé, les souvenirs se font également plus nets. On longe un peu l’Allier, puis on a droit à un beau raidillon dans les bois, avec des rochers, une corde... Voilà qui remet vite dans le bain ! Ensuite, je monte plus tranquillement vers Rochegude et sa chapelle.


La chapelle de Rochegude vue du parcours... 


Il fait grand beau, les bénévoles sont chaleureux, je passe vraiment un bon moment. Je redescends ensuite à Saint-Privat-d’Allier, ce qui me fait particulièrement plaisir parce que je reconnais très bien le point de départ de la course que j’avais courue avec Cédric il y a une dizaine d’années (c’était l’époque où Céline Lafaye écrasait la concurrence sur trail court, ça m’avait impressionné). Et puis il y a du monde dans le village, et une belle ambiance au ravito.


Ma vitesse est tout simplement fulgurante...


Comme à presque chaque ravito, il y a la deuxième féminine, Romy, une drôle de fille qui a l’air de se balader plus qu’autre chose. Je n’ai jamais vu quelqu’un gérer une course comme elle : sieste sur le bas-côté, arrêts au ravito d’une minute à tout casser, pause sur un rocher « pour méditer »… un sacré phénomène qui méritait une mention ! En ce qui me concerne cela fait maintenant 9h que je suis en course, j’ai parcouru 59km, je suis 55ème, je suis heureux de pouvoir dire à Lucile que je me sens très bien. Il fait beau, je troque le sur-pantalon contre un short et range (définitivement, je l’espère) la frontale. Parfait !


L'état d'esprit à ce stade de la course...


Après Saint-Privat, les choses se compliquent un peu. Il faut se farcir une montée dans la forêt jusqu’à Saint-Jean Lachalm, et dans un chemin carrossable je suis doublé par les premiers du 42km : le top 5 jusqu’au sommet de cette première bosse, puis le top 20 dans une descente assez large. Je reste tranquillement sur la voie réservée aux véhicules lents, tout le monde est content. Le problème, c’est qu’à mesure que le temps passe le sentier se fait de plus en plus étroit, et le peloton de plus en plus dense. Or, je grimpe évidemment moins vite que les dossards bleus qui, sauf erreur de ma part, ont 50km de moins que moi dans les jambes ; et comme je n’aime pas gêner, je passe mon temps à faire des micro-pauses pour laisser passer les autres. Sur le profil, la montée n’est pas impressionnante (700+), mais elle m’a paru vraiment longue, en grande partie parce que je commençais à avoir très faim. Un repas chaud est prévu au ravito du Lac du Bouchet, mais c’est au 83ème ; moi, j’ai déjà la dalle et je suis convaincu que si je ne mange pas vite je vais traîner ma peine pendant des heures. Quand j’arrive au ravito de Saint-Jean Lachalm, juste avant midi (et en 54ème position), il y a un vent à décorner les bœufs (c’est le début de la grosse tempête). J’aperçois Lucile au loin, qui s’excuse de m’avoir fait attendre. En vrai le timing était absolument parfait, on est arrivés pile en même temps. Je m’asseois un peu et sors mes club sandwichs au jambon et à l’emmental. J’en engloutis deux boîtes de deux (ce qui fait quatre), je reprends un coup de Redbull pour le fun, quelques verres de Saint-Yorre avec du sirop de menthe, et je reprends la route. Quand je m’arrête longtemps à un ravito, je pense toujours à mes copains Charles, Clément et Tom, qui m’accusent toujours de sortir la nappe et de faire des dégustations des produits du terroir. Mais là, la pause était nécessaire, et surtout je vais pouvoir passer assez vite au ravito du Bouchet, là où les autres mangeront leurs pâtes. Rira bien qui aura mangé le premier...



Le vent. Oh ce vent, de face, sur les longues portions plates entre les champs… Il est affreux, à tel point que je renonce à courir : franchement, quelle différence de vitesse cela ferait-il ? Évidemment, c’est toujours un peu un renoncement, parce que c’est rarement réversible (même si rien n'est jamais perdu en ultra), et il reste encore un bon marathon. Mais bon, il faut se ménager, et puis je me sens assez lourd après le gueuleton. Au bout d’une heure environ, j’arrive au point de contrôle qui correspond à la fameuse barrière horaire. Je suis assez heureux de voir que j’y passe avec pratiquement trois heures d’avance. Laaaarge. Et je suis aussi content parce que ce point sert aussi de bifurcation, ne partent à droite que ceux du 115 et du 72, autrement dit pas grand-monde. Et sur le coup, ben ça me fait plaisir (je ne suis pourtant pas du genre misanthrope). Comme toujours sur ce genre de course, je commence à faire le yo-yo avec quatre ou cinq coureurs, avec qui j’échange parfois quelques mots : Mohamed, Florent, Romy… et d’autres dont je n’ai pas pu retrouver les prénoms malgré mon investigation sur Livetrail. J’essaie d’en faire mes lièvres ou mes poursuivants, pour me motiver un peu, et ça marche plutôt bien : alors que j’étais derrière eux vers la bifurcation, mes relances sur le plat et les faux plats descendants me permettent de reprendre l'avantage sur ce petit groupe et, ainsi, d’envisager une arrivée au lac du Bouchet en n’ayant pas perdu de place malgré la digestion difficile. En arrivant au 80ème km, une bénévole m’informe que le ravito est à dix minutes environ. Très bien… sauf qu’il reste environ 3 bornes, donc j’ai beaucoup de mal à le croire, d’autant plus que j’ai aussi emprunté ce sentier en descente lors de mon weekend-choc. Je me rappelle très bien avoir eu envie de lui dire « attention, si je mets plus de dix minutes je remonte vous engueuler ». Eh bien j’aurais pu, parce que cette affaire m’en a bien pris le double… D’autres me parleront plus tard de cette estimation foireuse, qui restera probablement plus connue sous le nom de Bouchetgate… 


Un peu canon, ce lac...


J’ai tellement l’impression d’avoir traîné, notamment à la sortie du ravito, que j’imagine Lucile se demandant ce qui m’arrive. A un moment je sens mon téléphone vibrer dans mon dos, j’imagine que c’est elle qui m’envoie un SMS pour savoir si tout va bien – à tel point que j’envisage de m’arrêter pour vérifier. Finalement je trace, je fais l’effort de faire le tour du lac en courant, et j’arrive au ravito à 14h27, toujours en 54ème position, finalement très peu de temps après l’estimation de Livetrail (un quart d’heure à tout casser). Les bénévoles sont aux petits soins (on me propose au moins trois fois des pâtes), Lucile aussi, c’est chouette. Nous sommes tous les deux assez surpris de mon état de fraîcheur après plus de 13h de course ! Cette fois, je décide de me changer. Je quitte la sous-couche et mon maillot, qui sont tous deux totalement trempés, et j’enfile un t-shirt léger. Je garde mon petit coupe-vent à portée de main, parce que le vent souffle toujours très fort à découvert.

On me l’a répété plusieurs fois : après le lac du Bouchet, on attaque la partie roulante de l’ultra, le plus dur est fait à maints égards. Bon, il y a une bonne bosse pour monter jusqu’à une antenne télé, disent les bénévoles, et ensuite ça descend longtemps. OK ! Sauf qu'une fois sorti du bois, je me rends compte que l’antenne est quand-même super loin, et assez haute. Allez, ce ne sont que 5 petits kilomètres, ce n'est pas la mer à boire. Devant moi il y a un groupe de trois coureurs, je les suis un moment et, au moment où je les double, ils m'expliquent qu’on est sur le point de se cogner « deux murs ». Je leur demande si c’est loin, l’un d'eux me répond malicieusement « t’inquiète pas, tu sauras quand tu les verras ». Me voilà prévenu. Effectivement, peut-être 500m plus loin on arrive au pied du Mont Recours (1394m), avec un chemin de terre tout droit. Sur le coup, je me dis que ça ressemble à un KV, à une piste de kilomètre lancé ou quelque chose de ce genre. C’est assez spectaculaire, mais on ne va pas se laisser impressionner, pardi. J’y vais très tranquillement, en m’interdisant de m’essouffler ou de m’arrêter. Lentement, mais sûrement, quoi. À un moment il y a une légère baisse de l’inclinaison et ça repart de plus belle ; alors je me demande si c’est pour ça qu’ils parlaient de « deux murs ». Mais non, clairement pas, parce que le parcours descend pour mieux remonter, cette fois au Mont Devès (1421m). Je croise à nouveau Romy, qui s’est fait un shoot à base de gel à la caféine, et j’arrive enfin à cette fichue antenne...


Un mont, une antenne... on n'est pas trompé sur la marchandise.


Bon, elle n’est pas belle, mais le vent fait chanter sa structure, c’en est presque poétique. Et cette fois, ça descend pour de vrai ! Au détour d’un sentier, un panneau indique « arrivée : 25 kilomètres ». C’est officiel, j’ai enfin dépassé les 100km en course ! Je suis vraiment content, moi qui m’étais arrêté à 96km lors du Taranis Arga Trail de 2020... J'ai franchi un cap (Que dis-je, c'est un cap ?). Et c’est peut-être un détail pour vous, mais pour moi ça veut dire beaucoup.


Mood...


Je fais un bout de chemin avec un autre coureur que j’ai croisé de temps en temps, j’ai eu du mal à déterminer s’il portait vraiment un dossard parce qu’il court avec un petit sac de rando Quechua, ce qui est peu commun, mais il s’avère qu’il est sur le 72km. On avance assez bien en papotant, il me chante les louanges du Vercors et on parle des gens qui meurent sur la ligne d'arrivée, bon esprit, jusqu’à un petit point d’eau tenu par un bénévole et ses fistons (très mignon, ce ravito !). Je fais le plein et, voyant que le collègue s’assoit, je file à l'anglaise (ha ha). 

Je suis assez surpris de voir que j’arrive bien à courir en ce moment, y compris dans les longues lignes droites pas très engageantes. Il y a un tel contraste entre ce que j’ai traversé il y a quelques heures et mes sensations actuelles que je commence à craindre d’arriver plus tôt que Livetrail ne le prévoyait et de louper Lucile. De ce fait, je me mets à temporiser un peu, j’alterne marche et course – d’autant que, même si ça commence à sentir bon la bière (comme le soulignent gentiment les bénévoles), il reste bien 20 bornes et 400+. Allez, ça y est ! Il est 17h14, j’arrive au ravito de Saint-Christophe-sur-Dolaison, j’ai gratté une petite place au classement (53ème). Lucile est bien là, Livetrail me voyait arriver 12 minutes plus tôt, quelque chose comme ça. Quand elle me demande comment je me sens, j’ose lâcher le mot « euphorie ». Pas de raison de m’arrêter plus que ça. Je mange une moitié de banane, bois encore un peu de Saint-Yorre avec du sirop, je remplis mes flasques une dernière fois et c’est parti ! Officiellement, il y a encore un point d’eau autour du 108è km, mais il n’est pas accessible, donc on se voit à l'arrivée !

Une fois de plus, je constate qu’il faut se méfier des simplifications : à en croire les uns et les autres, il ne devrait plus y avoir que de la descente jusqu’au Puy-en-Velay, si bien que je me mets à voir la fin de la course comme un baroud d’honneur, un défilé sur les Champs-Élysées, que sais-je encore. Pourtant, on repart dans des petits chemins de campagne et on doit franchir une petite bosse, à travers les prés. Ce n’est pas méchant, c'est même plutôt mignon, mais je commence à me sentir faiblard (et le grand vent n’arrange rien). J’ai peur de devoir m’arrêter, voire de tourner de l’œil ; et en même temps je me demande si je ne suis pas en train de m’inventer des problèmes, de me chercher des excuses pour ralentir. Quoi qu’il en soit, une solution s’impose à moi : j’ai un dernier Snickers dans le sac. Je décide d’attendre le sommet de la bosse pour le manger, parce qu’avaler ça en étant essoufflé doit relever de l’exploit. Je survis à la côtelette, alors je me remets à trottiner dans la descente en essayant de manger ma brique un petit bout à la fois. Je dois mettre à peu près 15 minutes à l’avaler, j’ai la bouche pâteuse comme ce n’est pas permis (et pas envie de gaspiller de l’eau juste pour me rincer le gosier), mais je me sens mieux presque instantanément. Youpi ! J’ignore la part de psychologie dans cette histoire. Le principal, c’est que ça m’ait relancé. Peu importe le flacon, comme on dit…


Ma future tenue de course...


Depuis quelques minutes je suis à distance un groupe de 4 mecs qui avancent tranquillement, en discutant. Évidemment, ça motive : gratter toutes ces places au classement général, je dis banco ! Je finis par les rattraper (assez facilement, il doit y en avoir un ou deux qui ralentissent la troupe), et je joue les derniers de cordée. Si je les double, il va falloir que je fournisse un effort pour rester devant dans les singles, alors que là je suis bien calé. Au bout d’un moment, au bout de 17h32 de course, j’arrive à l’ultime ravito d’Eycenac. Les bénévoles (trois dames très sympathiques) sont surprises de voir tout ce beau monde arriver d’un coup, après avoir vu les coureurs passer au compte-gouttes toute l’après-midi. Les joyeux drilles stoppent leur effort pour boire, je décide d’en profiter pour faire un arrêt au stand digne de Lewis Hamilton et leur fausser compagnie. Au moment où je repars, Florent en fait de même. « Tiens, ça fait un bail », lui dis-je en le reconnaissant (notre petit bout de chemin commun remonte environ à 30km). Je lui fais remarquer qu'on vient de faire un bond au classement, mais il me pète l'enthousiasme en m'informant qu'ils sont sur le 72km, pas l'ultra. Oh well... On avance au même rythme, on parle de nos courses, de nos filles, on se dit que le parcours va quand-même finir par ne plus faire que descendre (comme on nous le promet depuis des heures), et puis on arrive au panneau « arrivée : 5km ». 

Je ne sais plus si on se l’est dit explicitement ou non, mais on décide de finir cet ultra ensemble, avec pour objectif de finir avant la tombée de la nuit et, si possible, de monter jusqu’à la cathédrale au sprint. On a tous les deux de bonnes jambes, on doit courir à 12km/h sur le plat sans forcer. Mais au bout de quelques minutes, je lui dis de filer : j’ai envie de faire une pause pipi avant de mettre la gomme, je veux finir l’esprit et la vessie tranquilles. Bon, l’arrêt doit me prendre une minute à tout casser, je vois encore Florent au loin, alors je décide de faire l’effort dans la descente. À ce moment, je me rends compte avec jubilation que je n’ai vraiment pas du tout mal aux jambes. C’est littéralement comme si je venais de sortir de la maison, baskets aux pieds, et que je partais faire ma sortie sur les Quais du Rhône. Comment est-ce possible ? Est-ce l’effet Snickers, ou l’euphorie de me savoir presque finisher ? Toujours est-il que je le récupère en quelques minutes. La suite est vraiment géniale : des relances faciles, de plus en plus de bénévoles à mesure que le parcours retrouve un caractère urbain, et enfin l’entrée dans le Puy-en-Velay. Il ne fait pas encore nuit, Florent appelle sa famille, on arrive au pied de la côte. Je lui dis que je ne suis pas sûr de pouvoir le suivre, n’étant pas un grand grimpeur dans l’âme, mais finalement cette montée passe comme une lettre à la Poste. J’aperçois Lucile, ce qui me fait encore plus chaud au cœur, et on passe enfin l’arche ensemble, 48èmes ex-aequo, après 18h40 de course. 


Dis-moi que tu kiffes sans me dire que tu kiffes...


Le sentiment qui domine au moment d’en terminer est assez simple, au fond : c’est la joie d’avoir passé une excellente journée, sans aucun souci ou presque. Tout a bien marché : pas de chute, aucune douleur excessive (certes, les tendons tiraient dans les montées et je peinais un peu à relancer, mais c’était tout à fait supportable). Même mes problèmes habituels d’irritation aux cuisses se sont envolés, et ça c’est vraiment le pied ! Merci, Runderwear, vos sous-vêtements sont moches mais c’est probablement le meilleur investissement que j’aie jamais fait pour le trail ! Et puis je suis très heureux que Lucile ait passé une très bonne journée sur les bords des chemins, malgré toute l’attente et les trajets inhérents à l’assistance, parce que j’étais pour ma part ravi de la voir toutes les deux ou trois heures.

Maintenant qu’il s’est écoulé 48 heures depuis mon arrivée, j’essaie de tirer des enseignements de ma course. J’ai eu le grand plaisir de pouvoir discuter rapidement avec des copains plus expérimentés, et il semblerait que je me sous-alimente grossièrement ! Si j’en crois ce cher Jérôme, j’ai dû consommer 2.000 calories alors que j’en ai dépensé à peu près 9.000. Tu m’étonnes que j’aie des coups de moins bien ! Je ne sais pas du tout gérer cet aspect, et je n’arrive pas non plus à trop « lire » mes sensations : parfois je sens que j’ai le ventre qui tire et le souffle coupé, mais je n’arrive pas à déterminer si j’ai soif, ou faim, ou les deux. Je suppose que ce sera un bel axe de travail pour mon prochain ultra !

Une autre chose dont je suis heureux, c’est qu’au moment où j’écris je n’ai pratiquement aucune courbature. Encore mieux, je n’ai pas le sentiment d’avoir aggravé mes quelques pépins physiques, parce que mollet et tendon se font très discrets aujourd’hui. Je pense que je vais pouvoir reprendre la course à pied dès demain ou mercredi, même si je m’étais promis de me concentrer un peu sur l’escalade pour varier les plaisirs.

Merci de m’avoir lu, merci encore à ceux qui m’ont encouragé à distance ou de près, ça me fait très chaud au cœur. Et, si jamais vous hésitez à faire l’ultra de Saint-Jacques, arrêtez tout de suite et foncez…

2 commentaires

Commentaire de Arclusaz posté le 05-10-2021 à 14:53:58

Bravo pour cette complète réussite : un cent-bornard est né, un ultra traileur qui n'a pas fini de progresser. Juste un regret de ne pas avoir de photos de toi avec tes superbes sous-vêtements....

Commentaire de Khioube posté le 05-10-2021 à 15:56:45

Ha ha, merci ! Effectivement, il y a de belles photos qui se perdent. J'espère que le bug de kikourou va se régler, c'est dommage de publier un pavé aussi indigeste !

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