Récit de la course : Le Grand Raid des Pyrénées 2019, par Thibaud GUEYFFIER

L'auteur : Thibaud GUEYFFIER

La course : Le Grand Raid des Pyrénées

Date : 22/8/2019

Lieu : Vielle Aure (Hautes-Pyrénées)

Affichage : 768 vues

Distance : 220km

Objectif : Pas d'objectif

6 commentaires

Faire connaître ce récit sur Twitter :

Faire connaître ce récit sur Facebook : Partager

Le récit

Les flammes bleues au propane de mon réchaud pulsent comme un bec de soudeur dans la nuit humide et peinent à réchauffer l’atmosphère.  Les pieds dans l’herbe jaune, je souffle sur mon thé bleu, le nez dans mon muesli. Il n’est pas encore 5 :00 et déjà le bruit des fermetures éclairs s’échappent des tentes à soufflets trônant  comme des fleurs sur les toits des voitures. Des pieds blancs fraichement crémés jaillissent des vans aménagés couverts d’autocollants, comme autant de gloires fanées. Les hommes affairés se font lucioles, les femmes mi-endormies se font rassurantes. La petite armée des clodos de la montagne s’ébroue, s’agglutine en grappes et les paumés du petit matin marchent désormais silencieusement. Tous  sanglés dans des micro-paquetages près à éclater et tous pressés de se faire sauter le tympan en écoutant le coup de feu de Vieille Aure. Un jet de pierre et c’est déjà la lumière jaunie qui éclabousse ce joli village made in Occitanie au cœur des hautes Pyrénées. Ca bruisse, le speaker parle trop fort mais je crois que tout le monde s’en fou car personne n’écoute. On selfies, on ironise, on devise ; allez 218k et 12 400D+ de cet Ultra tour c’est que des nombres et en plus, plus les années passent, moins on sait compter!


Bim, j’entends plus rien et j’ai une giclée d’adrénaline dans le sang c’est sûrement que ça a du commencer. Je cours avec mon grand pote Francois Letargat en duo, et de surcroit on est coachés, suivi et assistés par notre photographe-journaliste et amie attitrée Carole Pipolo sur toute l’épreuve ; une vraie pro de l’exercice. Autant vous dire que ca sent les petits oignons, la famille de cœur et la belle aventure.

On dézingue la première montée, tout est souple, vert, soyeux. On tombe sur la petite station de ski de Payolle (1 seule remontée mécanique, j’adore) son beau lac nous fait de l’œil, sa hêtraie nous enveloppe de fraicheur, l’Adour qui se love à ses pieds serine sa douce mélopée ringarde de trappeur. 

Go pour 1800 de D+ avec un objectif très simple à comprendre : le Pic du Midi de Bigorre et ses 2876m.


Le dièdre de schistes surmontée d’un observatoire astronomique et d’un relai de télévision est désormais notre pompon tout de blancheur et d’acier se détachant sur fond bleu métallique. Un petit fil arachnéen viole l’espace et emmène les paresseux au sommet dans une bétaillère en tôle tandis que la lune épuise ses dernières blancheurs dans un air déjà plein de cuisantes promesses.  En attendant ça monte ferme dans la forêt d’où jailli comme par sorcellerie la cascade du Garet. (Il parait même que dans ses bois il y a une accro branche à la Bashung qui s’appelle « les Vertiges de l’Adour », re-j’adore).

On abandonne les sorcières protectrices des bois pour partir dans le minéral éblouissant zébré de mica, tourmaline noir et de pyrite magnétique. Je n’ai pas de montre, pas de bâtons, un sac de 10L archi minimaliste, et vous n’imaginez pas comme ce dépouillement est possible et grisant. Ca monte dur mais c’est tellement bon que ça en est dur à expliquer.

En attendant il faut se refaire au col de Sencours car l’eau et les calories défilent à grande vitesse. On repart sur une piste taillée à grand coup de bulldozer qui ressemble à un chemin de mine. Les flâneurs, les suiveurs, les candidats à l’AVC, et les premiers coureurs qui redescendent du sommet s’entrecroisent dans un roulement de pierres poussiéreuses. Ca se pousse des coudes, ça se salue ou ça s’ignore superbement, il commence à y avoir un peu trop d’humains pour nous dans cette montée. Au sommet Carole, notre ange gardienne, nous tance d’un « Bravo les garçons ! » qui claque comme un fouet de motivation. On embrasse ensemble la vue stupéfiante sur toute la chaîne des Pyrénées, avec une envie de revoir tout ça sous la neige.

 Allez je ne résiste pas à partager avec vous un peu de mythologie locale! Saviez vous que les Pyrénées seraient le tombeau de Pyrène, morte de trop avoir aimé Héracles ? De leurs amours serait né un Python dont la tête est à Gavarnie et la queue sur le pic du midi. Il y a même quelques anciens qui disent que si on observe les strates de gneiss on peu parfois l’imaginer.…

Bon avec tout ça on vient de se faire un premier marathon et on doit maintenant se faire une dégringolade de 2400m de D- dans la fournaise, col d’Aoube, col de Bareilles. On longe l’incroyable lac bleu. 50 hectares d’un bleu magnétique que je parviens pas à quitter des yeux. Les flancs verdoyants des montagnes sont parsemés de myrtilliers et d’étendues violettes de bruyère en fleurs, un camaïeu qui aurait surement plu à Cézanne s’il avait pu participer au GRP.


On tombe sur la station d’Hautacam (km 61), notre Pipolette fidele au poste, harangue ses troupes. Allez un dernier saut d’Izard et on est à Pierrefite (km 74). C’est la première base vie et on vient de s’envoyer le tiers de la course. Ma tête est en feu, sous un jet d’eau glacé je reviens à moi. On achalande nos besaces, on se concentre, on reprend nos esprits et surtout on essaie de manger en alternant frais et consistant. Le jour et la chaleur revoient leurs prétentions à la baisse, on repart pour mille mètre de D+ avec , en levant les yeux, le col de Cabaliros terrassant de grandeur. La montée, sous couvert d'une forêt majestueuse et séculaire d'érable, de frênes et de châtaigniers, a été laborieuse; je m’endors en fait.


Enfin on redescend sur Estaing un jeune coureur blessé au genou, boîte et s’appuye courageusement sur ses bâtons. Encore 1200m de montée une sieste ratée de 20’ ou personne ne parvient à dormir et une descente sur Cauteret, la seconde base vie (km 111). La nuit a jeté sur moi ses heures noires et son filtre d’oubli. J’ai ma première hallucination sonore. En passant sur des guets j’entends le bruit de l’eau qui se transforme en station radio mal réglée et en bougeant la station change. Il est clair que sommeil est devenu prioritaire cette fois-ci. Après avoir mangé et quitté la cohorte des zombies de la base on va dormir 45’ dans la tente Hussarde de Carole (je vous conseille d’aller voir cette tente brevetée crée par la petite start-up française « Naïtup » c’est du outdoor 4 étoiles comme vous n’avez jamais vu !).


Malheureusement si je m’endors dans la seconde, François, lui, reste totalement éveillé.

Tant pis, on doit se lancer de 940 m d’altitude à 2640m sans le moindre replat. On traverse le pont d’Espagne puis on remonte la vallée de Gaude avec ses vasques et ses cascades,  le refuge des Oulettes de Gaube puis de Bayssellance (km 129). Ca sent bon la Garbure et la bonne humeur, les bénévoles deviennent des enchanteurs et tout prend cette saveur qu’ils distillent.



Allez un dernier effort la partie finale totalement minérale est d’une beauté folle. Le Vignemale (point culminant des Pyrénées française avec 3298m) et son glacier aux reflets anisés regardent, monumentaux d’indifférence, la scène.


Ils sont définitivement ma madeleine de Proust au piment d’Espelette d’un bout à l’autre des Pyrénées…

Maintenant le soleil plombe notre redescente et j’ai décidé de mettre lunettes et casquette dans le sac d’allégement croyant aller plus vite. Grossière erreur d’apprenti minimaliste, mais Carole veille et nous intercepte sur notre descente vers Gavarnie (km 144). On s’alimente encore bien. Allez une bosse et le double de descente pour aller sur Gèdre. On zappe le ravitaillement pressés que nous sommes de rejoindre la troisième et dernière base vie de Luz-Saint-Sauveur. De nouveau c’est une erreur d’appréciation, nos réserves d’eaux sont légères etles deux côtes qui nous attendent droit dans la pente sur un tapis de feuilles mortes vont faire très mal. Le jour décline, le moral se détériore franchement, je n’ai plus rien à manger et presque plus d’eau. Par chance on croise Jonathan ; un  coureur direct, gouailleur, sympa à souhait avec qui on fait un brin de causette. Enfin un type qui arrive à ne pas se prendre au sérieux et qui arrive à se décentrer de SA course. Ca bouge enfin, un ravitaillement sauvage, salutaire et goûtu, fait par un couple de retraité au pied de leur maison, nous sauve des restrictions engagées. On se gave de quatre-quarts pur beurre et d’amandes parfumées avant de remercier ce tandem angélique.

La première féminine, Séverine, nous rattrape en pleine forme  et les premiers de l’épreuve du 120km nous dépassent avec des états allant de la grâce totale au surrégime inquiétant après juste 50km d’épreuve.

Nous voilà enfin à Luz (km 167) il n’y a plus que 50km avec une mise en bouche de 1700 D+. Après une hésitation tactique, on décide de repartir sans dormir à chaud pour une seconde nuit quasi blanche. On retrouve nos compagnons de descente mais je m’endors dans la montée. Je fais diversion, j’appelle mes enfants, je parle de tout et n’importe quoi. Je chauffe un peu Jonathan sur sa vie professionnel. C’est un tout jeune retraité, tireur d’élite, de l’armée de terre et il a des cartons d’'aventures rocambolesques et un parcours incroyable. Dans la montée les coureurs sont alignés comme des allumettes dans l’herbe terrassés par le sommeil. Je suis encore réveillé mais François commence à accuser le coup après le refuge de Glére (km 185 et 10800 de D+). Le terrain deviens très technique (j’ai presque envie de dire enfin). Mais la fatigue impose une sieste de 20’ dans notre sac de survie. Cette fois-ci François s’endort et récupère  tandis que je suis gelé et bien moins euphorique. Nous sommes seuls cette fois ci à près de 2500m d’altitude, une lune bizarrement hachée en deux nous toise et nous guide à moitié. Mais on avance sur ce terrain joueur pavé de bloc immenses de granits parfait en sautant sur les arêtes perchées parfois à deux mètres au-dessus du sol.

On est enfin au cœur de la réserve naturelle de Néouvielle. Une lumière émouvante se lève sur ce secteur lacustre faisant alliance avec un silence parfait. Ses moments sans prix rachètent tous les autres…

Je suis vide, assis à la cabane d’Aygues Cluses, mes réserves alimentaires étaient une nouvelle fois bien trop justes. Je discute tout autant apathique que consterné avec un type, genre hipster de magazine, qui m’explique que, dans les derniers kilomètres, il y avait trop de cailloux. Et que d’ailleurs il y en avait tellement qu’on ne devrait même pas appeler ça un trail ! Là vraiment j’en reste sans voix… Petit à petit ce joli monde d’aventurier du week-end (dont je fais partie) change et je ne suis pas bien sûr que je lui reste bien adapté longtemps.

Bon assez rigolé ; montée-descente-montée gentille et on est au restaurant Merlans (dernier ravito km 203), enfin 15km et c’est la quille ! Carole nous galvanise, nous soigne comme elle seule sait le faire avant de faire avec nous la dernière montée. 

La descente tout en course sur une petite sente est littéralement brûlante. Le soleil tape si fort que mes cheveux se métamorphosent en botte de paille attendant son briquet. J’entends distinctement François me parler alors que ses lèvres sont immobiles. J’ai un petit pète au casque à l’évidence. Heureusement je le plongerait, fumant dans un lavoir glacé un peu plus bas, et tout redeviendra instantanément plus clair.

Enfin les derniers kilomètres, on longe les eaux vives de la belle Neste d’Aure.


Nous voilà redevenus les enfants innocents et tumultueux qui encore et toujours la poursuivent. Tout s’accélère, une allée de sourires, de mains tapées et d’herbe douce. La fontaine pleine de pieds de finishers, le tapis rouge poussiéreux, l’arche monumentale violette de la délivrance après 54h 26’ pour un score de 57 et 58/450 partants.

Voilà c’est l’instant unique de nos têtes immortalisées et encore surprises d’avoir caressé le python de la tête aux pieds sans qu’il nous ait étouffés.


 

Merci aux bénévoles de l’ombre, aux amis d’un jour et de toute une vie.

Merci aux attentions de chaque heure qui nous ont entourées, soulagées et portées.

Merci au meilleur club du monde l'"UST courir Saint-Tropez" de m'aider à rêver toujours plus loin.

Et bien sûr merci à Pyrène et Héracles de s’être tant aimés.




 

 

 

6 commentaires

Commentaire de philippe.u posté le 30-08-2019 à 12:23:50

Beaucoup de plaisir à lire ce récit très évocateur et en effet, faut avoir un pet au casque pour se lancer dans ces aventures. Mais apparemment ça vaut le coup, bravo !

Commentaire de Thibaud GUEYFFIER posté le 30-08-2019 à 15:25:36

Merci Philippe, ce trail garde un goût de tarte aux pommes maison même s'il faut une certaine gourmandise pour en venir à bout.

Commentaire de Ze Man posté le 30-08-2019 à 20:02:30

Super recit, belles photos, merci ! J'avoue craquer aussi sur les Vertiges de l'Adour ! Enorme performance sportive de ta part, chapeau bas

Commentaire de Thibaud GUEYFFIER posté le 30-08-2019 à 20:16:28

Je suis ravi que tu sois sensible au même vertige que moi. Merci pour ton très gentil commentaire.

Commentaire de Shoto posté le 04-09-2019 à 08:08:03

Merci cher Thibaud pour ce nouveau magnifique voyage imagé et poétique à travers ce long, beau et mythique GRP. Courir en mode minimaliste sur ce genre d'épreuve frise un joli culot ! On est presque dans le dépouillement ascétique religieux ... mais le TRAIL n'est-t-il finalement pas plus un voyage intérieur hors du temps plutôt qu'un sport chrono ? ... certains l'ont compris dont tu sembles faire partie ;-) Bravo et encore MERCI. Vivement ton prochain CR !

Commentaire de Thibaud GUEYFFIER posté le 05-09-2019 à 07:29:04

Cher Shoto, je suis désormais persuadé que la perfection c'est quand il n'y a plus rien à enlever . Ne reste alors que l'essentiel à vivre, la liberté à ressentir, et ces moments si volatiles et précieux à partager puis à se souvenir. Merci pour ta lecture attentive et sensible, c'est un vrai cadeau.

Il faut être connecté pour pouvoir poster un message.

Accueil - Haut de page - Version grand écran