Récit de la course : Grand Raid du Golfe du Morbihan - 177 km 2018, par quichotte1976

L'auteur : quichotte1976

La course : Grand Raid du Golfe du Morbihan - 177 km

Date : 29/6/2018

Lieu : Vannes (Morbihan)

Affichage : 833 vues

Distance : 177km

Objectif : Terminer

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Dans la fournaise du grand raid du Morbihan

Qu’est-ce que le grand raid du Morbihan ? Tout simplement le tour complet du golfe du Morbihan, soit 177 km autour d’une petite mer intérieure grêlée d’îles et d’ilots conférant à ce site un caractère atypique et magnifique. Nous sommes le 29 juin ; le temps est radieux mais particulièrement chaud, plus de 30°. Le départ est donné depuis le port de Vannes à 18h00.

Je quitte Paimboeuf en début d’après-midi accompagné de Christine qui doit parcourir la distance en marche de fond et son compagnon Olivier qui nous roulera jusqu’en terre morbihannaise. Nous arrivons sur place vers 15h30, la remise des dossards se fait rapidement, il fait très, très chaud et cela m’inquiète un peu pour le déroulement de la course car je ne supporte pas mais alors pas du tout la chaleur… Pourtant je m’appuie sur une bonne dose de confiance avec une bonne préparation réalisée sans encombre et notamment validée par le trail de Guerlédan (63km) effectué, facile, fin mai dernier.

Nous déposons nos sacs de change au stade de la Rabine tout proche puis nous trouvons un petit coin d’ombre pour patienter d’ici le départ. De temps en temps une petite brise vient rafraichir de façon relative nos corps appesantis par l’atmosphère brûlante. Le village de course grouille de monde et j’observe les coureurs aux tenues bigarrées qui se pressent dans les allées du village. Certains portent des corsaires, voire des collants ce qui me fait ouvrir de grands yeux de stupéfaction. Je retire mes chaussures, j’ai les pieds déjà en feu sans avoir encore parcouru le moindre kilomètre… Ainsi passe le temps, puis vient le moment de se placer sur la ligne de départ. J’ai la casquette vissée sur la tête, je sens déjà des gouttes de sueurs perler sur mes jambes ; nous sommes serrés les uns contre les autres, la densité des participants n’aide pas à respirer. Le soleil cogne inlassablement, les organisateurs prodiguent les dernières recommandations en matière d’hydratation puis la musique de lancement tonne dans l’air sec, un morceau de Kavinksy qui fait monter l’adrénaline, compte à rebours, le palpitant s’emballe gentiment, il fait moite et c’est parti ! Le peloton s’élance comme il peut car malgré l’allée assez large du départ, il est difficile de courir sur ces premiers pas.

Je trouve que ça part vite, trop vite, les coureurs ne se rendent pas compte que la chaleur effectue déjà un travail de sape et que les organismes vont souffrir. Les encouragements pleuvent, l’ambiance est excellente ! L’air est suffoquant, chaque inspiration me brûle les poumons, j’ai l’impression de me consumer. Nous ne sommes pas égaux face à la chaleur mais moi je suis particulièrement sensible à l’élévation de la température et là je sens dès les premières foulées que ça va être compliqué, qu’il va falloir trouver de sacrées ressources mentales pour aller au bout. Après deux kilomètres je ne supporte plus ma casquette, la tête me fait mal, la chaleur enserre mon crâne, mais je suis contraint de la remettre en place sans quoi les rayons dardant du soleil auront vite raison de moi. J’avance donc péniblement, les jambes sont très moyennes, je ne suis pas dans un grand jour mais je ne suis pas surpris, je compte sur les qualités d’endurance travaillées depuis plusieurs semaines pour me porter.

Je prends un petit rythme correct, certains foncent comme s’il s’agissait d’un trail de 20 km, je ne me fais guère d’illusion sur leurs chances d’aller au bout ainsi… Les premiers sentiers côtiers du Golfe se profilent ; je bois régulièrement mais la soif me tenaille en permanence. Nous longeons de petites plages où se prélassent des baigneurs qui nous encouragent mollement. Peu avant Arradon, nous parvenons à un passage recouvert par la mer qu’il nous faudra traverser. Nous étions avisés des horaires de marée et j’ai anticipé en faisant le choix stratégique de prendre une petite serviette, de me déchausser et d’enlever les chaussettes afin de rester au sec pour la suite. Je perds ainsi cinq minutes mais qui sont salutaires car j’éviterai ainsi une macération des pieds et les ampoules qui vont avec. Nous aurons une seconde traversée à opérer de la même façon. J’apprendrai un peu plus tard que certains petits malins ont eu l’idée de tricher en empruntant le GR tout proche et ainsi gagner du temps… Je m’étonnais de reprendre des coureurs que j’avais doublé mais que je n’avais pas vu par la suite me repasser… Après coup je comprends mieux les raisons de ce mystère et la chaleur ne m’a pas provoqué des hallucinations contrairement à ce que je pensais.

J’arrive à Arradon, premier point de contrôle et premier ravitaillement. Ma gorge est sèche, je suis trempé comme jamais. Je demande de la Saint-Yorre mais là… terrible ! L’eau est chaude ! affreusement chaude, c’est imbuvable, mais je me force à en boire quelques gorgées histoire de prendre des minéraux très précieux en période de sudation extrême. Je remplis mes flasques puis je repars. Je sais que je dois aussi m’alimenter mais la chape de plomb qui pèse sur nos épaules me coupe l’appétit, j’avale ma première barre énergétique avec mille peines.

Je me console, en contemplant les premiers chapelets d’îlots, c’est magnifique. De nombreux spectateurs nous poussent suivant les endroits où nous passons. Je commence à doubler des coureurs qui sont au plus mal… certains n’avancent plus, d’autres vomissent j’en vois même qui appellent leurs assistances pour venir les chercher car ils ne peuvent plus avancer et nous ne courons que depuis 25 km… C’est effrayant… la chaleur est implacable, elle agit telle une faucheuse et récolte par grappe les fruits bien mures de l’effort. Moi j’ai beau souffrir, je m’accroche comme je peux en pensant aux prochaines heures qui devraient m’apporter un peu plus de fraicheur avec le soir tombant. Et le temps passe, l’île aux Moines se découvrent à mes yeux brûlés, c’est saisissant de beauté, la lumière change en même temps que l’astre du jour perd de sa superbe. Il commence à faire meilleur ; j’arrive à Baden, à Port Blanc, second pointage et ravito. J’ai une soif que je ne parviens pas à étancher. J’arrose ma tête ; je mange un peu et je repars, l’air devient enfin plus respirable, j’ai réussi à passer ces premiers 35 km caniculaires et je sais que la nuit devrait m’apporter de meilleurs conditions de course, mais je sens bien également que mon organisme est touché, que mon corps a déjà puisé dans ses réserves pour se maintenir à flot sous la fournaise de l’été naissant. J’essaie de garder une foulée économe et prudente, je pensais pouvoir avancer un peu plus vite mais la réalité du jour me montre mes limites. Néanmoins je progresse en doublant régulièrement mes camarades traileurs.

Le crépuscule s’installe et avec lui toute la palette des couleurs d’un soir d’été gorgée de lumière vespérale. La terre semble rendre aux cieux la chaleur du jour emmagasinée. La brise vient rafraichir mon corps, je respire enfin. Les paysages sont magnifiés par les derniers feux du jour mourant ; les impressionnistes se seraient régaler avec un telle prodigalité de beautés.

Je m’équipe pour la nuit, j’ôte ma casquette et visse ma frontale sur la tête. Un petit passage dans les terres, en sous-bois, puis un retour sur les chemins côtiers m’amène jusqu’à la commune de le Bono première base de vie. J’ai parcouru 52 km ; les températures plus raisonnables m’ont requinqué sans me donner de véritables ressources pour repartir d’un bon pas. Je bois énormément et je mange peu. Le ventre est fragile je le sens. Je m’enfonce dans la nuit. Elle est belle cette nuit, couverte d’étoiles et illuminée d’une pleine lune sanguine comme en résonance avec Mars toute proche que l’on reconnait sans soucis de par sa teinte rougeâtre. Sur cette première partie nocturne, je suis les sentiers côtiers, je perçois le clapotis des eaux toutes proches qui me berce, l’ombre des îlots se détache au loin comme de gros vaisseaux fantomatiques. Je manque de lucidité et je heurte régulièrement des pierres et des racines au point de vraiment me faire très mal aux orteils. Je peste contre mon manque de réflexes, je me sens lourd et peu alerte, une conséquence évidente de la première partie de course. Enfin, j’arrive à Auray, cité merveilleuse, pleine de vie où les gens trainent aux terrasses des cafés rependant dans l’air leur gaité et leur ivresse joyeuse, ce petit instant humain me fait du bien et je m’éloigne le sourire aux lèvres.

La partie de parcours après Auray pénètre dans les terres. Aux petits sentiers, parfois techniques, alterne des routes de campagne pas très agréables. Mes sensations ne sont toujours pas terribles mais les jambes déroulent encore à un rythme modéré. Je marche à chaque fois que je m’hydrate ou que je m’alimente. Je ne rencontre pas grand monde dans la nuit, je fais corps avec la nature et je m’isole dans ma bulle histoire d’oublier les douleurs qui s’installent. J’arrive à Crac’h à 1h30, la douceur de l’air et les quelques encouragements des gens présents au pointage soulagent un peu mon moral que je sens friable car depuis quelques kilomètres je ressens une certaine lassitude due aux premières heures ardentes de course. Je sens bien que je suis entamé et bien plus rapidement que je ne le pensais. J’ai beau essayé de faire le vide, mes pensées ne peuvent s’empêcher de se tourner vers la journée de samedi que je redoute plus que tout avec le retour certain de la chaleur. Je suis en train de m’épuiser mentalement après avoir subi l’épuisement physique. Je reprends mon alternance de chemins et d’asphalte ; le manque de lucidité me fait toujours heurter pierres et racines, je souffre beaucoup du gros orteil du pied droit qui, fait exprès, est la première victime de ces chocs répétés…. J’entre sur un site naturel préservé, classé en zone Natura 2000 pour retrouver peu à peu les sentiers côtiers qui descendent jusqu’à Locmariaquer que j’atteins à 3h15. Je suis ici à mi-course ; le chronomètre est stoppé puisque nous devons traverser la baie en zodiaque. Des bénévoles m’équipent : gilet de sauvetage, coupe-vent puis m’accompagnent jusqu’au bateau où je rejoins 7 à 8 coureurs du grand raid ou de la course en relais pour une traversée d’une dizaine de minutes. Ce moment restera l’un des plus beau de mon périple. Sur une mer paisible, presque de velours, la lune éclaire de son halo sélène notre embarcation qui glisse, rapide, sur les eaux sombres. Je suis calé au fond du zodiaque, les visages de mes camarades se découpent dans le clair-obscur de la nuit d’été. Nous devisons de la difficulté de l’épreuve, de la chaleur, de la journée à venir, ce fut un bon moment de partage et de détente dans l’âpreté de l’épreuve.

Nous débarquons à Port Navalo. Là, ce fut terrible. Mes jambes, comme celles de mes comparses ne voulaient plus répondre ; nous étions presque figés ! La traversée à durcie nos muscles et sans l’aide des bénévoles, nous aurions eu toutes les peines du monde à débarquer. Je marche un peu histoire de réchauffer les muscles endoloris, puis je reprends doucement à courir mais quelle souffrance ! Des lames de couteaux invisibles viennent déchirer mes fibres musculaires, je serre les dents et je m’accroche pour ne pas marcher. Petit à petit, je retrouve un semblant de rythme, il me faudra près de dix minutes pour recouvrer une allure digne de ce nom. Quelques kilomètres plus loin, j’atteins le stade d’Arzon, deuxième base de vie du parcours. Cela me fait un bien fou de retrouver de la lumière et du monde. Les bénévoles, extraordinaires, sont au petits soins pour nous. Je m’alimente comme je peux, modérément mais surement, j’avale de grands verres de Saint-Yorre pour recharger en minéraux. Nous ne sommes pas nombreux ici, mais je constate que certains coureurs allongés sur des lits de camp souffrent et semblent complétement épuisés… Cela me glace le sang ! Autant ne pas cogiter et repartir au plus vite, alors je m’élance dans la nuit. Je me sens un peu mieux, je me dis qu’il faut que je profite au maximum des heures de relative fraicheur pour parcourir le plus de distance possible et ainsi éviter les longues heures de canicule. Je verrai plus tard que je ne serai malgré tout pas épargné par l’épreuve du temps…

Il est environs 5h30 lorsque les premiers rayons du jour pointent leur nez. Je ressens toujours en course cet étrange phénomène de résurrection lorsque la nuit s’achève, mes sens s’éveillent et une énergie fragile glisse dans mes veines. J’arrive à Porh Nèze à 5h50. Le pointage, ravito est très frugale ; les bénévoles ici présents sont étranges, comme endormis… La nuit a dû être longue pour eux. Je ne m’attarde pas. Deux mésaventures désagréables vont ici survenir ; d’abord je me prends une énième fois les pieds dans une racine et je chute lourdement, je m’étale sur le flanc droit, je suis un peu sonné et j’ai mal au bras. Un rapide examen me fais constater que je n’ai rien de grave mais je suis un peu flageolant lorsque je reprends ma course, la fatigue rend l’organisme moins prompt à répondre à ce genre de problème. Le deuxième écueil survient lorsque je sens sur mon abdomen un liquide couler et le tremper… Conséquence de ma chute ou non, je m’aperçois que l’une de mes flasques fuit… Je n’avais vraiment pas besoin de cela sachant que la journée s’annonce très rude… Heureusement, elle fuit par le haut ce qui fait que je perdrai systématiquement près de la moitié du contenu en eau à chaque ravito mais pas la totalité, c’est déjà ça…

J’avance sur des sentiers agréables parfois entrecoupés de petites passerelles en bois posées là pour éviter que les promeneurs ne dégradent les sols à préserver. La lumière du jour nouveau met en valeur le golfe et son essaim d’îlots. Il est 9h05, j’arrive à Sarzeau, dernière base de vie, le soleil commence déjà à frapper fort et j’en souffre très vite. Je me restaure et surtout je bois en quantité, j’arrose également ma casquette afin de soulager mon crâne en feu. J’appréhende cette fin de course, j’ai parcouru une bonne partie de la distance mais je crains de ne pas pouvoir affronter la brûlure du jour. Je me lance dans la fournaise, les sites traversés sont toujours aussi chouettes mais les effets de la chaleur se font ressentir ; mes yeux se troublent, je ne comprends pas trop le phénomène mais je vois trouble, j’ai beau me frotter les yeux, j’ai comme un voile devant moi… J’ai des frissons également, c’est paradoxal mais mon épiderme frissonne, je ressens là les symptômes d’un gros coup de chaud. Je souffre comme je n’ai jamais souffert et à cet instant je me dis que la cinquantaine de kilomètres qu’il me reste à parcourir va être terrible, que je n’y arriverai jamais, alors je me replis encore un peu plus sur moi, je ne regarde plus les paysages, je regarde en moi, je vais chercher au plus profond de moi les ressources pour avancer, et j’avance, pas vite, mais j’avance, les dents serrées. J’entends à peine les encouragements du public sur les bas-côté, je perçois à peine les tapes d’encouragement que me donne les coureurs du relais lorsqu’ils me dépassent, je survis et je pousse mon mental à son paroxysme. La chaleur est un monstre vicieux car en plus du travail de sape qu’elle opère sur l’organisme, elle me déchire les chaires… Je ressens soudainement de violentes brûlures dans le bas du dos, je ne supporte plus le contact de mon camelbag. En passant ma main à l’endroit douloureux je me rends compte que mon maillot est totalement collé à la peau. En fait l’excès de sudation combiné au frottement du sac ont lacéré ma peau et je suis à vif. La douleur est insupportable, je retire mon sac et tire un coup sec sur le maillot pour le détacher de ma peau déchirée. C’est une véritable morsure que je ressens. Je me dis que cette aventure devient un calvaire., mais pas le choix je remets le sac sur les épaules et j’accepte cette nouvelle souffrance qui ne fera que s’accentuer jusqu’au bout de l’épreuve. Pour finir, s’ajoute à cela des ampoules que je sens se former nombreuses aux pieds et particulièrement sous la voûte plantaire, ma foulée devient pénible et je marche de plus en plus.

La partie de parcours que je sillonne péniblement n’aide pas à soulager ma douleur, j’évolue sous un soleil mordant avec des zones d’ombre qui se font très rares. Pour couronner le tout, de longues parties de route s’offrent à moi, je cuis déjà par la voie des cieux et voilà que maintenant des bouffées de chaleurs viennent me brûler depuis le bitume… Ma vue est toujours aussi trouble et je commence à ressentir les premiers vertiges, la situation devient préoccupante. Une petite voix lancinante s’installe en moi, celle de l’abandon, je souffre trop, pourquoi poursuivre ? Pourquoi souffrir ainsi ? Je me bats contre cette facilité qui gangrène mon esprit, je veux atteindre le prochain ravito. Je parviens à Le Hézo, 135 km d’avaler, j’ahane, je suffoque, je m’arrose autant que je peux, cela me procure un soulagement immédiat mais temporaire. Je m’interroge sur la suite, dois-je repartir ? La raison me dit de stopper mais le mental veut poursuivre car musculairement je ne suis pas trop mal, alors je repars, la fin de matinée approche, le soleil occupe tout l’espace, je n’apprécie plus rien mais je m’entête, le tracé est inintéressant, les chemins succèdent aux routes et je ne comprends pas vraiment pourquoi nous ne suivons pas le trait de côte. Peu importe, ma préoccupation première c’est de finir, de gérer ma douleur. Mes pieds, mon dos sont de plus en plus abîmés, courir deviens un supplice, je m’arrête fréquemment pour soulager mes blessures dorsales du poids du sac. La canicule frappe aussi fort qu’elle le peut et je me prends un sacré uppercut car soudain un vertige me fait vaciller, mes yeux ne distinguent plus grand-chose et je titube, je considère à cet instant que la situation et trop critique ; je suis à 148 km de course et je suis dans l’impossibilité physique de poursuivre. Je marche jusqu’à l’entrée d’un chemin nourri d’un peu d’ombre, là, miraculeusement, un point d’eau est en place, je m’asperge pour me rafraichir les idées puis je m’assois et sors mon portable pour prévenir chez moi que j’arrête, je m’apprête ensuite à contacter le PC médical mais à cet instant, trois coureurs du relais arrivent et me vois au bord de l’abandon, ils m’encouragent comme jamais je n’ai été encouragé ! ils me disent que je vais regretter, que je ne suis plus très loin, que je dois repartir après avoir pris le temps de souffler. Simultanément je reçois des messages d’encouragement sur mon portable. Alors, poussé, presque galvanisé, je me relève, je tiens debout, je m’arrose encore et encore, je prends le temps de boire, de souffler et je reprends ma marche en avant. Mes foulées sont douloureuses, tout mon corps est meurtri mais j’ai la rage au cœur et je veux y arriver !

155 km, j’atteins Séné à 14h30, l’écume aux lèvres mais le mental ragaillardi. Nouvelle pause pour me rafraichir mais je ne peux plus m’alimenter, c’est fini, mon organisme est à bout et ne veut plus rien avaler, il faudra faire sans et vivre sur mes réserves durant les 21 derniers kilomètres. Lorsque je repars je rejoins le défilé des participants à la marche nordique. Cette longue procession soulève un énorme nuage de poussière qui n’arrange en rien mes difficultés visuelles. Je double ces marcheurs comme je peux, ils ont toutes et tous un mot gentil pour moi, une tape amicale, je bois leur énergie, j’en ai grand besoin. J’arrive à Port Anna, 163 km de parcouru, il ne reste presque plus rien à faire, j’approche mais c’est si loin… J’agonise physiquement, mes ampoules m’empêchent maintenant de courir et mon dos est une plaie douloureuse. Les vertiges sont aussi là mais la tête se bat comme une damnée. D’ailleurs cette tête je la refroidi sous l’eau d’un point rajouté par l’organisation mais maladroitement je perds l’équilibre et je termine les pieds trempés ce qui décuple mes déchirures aux pieds.

Je quitte les lieux avec la perspective de l’arrivée en point de mire. Je marche aussi vite que je peux et je parviens à dépasser des marcheurs bien plus frais que moi. Mais je suffoque toujours autant et si le soleil me dévore, l’ombre est au abonnée absente. A un moment je passe à l’arrière d’un camping dont les gérants ont eu l’heureuse idée d’installer un tuyau d’arrosage qui me permet de prendre un bon coup de fraicheur. Je distingue au loin l’entrée du port de Vannes, une violente émotion me submerge mais je ne craque pas, j’avance, j’avance, et je sens que mes tourments prendront bientôt fin, je repense à cet instant où j’ai failli abandonner, le mental est une chose étrange. J’essaie de mentaliser des images positives pour me porter. A un moment un petit bout de femme me double, il s’agit de la première féminine qui me rattrape à moins de 3 km de l’arrivée, elle trottine encore, doucement mais surement, elle est marquée, elle m’encourage et me demande de la suivre. Je lui réponds que mes jambes veulent bien mais plus mes pieds ; elle insiste, j’essaye de lui emboiter la foulée mais les ampoules que j’ai aux pieds ne m’accordent plus ce privilège. Alors je la laisse filer.

J’entre sur le port, l’ivresse du finish gomme la souffrance, Julie est là avec Nolan et Nathaël deux de mes fils, j’invite ces derniers à finir avec papa, je me remets à courir, c’est un supplice mais la ligne d’arrivée est juste en face de moi, je prends la main de mes fils et tous les trois nous franchissons la ligne bras levés. La suite n’est que souffrance de la douche jusqu’au retour à la maison. Je termine cette aventure en 23h59 minutes à la 23ème place pour 536 finisher et 1253 partants. Je suis ravi de ce classement inespéré après tant d’aléas dans les 60 derniers kilomètres. La chaleur aura brisé plus de la moitié du peloton il fallait être costaud pour finir et j’ai bien failli ne pas l’être. A l’heure où j’écris ces lignes, soit presque 15 jours plus tard, j’ai bien récupéré, mon dos porte encore les stigmates de ce long périple et mes pieds guérissent gentiment. Concernant cet ultra, le plus long de France, si la vue sur le golfe est prodigieuse, je regrette les longs passages sur enrobé de la deuxième partie de course, mais cela restera la course la plus épique que j’ai eu à réaliser.

3 commentaires

Commentaire de c2 posté le 16-07-2018 à 11:06:29

Belle description de ce corps qui dit parfois stop et de ce cerveau qui lui dit encore.
Bravo pour le chrono accroché avec une météo très très (trop) chaude.
Perso un grand souvenir ce grand raid couru en couple à deux. Magique.

Commentaire de valdes posté le 16-07-2018 à 21:25:44

Ah ben dis donc dis donc, ton corps t'a peut-être lâché, mais la tête, alors la, la tête, la grande gagnante. Chapeau à elle et quand même un peu à ton corps, hien parce que 23H59' dans de telles conditions ...
Chapeau la tête et le corps, alors.
Chapeau à toi aussi en passant, puisque cette tête et ce corps sont apparemment les tiens et oserais-je dire pas du tout les miens. Hélais

Commentaire de quichotte1976 posté le 17-07-2018 à 08:49:54

Finisher ou non , nous avons tous vécu quelque chose d'exceptionnel sur cette édition, pas de montagne, pas de dénivelé mais la rudesse absolue de la météo qui nous aura tous sérieusement malmenée. On aura beau se préparer physiquement pendant des semaines à de telles distances, rien ne pourra nous préparer à la souffrance induite par la chaleur ou le froid extrême.Cela restera gravé en moi!

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