Récit de la course : Ultra Trail Côte d'Azur Mercantour - 145 km 2018, par Thibaud GUEYFFIER

L'auteur : Thibaud GUEYFFIER

La course : Ultra Trail Côte d'Azur Mercantour - 145 km

Date : 15/6/2018

Lieu : Nice (Alpes-Maritimes)

Affichage : 1014 vues

Distance : 145km

Objectif : Pas d'objectif

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Le récit


Mon sac comme une pieuvre molle me colle aux omoplates Les odeurs iodées et moites du bord de mer se mêlent à celles des crèmes solaires. Je viens de faire contrôler mon paquetage.  Les semelles oranges de mes baskets neuves semblent vissées entre le bitume  rouge fondant et le ciel un rien trop bleu de la promenade des Anglais.

 

Je cherche une lune invisible et guette les correspondances comme on guette un premier signe. Un tram pris au vol puis  un bus plus tard. Je me retrouve à palabrer avec des coureurs de tous horizons assis en lotus sur le lino crasseux de ce tortillard qui devient un temple aux colonnes d’inox, pour des gourous sans maisons. Il nous ballote dans la montée de Cimiez en projetant des légendes de coureur et des rapprochements involontaires dans les virages.

Enfin il se décide à nous vomir sur l’aire Saint-Michel. Des policiers en armes, et l’haleine d’une chaleur étouffante nous accueillent. Suivant une piste poussiéreuse on rejoint une  forêt de résineux. Ses poches d’ombres  deviennent des ilots bienfaisants où s’agglutinent des grappes de sacs aux marques hypertrophiées, et des corps alanguis  en quête d’un repos impossible. Une heure d’attente avant le coup de feu ! On vérifie une millième fois le matériel, on se parle peu ou à voix basse. On ferme les yeux, on se concentre car en fait la réalité c’est que tout le monde se prépare au choc.

Le speaker brise la torpeur qui gagne la forêt désormais bondée de dossards tendus, d’accompagnants goguenards ou admiratifs. Il parle des forces en présence, des territoires à conquérir avec pour seules armes son cœur et ses jambes. Les quadriceps puissants des leaders arrivent derrière la ligne, les  sourires sereins et  les mains entendues se serrent. Nous sommes vendredi 18 juin il est 17 :00 et les runnergames sont déclarés ouverts!

 Les coudes s’entrechoquent, la poussière du dragster de cette chaîne humaine monte dans l’air brûlé. Tout s’emballe en un rien, et le mont Chauve est englouti dans le feu et l’eau de nos maillots. , descente sur Tourette et remontée sur les ruines de Château neuf, le jour décline, les champs contre-champs des montagnes au loin se fondent dans des teintes pastelles.


C’est beau pourtant il faudrait ralentir, ça va bien trop vite ! On grimpe vers le Mont Férion à 1412m et les premiers signes du coup de chaud sont dans ma tête. La nausée, la lassitude et en fait, je dois l’avouer, une envie de pleurer sur un rocher en rentrant me faire plaindre me traverse l’esprit. Etre normal, tranquille en paix avec soi, ne pas malmener son organisme, arrêter ses quêtes aussi vaines qu’incessantes… Qu’est ce qui m’en empêche ? Qu’elle est cette force invisible, cette décision sourde qui me retire ce droit ?


C’est beaucoup trop tôt pour se poser ces questions sans réponses ! Qu’est ce qui ne tourne pas rond aujourd’hui? Il faut que je reprenne la situation en main. Des randonneurs se préparent à une nuit de bivouac sous les vastes voutes d’une chapelle je pense. Je m’approche d’eux je suis presque à sec  Ils me confirment que j’ai une sale mine et me refilent deux gorgées. Finalement je reste auprès d’eux Je pose ma tête cinq minutes sur mon sac histoire de faire le point et analyser ce qui m’a échappé.

Je repars dans le troupeau avec des doutes, un coupe vent et des frissons. Enfin le Férion, Nice derrière nous scintille déjà comme un Noël à New York et devant nous plus de 1200m plus bas Levens qui nous attends timidement se blotti dans son fond de vallée.

Enfin on la touche cette première base vie. Je suis gris, nauséeux  globalement mal en point après juste 30 km. La soupe épaisse, forte et chaude au Pistou ne passe pas. Je m’allonge sur un lit de repos dix minutes pour faire descendre cette boule dans ma gorge mais je ne me suis pas couvert et en me relevant  je tremble de tout mon long. Un bénévole me propose une couverture de survie j’accepte avec joie et j’ai l’air tellement content qu’il m’envoie aussi les pompiers. Ces derniers ont, je dois l’avouer, du mal à comprendre  qu’il me faut m’habiller avec autre chose que mon maillot trempé pour aller mieux et à accepter l’idée que je veuille repartir. La responsable du groupe d’intervention  arrive me demande du haut de sa queue de cheval qui bat l’air si j’accepte de me soumettre à une série de tests. Je décline en lui rappelant que le cœur du problème est ma tenue vestimentaire inadaptée. Je commence à avoir du mal à rester diplomate, voir une furieuse envie de m’emporter. Elle me lance alors comme une gifle que puisque je le prends comme ça elle va contacter le médecin de course qui sera lui habilité à me retirer mon dossard.  J’obtempère et je fulmine, toutes les mesures prises sont normales je viens de griller 15 minutes inutiles.

 

Et puis à force d’attendre je suis glacé, je me relance dans la nuit épaisse histoire d’aller voir le sanctuaire de la madone d’Utelle (j’adore poursuivre des madones en pleine nuit). Pourtant je m’endors comme un légionnaire épuisé dans la montée, je n’avance pas et en plus pas droit, je me pose sur des blocs l’esprit intensément vide. Pourtant un petit miracle se produit j’entends une flute au loin. Dans l’air vibre Bella Ciao, ce chant de révolte des partisans italiens, résistant pendant la seconde guerre mondiale. C’est aussi crédible qu’un mirage en pleine montagne et portant l’écho étrange s’étoffe, peu à peu j’entends des voix d’hommes qui chantent derrière ? En marchant je chante avec eux et j’oublie tout le reste. Je croise le groupe de spectateurs improvisé qui a eu cette idée géniale et je les embrasserai presque.

On redescend sur Utelle (km 45), joli ravito, chaleur, sourires, belle gaieté de tous,  je remange enfin la soupe est artificielle mais les gressins italiens. Je grappille des raisins en parlant à mon voisin de droite. Celui-ci s’interrompt et éjecte en une gerbe, deux litres de mixture douloureuse sur le pavé.

Je lui amène de quoi se réhydrater et je repars pour près de 1500m de grimpette vers le Mont Tournairet (2086m). Mes jambes vont mieux et je suis lucide et à force de ne pas trop y réfléchir je vais y être au lever du jour. Je suis enfin rentré dans la course. Nous y voilà, magnifique contre-jour sur la fin, les silhouettes noires se détachent sur l’arête dorée.


La journée est radieuse la vue panoramique sur les cimes encore blanchies une tentation lointaine. En attendant c’est parti pour une dégringolade flambante de 1500m  vers Roquebillière. Belle tranche technique reconnu avec mon ami Cyril Martel, les coefficients vertigineux de pente herbeuses, les appuis glissés, les sauts de blocs en blocs c’est un festival. Les crampons se tordent, la gomme chauffe, les bras jouent les équilibristes et la sueur coule des tempes en continu mais la puissance du sentiment de liberté est indescriptible. Pendant ce temps là le soleil monte triomphant et je termine avec Fred un super descendeur monté sur des Scott jaunes.

 

Seconde base vie Roquebillière (71ème km) je me gave de pastèque craquantes de pâtes épaisses noyées sous des monceaux de fromage fondu et change mes fringues en vue des fortes chaleurs annoncée. Les bénévoles boostent devinent, agissent, décidément c’est un poste clef dans cette histoire. Un gars qui a fait toutes les éditions m’explique que cette première mi-course n’était que le hors d’œuvre et que les vraies difficultés arrivent. Sur ces encouragements je redécolle de la base.

Un bloc de 2000 m de montée barre l’horizon la cime de la valette de Prals 2496m sera au bout mais on est loin d’y être. Je discute avec un sexagénaire incroyable, pas de bâtons, troisième ultra en cinq semaines, gérant d’un magasin type biocoop, une fille chevrière, des légendes à raconter pour encore mille kilomètre et surtout une absolue gentillesse dans tous ses mots. On est une petite bande de quatre maintenant, ça monte fort, et le soleil cogne comme un damné. On se tient les uns des autres et on se tape 1200m d’un coup avant de se trouver un peu hagard sur  la crête rugueuse serre de Claperiole. Descente bienfaisante de 250 dans des bois à flanc de pente, et c’est le relais des Merveilles. Je retrouve un équipier du tout début Mickael qui semblait dans une grande forme. Il est là depuis 1h30’ dépité. Il a perdu connaissance dans cette dernière descente heureusement sur une zone non exposée, il ne sait ni pourquoi, ni combien de temps ça a duré et n’a eu aucun symptômes avant coureur. Vu ce qu’il reste à traverser il décide de poser son dossard. C’est la bonne décision, mais c’est raide de le faire. 

 

Je repars avec le dernier de la bande des quatre Nicolas qui est accompagné  de deux copines qui l’encourage. On se marre bien, elles sont survoltées, n’arrêtent pas de nous chambrer sur notre allure délabrée, nos gueules défraîchies, les selfies et les vannes fusent. Elles courent demain mais partent sur le km vertical nous séparant encore de la cime histoire de se mettre en jambe. Au deux tiers Nicolas fait une pause avec ses groupies et je continue dans une ambiance devenue minérale et silencieuse. Enfin la cime, l’ambiance est dépouillée, ouverte, venteuse.

Belle descente de pierrier tout en dévers sur le vallon de la Madone de Fenestre, traversée de névés, je remonte dans le classement entre la 40e et 45ème place me dit-on. Au ravito de la madone les bénévoles sont d’une enthousiasme contagieux, à tel point qu’un type qui voulait abandonner n’ose même pas le dire. Je repars nourri et réhydraté vers cime du Piset (700 D+). La descente nous fait traverser le bois dense qui surplombe le lac émeraude du Boréon c’est interminable mais la descente dans la forêt finale est un point d’orgue de la course. Je tombe les 400m de chute libre dans les bois en dix minutes shooté à l’adrénaline avec des pieds de jongleur de rue.

 Me voilà au Boréon, lieu mythique de mon enfance à deux pas du parc Alpha.


Je trouve les groupies de Nicolas, adorable, au petit soin avec moi en attendant leur héro. Mais le jour décline et le sommeil ne va pas tarder à me rappeler que je vais entamer une deuxième nuit blanche. Je me tâte : dormir 20’et anticiper le problème ou repartir chaud. Finalement j’emboîte le pas d’un binôme et repars à l’instinct vers le Mont Archas (2526 m). Encore 1000m d’ascension sans pause pour passer cette aiguille réputée sur le profil. Je suis vanné,  une pluie lente entame sa chanson, mes pas son court, ma marche laborieuse. Le binôme va trop vite pour moi je croise un jeune anglais défait qui fait des pauses tous les trois lacets puis un jeune pompier le genre taiseux mais on a le même tempo. Les coupes vents sont désormais indispensables, il est plus de 20h, nous sommes entourés d’une couronne de montagnes habillées d’une résille spectaculaire de névés, le brouillard monte de la vallée pendant qu’un arc en ciel traverse l’espace au crépuscule. Je n’ai plus la force de sortir l’appareil pourtant je sais que ce serai la meilleure prise. Enfin le sommet, 21h il fait encore jour. Dans la trace directe pour redescendre (1000 m de D-) l’herbe boueuse et les rochers trempés tartinés multiplient les pièges, mes poses de pieds perdent en précision et j’encaisse une chute plus spectaculaire que grave.  Je rallume la frontale, (ça c’est vraiment un moment dur) on retrouve Fred et on chemine en continuant à courir direction la Colmiane. Je suis de moins en moins lucide, la piste DFCI menant à la station est définitivement lassante, tout se ressemble au point que je finis par croire que je tourne en rond. En même temps je suis de moins en moins étanche et tout un tas d’idées sans queues ni têtes, inachevées germent et se racornissent tout aussi tôt. Je décroche du tempo et me trouve seul ce qui n’arrange rien.

 

Finalement me voilà sur une chaise en plastique au ravitaillement, je suis en mode robotique le sommeil délite mes pensées et ma volonté. Pourtant avec Fred on repart, on papote il a la régularité et la détermination d’un guerrier spartiate mais très vite je décroche mes pensées deviennent des mouches folles. Dans la forêt je dors 15’ sous ma couverture de survie, deux jeunes coureurs prennent de mes nouvelles je m’ébroue et les rejoints. La dernière montée de 800 m est éprouvante, je titube, j’ai froid, un bénévole au pied d’une tente géode me file deux stop-tout c’est bon et c’est bizarre comme ce geste me réveille. Dernier ravitaillement au sous col du Varaire et sept kilomètres absolument interminables, les lumières jaune d’un village, des routes, des routes, des voitures laides des départementales, des chemins laborieux en fait tout est désormais laborieux vain privé de sens je n’en peux plus ! Je veux  juste arriver et dormir  au plus vite. Enfin le ruisseau urbain de Saint Martin qui coure  le clocher, une arche silencieuse et quelques veilleurs de feu à moitié endormis qui chuchotent mon arrivée pour ne réveiller personne. Il est 4h30 du matin, je coure depuis plus de 35h  je suis 37ème sur 400 au départ avec plus de 50% d’abandons et quoique je fasse ce soir ou demain le monde me paraît encore si grand…

 

Merci à tous les anonymes qui émaillent les chemins déraisonnables, à mes lecteur bienveillants et au meilleur club du monde !


 


 https ://photos.app.goo.gl/KP3uvtQmckW2dme38

3 commentaires

Commentaire de PhilippeG-586 posté le 29-06-2018 à 15:08:31

Bravo Thibaud, très bien ton récit, tout imagé, on s'y croirait ;-)
Ca change des autres basés sur les chronos et les perfs...
(Je reconnais bien les lieux décrits)
Bonne récup à toi:
Philippe

Commentaire de Thibaud GUEYFFIER posté le 29-06-2018 à 15:57:25

Merci beaucoup Philippe pour ton retour. Ce sont mes "premiers pas" de Kikourer actif. Et ce premier encouragement a véritablement une saveur particulière. 🙃

Commentaire de banditblue29 posté le 29-06-2018 à 22:07:03

Beau récit, qui change effectivement (on n'a pas tous la fibre littéraire ;-)).
Il n'empêche, l'UTCAM c'est chaud! Bravo :-).

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