Récit de la course : Jungfrau Marathon 2015, par Tikadi

L'auteur : Tikadi

La course : Jungfrau Marathon

Date : 12/9/2015

Lieu : Interlaken (Suisse)

Affichage : 213 vues

Distance : 42.195km

Objectif : Terminer

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Marathon de la Jungfrau 2017

JOUR J
Samedi 9 septembre - 6h30
Chaque matin de course est toujours teinté d’un léger pressentiment, d’une légère tension intérieure. On prépare consciencieusement ses affaires, le tracé est étudié et le plan de course approuvé mais ce matin-là, je ne suis pas prêt comme j’aurai dû l’être auparavant. J’ai renoncé à écouter ma voix intérieure, j’ai négligé mon corps, l’équilibre est rompu. La tension musculaire nécessaire pour répondre à l’effort demandé n’a plus la même intensité. Je sais que j’ai les capacités pour finir cette course mais il faut désormais négocier avec un nouveau paramètre : la motivation. Oui, je reconnais mes faiblesses et je vais devoir adapter une nouvelle approche. Il y a 9 mois, je pensais remonter la pente, ce matin je vais l’affronter. Mon petit déjeuner prend des allures de cérémonial. Je suis calme, silencieux, détendu et conscient de ma situation. Quelques tranches de pain, un bon mug de thé et deux verres de jus de fruits sont mon premier ravitaillement de la matinée. Après avoir salué mes coéquipiers et leur souhaiter bon courage, je me dirige vers le point de rendez-vous.
 
8h00 : Je dépose mon sac. C’est l’effervescence et je ressens une certaine fébrilité. Nous partons dans 30 minutes et tout le monde se bouscule à l’approche des consignes. Je me dirige vers la ligne de départ, secteur 1, surclassé… pour avoir donné mon meilleur temps au marathon. Aïe ! Je me retrouve malgré moi dans les 4h - 4h30. Je me sens comme un cheval de trait parmi des purs sang anglais… Qu’importe. Short, gants, veste autour de la taille, casquette… je suis prêt.
 
8h15 : Je m’échauffe, trottine, respire tranquillement. Il fait frais, la météo correspond au prévisions, c’est bon signe. J’observe, je m’imprègne de l’ambiance festive et électrique. On distribue des drapeaux suisse pour le 25e anniversaire de la course mais je ne m’encombre pas de cela, j’en récupérerai peut-être un plus tard.
 
KM0
Nous franchissons la ligne de départ à 8h30 et maintenant c’est l’inconnu. Les premiers kilomètres se font tranquillement en évitant le rush. Je suis en mode économique jusqu’à la fin : 140 pulsations par minute, 10 km/h de moyenne. Je compte faire le semi en deux heures puis la seconde partie en 2h30-3h si tout va bien.
 
KM7,4 - 39 mn - Boningen
Mon rythme est trop élevé et je ne cesse de me faire doubler. Nous quittons la ville pour longer le torrent en direction de l’entrée de la vallée.
 
KM10 - 55 mn de course - Wilderswil
Le premier village se traverse sans trop de difficultés, encouragés par le public, la fanfare et les jeux de cloches. Un raidillon, un faux plat puis une belle montée nous imposent leurs rythmes. Je me sens contrarié par la soudaineté et la dureté de l’effort. Je me remémore le trail de Montoncourt : la course n’est qu’une succession de tensions, de relâchements musculaires auquel il faut associer un mental sans cesse mis à l’épreuve. C’est ce qui est le plus difficile. Ce séquençage physique et psychologique est à l’opposé de ce que j’appliquais jusqu’à présent sur un marathon où l’effort se distillait avec finesse et justesse tout au long de la course. C’est dur.
Le chemin continue sa légère ascension, drainant ce long cortège processionnaire, tantôt abrité par les bois, tantôt ouvert sur une prairie arborée. L’humidité, le torrent et ses multiples avatars nous accompagnent en serpentant, alternant accès de fureur et tourments canalisés. Mon souffle est régulier, je me sens bien dans cette fraicheur matinale, le soleil est toujours sous la couette et malgré un doute constant pour la suite de la course, je reste confiant.

KM15 - 1h24 - Gündlischwald
Nous traversons le village d’une traite pour nous faufiler sur un sentier un peu plus étroit. La voie de chemin de fer nous accompagne jusqu’au 21e kilomètre. Nous avons l’agréable surprise d’être salués et encouragés bruyamment par de nombreux voyageurs-supporteurs partis à la conquête de la Jungfrau. Je m’amuse à comparer cet enthousiasme délirant avec une séquence d’un film de Miyazaki. J’adore.
Nous traversons des hameaux nourris par les encouragements des résidents, passons plusieurs ponts en bois, passerelles et raidillons casse-pattes. Au fur et à mesure de notre avancé, notre angle de vue s’élargit progressivement, laissant paraitre une large vallée flanquée de parois rocheuses dont les sommets baignent dans une brume disparate et donne à cette magnifique scène des allures de fjord norvégien.

KM20 - 1h52
L’arrivée à Lauterbrunnen se fait dans la douleur : un raidillon à couper les pattes qui débouche sur une route suivit 50 mètres plus loin d’un virage en épingle dont le dénivelé marque le début des festivités. Je lève la tête et regarde au-dessus de moi : c’est haut, c’est franchement pas sympa de nous accueillir ainsi. Après avoir réduit l’allure, je reste constant dans mon effort en essayant de rester concentré. Surtout ne pas marcher. Les acclamations vous aspirent et vous font croire que cette soudaine altération est provisoire : il n’en est rien. Après avoir amorcé le virage, un faux plat de résistance vous est offert pour vous souhaiter la bienvenue. La rue est animée, je voudrais bien sourire mais la grimace est ma seule marque de sympathie à cet instant ! Désolé ! Le ravitaillement n’est pas encore en vue mais quelques instant plus tard, l’apparition soudaine des chutes d’eau du Staubbach (300 m de haut) et de leur longue chevelure filiforme m’illumine de joie. Je reste pantois, en admiration, ému par ce spectacle saisissant. Les habitations situées au pied de ces dernières paraissent comme maisons de poupées et sont condamnées à le rester face à cette nature imposante à vous couper le souffle.
 
KM21 - 2h 05
Je profite d’un bon bouillon chaud (love) distribué au ravitaillement pour faire le point : tout va bien physiquement et le moral est au beau fixe malgré la météo. Je suis content de ce premier semi. Il nous reste 5 km avant d’entamer la montée sur Wengen situé là-haut ! Je repars avec enthousiasme, j’ai hâte d’en savoir plus.
La vallée est magnifique malgré cette pluie fine. Le public est nombreux, toujours à nous encourager. C’est réconfortant. Nous continuons sur 3 kilomètres avant de bifurquer sur la gauche pour revenir sur Lauterbrunnen par la route principale. Un léger dénivelé nous permet de prendre de la vitesse et de récupérer tranquillement Cela fait du bien mais je garde un oeil sur mon cardio.
Nous revenons au village et progressons sans trop de difficultés avant d’arriver sur une légère côte qui se négocie sans trop d’effort, un dos d’âne comparé avec ce qui nous attend… Un passage sous la ligne de chemin de fer, une nouvelle montée et au détour d’un virage : le mur ! Nous nous arrêtons net quelques mètres plus loin, stoppés dans notre élan et notre stimulation. La pente est trop raide !!

Mon ressenti au KM26 (800 m)
j’ai envie de courir, de me relancer mais c’est physiquement impossible. Je m’arrête pour reprendre mon souffle, tenter de réaliser ce qu’il m’arrive. Nous ne sommes plus seuls ! Dorénavant, il nous faudra marcher ensemble ! Combien de temps avant d’arriver en haut ??? La tête baissée, le regard fixant le sol, le souffle court et les mains sur la taille ou sur les cuisses, je reste concentré, les pieds, mollets, jambes et fessiers chauffent.
C’est impressionnant d’entendre les respirations de chacun, de percevoir cette cacophonie qui s’unifie dans un même effort, une même volonté. Lentement, nous progressons en silence, zig-zagons à flanc de montagne, protégés par les bois sur ce chemin long de deux kilomètres. Mon GPS m’indique que la pente est proche des 18%. Lentement, nous avançons. Je m’arrête un instant pour me redresser. Une jeune femme m’invite à reprendre mon effort. « Kommen » Je m’exécute. Je me sens touché émotionnellement par ce geste de solidarité. Inoubliable sensation d’unité et de respect les uns envers les autres. Plus loin, nous passons un virage en épingle, matraqués par « The Wall » de Pink Floyd mais cela n’altère pas notre motivation. Nous sortons de la forêt après 30 minutes d’efforts qui nous ont parut une éternité. Repartir… facile à dire. Il me faut quelques pas pour récupérer. Il n’est plus question de temps mais de gérer son effort.
 
KM28 - 3h04 (1100m)
La vue semblait se dégager vu d’en bas, c’est loupé ! Le plafond nuageux est de plus en plus bas. Nous croisons le train à crémaillère, saluons les touristes encapuchonnés et poursuivons notre route. La relance se fait assez facilement et les quelques bosses sont négociées sans difficultés. Néanmoins, nous subissons encore l’exigence de la montagne avec de nombreux faux plats et raidillons qui nous obligent à marcher à nouveau. Le bitume annonce la proximité de Wengen. Enfin, des routes un peu plus horizontales et carrossables… à première vue. Le passage dans le centre-ville est fantastique mais teinté d’une légère inquiétude de ma part. Il nous reste 14 km.
La sortie de Wengen n’est que la confirmation que nous sommes bien en montagne et que le macadam ne vous permet pas forcément de courir plus vite dans un sens ou dans un autre d’ailleurs !! La grimace est de retour et il nous faut encore marcher puis se relancer et encore s’arrêter. Je suis devenu un piéton… La déception, le doute s’invitent à ma table et partagent mes réflexions. « Tu arrives demain matin ou ce soir ??? » Je ne me retourne même pas pour apprécier le panorama. Quitter la ville au plus vite. Nous poursuivons désormais notre randonnée… sur des chemins forestiers.
 
KM35 - 4h12 (1500 m)
« Je vaux moins qu’une vache ! ». Cela fait une plombe que nous marchons activement sur ce chemin et je suis dépité. J’ai besoin de courir… Nous alternons marches rapides et relances en courant sur de courtes distances. Nous sommes tributaires de la moindre variation de relief, du moindre changement de dénivelé. La fatigue s’accumule mais je pense surtout que le temps est terriblement long. Les vaches, les alpages, les sapins, les cailloux (Cabrel) et la brume… la routine. L’humidité est supportable et le ravitaillement toujours le bienvenue (penser à liker la page Facebook du Bouillon chaud de la Jungfrau ! Je me régale, un réconfort pour l’âme et le corps).
 
KM38 - 4h48 (1800 m)
(NDLR : Je vous promets, c’est plus très long…)
Nous entamons la dernière partie de la course et évoluons désormais sur des sentiers de randonnée, étroits, caillouteux, glissants et ravinés. Nous progressons en file indienne, serpentons, franchissons, grimpons, évoluons en silence parmi les rochers et la lande, absorbés par la brume et par nos pensées. Juste devant moi, un coureur tintinnabule et agit comme un lièvre, un repère sonore dans ce paysage fantomatique. Pousser sur les jambes, parfois pointer du pied, s’agripper aux quelques cailloux émergeant du sentier. L’effort est constant, la pente est raide parfois mais le souffle est lent et régulier.
Le dernier ravitaillement passé, la dernière soupe ingurgitée et nous repartons de plus belle. Petit embouteillage 100 mètres plus loin et un arrêt de 10 minutes afin que chacun puisse suivre « notre ligne de vie » sans bousculade. Le temps ne compte plus à cet instant. Au loin, le son de la cornemuse, tel le chant des sirènes, comme un hymne à la joie, un réconfort. L’arrivée n’est plus très loin.
Un passage abrupte, limite à quatre pattes et la fameuse longue ligne de crête rectiligne précédant les 40,5 km, pente de 15% qui nous met à l’épreuve et nos cuisses hurlent aussitôt. Pas besoin de relever la tête pour savoir où l’on va, fixer le sol, respirer et oublier la douleur. Une pluie fine continue de tomber et le son de la cornemuse nous encourage à ne rien lâcher. On y est !
 
KM40,5 - 5h37 (2100 m)
Salutations au bagpiper, sourires, remerciements d’un geste amical à ceux qui nous libèrent de ces derniers mètres, pour enfin entamer la descente vers la ligne d’arrivée. Le public est de nouveau présent et les encouragements viennent rompre avec ces longs moments de solitude et de fatigue imposée. La piste est rapide et elle glisse par endroits. Il faut veiller à marcher sur des zones empierrées.
Je reprends mon souffle, cours à faible allure car nous sommes à flanc de colline. Petite pente et descente à nouveau vers l’autre versant. Un ultime ravitaillement de fortune (pas nécessaire) puis le chemin s’élargit nous permettant ainsi de courir à nouveau. La descente est risquée car la boue, l’eau et les pierres sont difficiles à négocier. Il faut prendre la bonne trajectoire, slalomer entre les coureurs à l’arrêt et ceux qui trottinent. C’est de la folie, je cours comme un dératé, les pieds frappant violemment le sol pour tenter de ralentir. J’éclabousse, je marche dans des flaques d’eau, je suis emporté par mon élan et par la joie de pouvoir enfin avancer, courir, voler. Mes jambes vont bien et mes genoux devraient tenir !
Le passage le long du lac me permet de reprendre mon souffle mais 200 m plus loin, le scénario recommence. Je rigole, j’exulte de joie, j’y suis arrivé (pas vraiment à l’heure) et les 50 derniers mètres se font sous les encouragements du public venus nombreux braver les conditions météo.
 
KM 42,195 - 5h47 (2000 m)
Je franchis la ligne d’arrivée à vive allure mais quelques mètres suffisent pour m’arrêter. C’était juste. Je souffle, je suis content d’avoir pu finir. Un rapide passage pour prendre le t-shirt, la médaille et la fameuse tablette de chocolat suisse, je me bâche et je me dirige vers la station pour enfiler des habits chauds. Je me retourne et contemple le si peu qu’il nous est offert : j’aperçois un semblant de bannière annonçant l’arrrivée et les quelques habitations noyées sous une brume stimulée par un vent cinglant. Le froid est plus vif en raison de l’altitude, je ne dois pas traîner et j’ai hâte de me réchauffer. Il y a beaucoup de monde, entre les coureurs, les amis venus encourager les participants, les touristes et les groupes de scolaires venus visiter la Jungfrau. Ambiance sortie d’un stade de foot mais rapidement, il faut s’abriter car des bourrasques et le froid est de plus en plus difficile à supporter. La tempête arrive.
 
PAUSE
Notre grand vestiaire est situé dans les hangars d’entretien des trains à crémaillère. Le contraste est saisissant : les odeurs, la chaleur humaine, les exclamations, les discussions… Je me change, mange un morceau et je reste assis à me reposer au chaud. Les coureurs arrivent pour certains transits de froid ou épuisés, les membres endoloris, les doigts un peu gelés et incapables de defaire leurs lacets. Les visages sont marqués, les corps mis à mal. Reprendre des forces avant d’affronter à nouveau le froid pour le retour et ne pas choper la crève !
 
Je reste plongé dans mes pensées durant le retour sur Interlaken J’observe le paysage à travers les carreaux embués du train, les nuages, la silhouette des montagnes cachées par la brume. Je tente de retrouver un passage familier comme pour apprécier encore plus mon confort actuel. Je suis choqué, marqué par cette journée. Je me sens bien mais aujourd'hui, il s’est passé quelque chose.
À suivre…

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