Récit de la course : Courmayeur - Champex - Chamonix 2016, par Bruno Kestemont

L'auteur : Bruno Kestemont

La course : Courmayeur - Champex - Chamonix

Date : 26/8/2016

Lieu : Courmayeur (Italie)

Affichage : 900 vues

Distance : 101km

Matos : 5 Kg sur le dos dont, en plus du matériel obligatoire, 500 g d'Overstim longue distance et 3 litres de boisson (2 l d'eau en camelback). Pas d'assistance ni de sac de décharge.

Objectif : Terminer

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CCC magnifique !

Puisqu'il y a déjà d'autres récits, je vais essayer de surtout insister sur mes impressions visuelles, en récoltant quelques photos caractéristiques sur le net. J'aurai eu 25h20 de pur plaisir, dont une heure un peu maso, et 30 minutes d'enfer total. Je n'aurai fait que 3 grosses erreurs. Mais commençons par le début vendredi matin.

Profil de la course

L'ambiance commence dans le bus qui nous mène de Chamonix à Courmayeur. Dans les 3 boxes de départ règne cette ambiance particulière des gros événements: selfies, observations de toute cette foule venue des 4 coins du monde, le tout sous le bruit assourdissant d'un mauvais haut-parleur des années 60 qui crachotte des discours incompréhensibles, apparemment en italien et en français. La portion très large jusque dans le bois permet à chacun de se positionner. La montée (D+1500) en file indienne vers la Tête de la Tronche se fait donc à mon rythme et sans aucun inconvénient. On arrive rapidement sur des alpages avec une vue superbe à 360 degrés, en particulier sur les glaciers et la vallée d'Aoste.

Vallée d'Aoste

Photo

Il fait très chaud, comme prévu, et la lumière rasante sur les marcheurs bigarrés dessine de belles photos qui se perdent dans mon imagination (quand je serai vieux, je ferai des photos des traileurs).

Courmayeur vers tête de la Tronche, vue sur glaciers

Photo Juan Escobar

J'arrive à 12:12 et 1494è au sommet de la Tête de la Tronche où nous attend un ravitaillement supplémentaire apporté par hélicoptère. La descente qui suit est matelassée et agréable. Seule difficulté: ne pas se casser la figure par distraction tant le paysage est magnifique.

Coureur en descente

Photo Doug Mayer

On court ensuite dans les alpages sur une dizaine de Kms parsemés de ruisseaux pour se rafraîchir, en essayant de ne pas attrapper de torticoli à regarder à droite et à gauche les montagnes ou la végétation. Il faut résister à la tentation de s'arrêter pour cueillir des myrtilles.

Au passage, on s'approvisionne aux refuges Bertone et Bonatti, parfaitement accueillis par les bénévoles italiens.

Refuge bertone

Photo Doug Mayer

Je prends beaucoup de plaisir à immerger ma tête complètement dans l'eau à l'occasion. Par cette chaleur, cela me donne unne sensation de vacances à la mer.

Se rafraîchir autant que possible

Photo Christine06

On entame enfin la montée vers le Grand Col Ferret (750 D+).

Près du Grand Col Ferret, glacier au fond

Photo George Cooper

J'y arrive à 16h39, en 1150è position et en pleine forme. Si j'ai bien compris, on y laisse l'Italie derrière nous, la France à gauche et bonjour la Suisse !

Borne frontière du Grand cole Ferret

Photo Anne-Sophie Bey (Amoureux de la Montagne de Chamonix)

A partir d'ici, quand on rencontrera des randonneurs, la proportion italienne de "Bravo !" et "Bravo Bruno ! " diminuera progressivement vers un peu plus de "Bravo !" et "Bravo Bruno !" en français. Mais il reste toujours des bénévoles italophones et francophones répartis sur toute la course. C'est la semaine de l'UTMB et de ses courses annexes dans tous les villages du tour du Mont-Blanc ! Une organisation parfaite à laquelle on a l'impression que tous les habitants participent (ont-ils attaché les récalcitrants dans un arbre?).

Descente dans l'alpage, coureurs de dos

La descente est très belle et assez facile, avec des petites mares où je résiste à la tentation d'aller voir s'il y  a des têtars. J'ai l'impression de faire la course parfaite en suivant bien les conseils donnés par Thomas Beirnaerts (le 2è Belge à l'arrivée, dans les 70è au total) avant la course: "Patienter jusqu'à Champex-Lac; c'est à partir de là que tout se joue". Buvant beaucoup, je dois m'arrêter relativement souvent et parfois me retenir longtemps car tout est dégagé depuis le matin.

Première erreur

Arrivé à La Fouly (42 Km) à mi-pente à 18:00 en 1062è position, je décide béatement que je pourrais moins boire vu que la soirée approche (mais il fait toujours aussi chaud). Je ne reprends donc qu'un litre "pour m'alléger et gagner du temps" (le camel back n'est quand même pas pratique à remplir). Je suis aussi au bout de mes réserves de poudre glucidique et je ne bois que de l'eau. J'utilise même un de mes bidons d'1/2 litre pour m'asperger. Je n'ai gouté que très parcimonieusement aux espèces d'échantillons gratuits de pâtes énergétiques aux couleurs et aux goûts bizarres reçus aux ravitos. On arrive bientôt dans un fond de vallée et on remonte une pente qui a l'air facile sur le profil, vers Champex-lac. Là je rencontre une camerawomen chargée d'une immense caméra de TV et nous évoluons ensemble vers Champex. Je me fais des images d'accueil par la presse en haut et, sans m'en apercevoir, je monte un peu trop vite à vouloir rester au contact. Au sommet de la pente, de nombreux suporters nous accueillent et je marche d'un bon pas pour faire bonne figure. Tout va d'ailleurs très bien mais j'ai quelque peu oublié les conseils de patience. L'appel de l'écurie sans doute, sauf qu'on n'est qu'à mi-course !

J'arrive à la base de vie de Champex-lac à 20:20, soit avec 3h10 d'avance sur la barrière horaire et en 899è position. Il y a là beaucoup de monde affairé autour des tables dans cet immense chapitau. Je trouve enfin l'endroit où je peux boire l'indispensable bouillon salé, et c'est là que j'aurai ma première douche froide du périple: à peine ais-je trempé mes lèvres dans le bouillon que je suis soudain pris de sueurs froides telles que je mouille complètement mon T-shirt. Je me mets à grelotter. Je sais qu'il n'est pas question de manger tout de suite et je décide de faire un 30-30-30: se coucher 30 minutes, manger 30 minutes, digérer 30minutes et repartir. Pas facile de trouver un endroit pour se coucher dans cette cohue sans se faire remarquer mais je finis par trouver un banc dans un coin, où je m'allonge sans savoir dormir (je remarquerai plus tard qu'il y avait moyen de dormir sur des bons matelas dans un dortoir prévu pour). J'entends les infos de la course: plusieurs centaines de coureurs ont déjà abandonné, mais les premiers se battent déjà pour le podium dans leurs derniers Kms. Après 30 minutes, j'estime que c'est bon et je me prends un bol de pâtes sans la sauce tomate que je digère mal dans ce genre d'aventure. C'est là que je comprends ma première erreur: pas assez de salive pour manger des pâtes. Il me faudra une heure à machouiller patiemment (et à me réhydrater) pour arriver au bout de ce repas.

Une nuit douce et agréable

Arrivé au terme de mes 1h30 d'arrêt prévues, je reprends donc la route à 22:05, mais avec la ferme intention de marcher au moins 3h comme une limace dans les montées comme dans les descentes pour avoir bien le temps de digérer. Je prends donc le pli d'une belle ballade nocturne d'autant plus agréable qu'il fait très chaud. On suit les molets lumineux du marcheur de devant et on progresse dans la nuit en se perdant dans une sorte de méditation, l'esprit libre de toute pensée parasite.

 Coureur la nuit sur fond Mont-Blanc

 Pendant la nuit, avec vue sur le Mont Blanc. (Photo : Franck Oddoux/The North Face/UTMB)

Je me mets torse-nu à la faveur de la nuit en espérant faire sécher mon T-shirt sur mon sac (peine perdue). Quelques papillons de nuit tournoient autour de moi et je m'amuse régulièrement à marcher en aveugle dans le noir sur un chemin très facile en douce pente pour leur permettre d'échapper à mon faisceau lumineux. Nous connaissons tous le spectacle des traileurs-lucioles sinuant dans la nuit: voici une image caractéristique (sans doute prise ailleurs) pour illustrer:

Trail de montagne nocturne, lampes frontales sinuent dans la nuit

Photo Kristen Kortebein (Trailporn.com)

Ayant basculé par La Giète en 1243è position, je plonge bientôt jusqu'au village de Trient où j'arrive à 2h20. Là l'accueil est chaleureux et, surtout, je me rends compte à ma grande stupéfaction que j'ai pris 5 minutes sur la barrière horaire malgré mon allure de promenade. Les barrières horaires sont dorénavant calculées pour une allure de marche ! Excellente nouvelle pour ne pas se mettre la pression et continuer sur mon petit diésel lipidique (les soi-disant "boissons énergétiques" reçues aux ravitos à ce niveau de la course sont tellement diluées qu'il s'agit plutôt d'eau à certains endroits - je m'hydrate d'autant plus pour glaner le peu de sucre qui s'y trouve)! Je décide donc de prolonger le plaisir dans la montée 826 D+ vers Catogne où j'arrive à 4h33 en 1195è position. Je ne mange rien de solide car je n'ai pas envie d'être malade alors que tout va si bien en petit mode diésel.

 

Deuxième et troisième erreurs

Je pense au lever du soleil au sommet des montagnes vécu lors de mon premer ultra montagnard (80 Kms du Mont-Blanc). J'ai très envie d'arriver "à temps" au prochain sommet pour voir ce spectacle unique.  Je sais que je n'ai pas nesoin de beaucoup d'énergie dans la descente et je n'ai jamais dû souffrir par le passé de douleurs musculaires suite à une descente. Je prends donc cette longue descente (-D750) à fond y compris dans les nombreux passages techniques, me récupérant lourdement sur mes deux pieds quand c'est nécessaire (2ème erreur).

Arrivé en bas à 5h43, je me restaure rapidement et reprend d'un bon pas dans une montée douce. Le soleil se lève alors que je suis encore dans la vallée: c'est raté! Mais nous sommes à l'ombre du Mont-Blanc et il fait bien frais. Je me dis qu'il faut profiter de la fraîcheur et je prends un relativement bon rythme dans cette montée (3ème erreur). La montée devient de plus en plus abrupte, avec de grosses marches à monter en s'aidant parfois des mains. Les organisateurs ne nous ont pas gâtés pour la fin, mais la ballade est magnifique, avec une vue de plus en plus dégagée sur les montagnes et les glaciers avoisinnants. A la fin de la montée abrupte, s'offre à nous une vue magnifique sur le Mont-Blanc!

 

Mont-Blanc vu de la Tête aux Vents

Photo Jenni et Guigui

Au même moment, le soleil apparaît et une chaleur intense nous reprend. Il reste pas mal de chemin plat dans un terrain très accidenté pour arriver à la Tête aux Vents. Je commence à être court d'énergie et je dois mordre sur ma chique.

Coureurs arrivant à la Tête aux vents

Photo Rémy

J'arrive enfin au sommet à 8h23 en 1094è position.

 

Remboursement de mes dettes (les erreurs 2 et 3)

Epuisé (par ma 3ème erreur), j'annonce aux bénévoles que je vais m'allonger un peu auprès d'eux. Ils me disent que je ferais mieux de me reposer "un peu plus bas" (tu parles !) au ravitaillement de la Flégère. Là je pourrai manger, boire et me reposer à l'ombre (on verra plus loin qu'ils avaient une idée derrière la tête, merci à eux). Je me force littéralement à entamer cette descente, mais elle s'avère extrêmement difficile ! C'est un pierrier et il faut sauter d'immenses marches. Je gémis de douleur aux quadricepts à chaque marche (paiement de ma 2ème erreur), accompagné dans mon calvaire par une Japonaise qui souffre autant que moi. Des dizaines d'autres coureurs nous dépassent en sautillant gaiment sur les rochers. Je bats mon record de lenteur dans une descente en plus d'une heure pour 3,6 petits kms, soit une vitesse héroïque de 3.16 Kms/h. Sur ma feuille de route, je vois une descente, mais dans la réalité, quand le refuge apparaît: "Oh non ! pas ça !". On redescend pour devoir remonter sur une route pour rejoindre le refuge ! Je prends mon mal en patience et je gravit, épuisé, cette satanée route. A mes côté, un homme encourage une jeune femme qui pleure de toute son âme: ils abandonneront à La Flégère, si près du but et à la grande déception des bénévoles qui s'y trouvent. Plus loin, une autre femme pousse son amie dans la montée. C'est une véritable marche de l'enfer sous la canicule. J'arrive au ravitaillement en titubant, épuisé.

Masochisme euphorique au pays du soleil levant

Arrivé à 9h31 en 1136è position, je regarde sur le profil de ma feuille de route tatouée sur mon bras qu'il me reste une descente un peu plus forte et au moins 3 fois plus longue que ce que je viens de faire. Le calcul est vite fait: il me faudra 3 heures et j'arriverai à 12h31, soit en retard !!! Je ne serai pas finisher si je ne me grouille pas !!!

Pas question de se reposer! Je bois un coca pour avoir assez d'énergie pour courir les 2 Kms de plat à Chamonix et je me lance vers la sortie avec angoisse. Je confie à un bénévole que je crains d'arriver en retard en bas. Celui-ci alors me sourit et me glisse à l'oreille un Secret que je ne peux pas dévoiler ici ! Je pars d'un bon pas dans la descente, un large sourire aux lèvres, sur les traces de deux japonaises qui discutent gaiment. La pente est heureusement techniquement facile, mais très éprouvante pour les cuisses qui font toujours mal. Des joggueurs harnachés comme nous remontent la pente et nous encouragent. Je leur demande s'ils sont déjà arrivés et s'ils remontent (!?), ils me disent que non, non, c'est leur petit jogging matinal. De nombreux coureurs nous dépassent en courant - l'appel de l'écurie - donnant visiblement tout ce qu'il leur reste pour grapigner encore quelques places ou un peu de temps. Deux japonais et un portugais se ravisent et se joignent à nous. J'écoute avec intérêt les intonations joyeuses des 4 japonais, et le temps passe vite. Des marcheurs remontent le chemin, de plus en plus nombreux, ne manquant pas de nous féliciter. Chamonix apparaît bientôt. J'envoie un sms pour dire à mes amis que j'arrive.

 

La récompense

J'ai le sucre de max 15 cl de coca dans le sang pour faire 2 Kms de plat. Chamonix s'offre à moi, je suis canalisé entre des barrières et des bandes qui me font tourner à droite, puis à gauche au milieu de suporters de plus en plus nombreux. Je passe devant un café, accueilli par une véritable ovation (en buvant un verre par la suite, je me joindrai à mon tour à ces ovations pour chaque coureur de passage). Je garde un petit jogging bondissant pour faire bonne figure, et j'espère secrêtement que je ne vais pas m'effondrer avant la ligne d'arrivée. Je compte les cl de coca qui doivent diminuer dans mon sang et je m'applique à courir le plus relax possible pour tenir jusqu'au bout. J'envisage de faire une arrivée de circonstance en m'arrêtant juste avant la ligne pour saluer le public et mes amis. Mais avec tous les "Bruno !", je ne sais plus qui sont mes amis parmis tous ces gens. Et je me concentre toujours sur ce pas qui doit tenir jusqu'à la fin. Je vois Sophie dans le dernier tournant, accroupie pour faire des photos, mais je ne vois ni Olivier ni Mathieu ni le petit Jules. Je lève les bras et prends machinalement le tournant sans m'arrêter devant eux comme prévu. Je me mets bien au milieu du tapis et je m'approche de l'arche d'arrivée. La ligne est cachée par des concurrents japonais qui font la photo-souvenir. Ce qui me passe alors par la tête est un peu idiot: "j'espère qu'ils ne seront pas dans l'axe de ma photo". J'arrive enfin sur la ligne tout penaud, me demandeant ce que je dois faire maintenant. Je suis bien, je suis en pleine forme. Je me dirige vers le stand où je reçois une sorte de pardessus imperméable trop grand, couleur sac poubelle, avec écrit dessus "finisher CCC".

Il est 11h06. J'ai couru 25:49:11 et je suis 1159è sur 2129 partants et 1386 arrivés. Il y a eu 35% d'abandons.

 

Prologue

Mes amis me raconteront par la suitre que vers 13h, tandis que je prenais ma douche, une femme est arrivée en boitant, ovationnée voire suivie par une foule nombreuse. C'était la dernière "finisher" !

 

 

 

4 commentaires

Commentaire de christine06 posté le 05-09-2016 à 17:05:05

Un grand Bravo pour ta course, j'ai eu beaucoup moins de courage que toi, ça me fait tellement regretter mon abandon à Trient, il faut absolument que je revienne l'année prochaine !

Commentaire de Bruno Kestemont posté le 27-11-2018 à 15:35:57

Et voilà ! Mission accomplie à ce que je vois à la lecture de ton récit un an après, dans des conditions climatiques à l'autre extrème ! Bravo !

Commentaire de Bert' posté le 05-09-2016 à 19:46:06

Bravo ! une bonne course de faite :-)

Et puis les "erreurs" sont toute relatives. Plutôt un apprentissage continu...

Commentaire de Shoto posté le 28-11-2017 à 18:39:12

Très beau compte rendu et très belles photos qui me permettent de visualiser une des mes courses objectifs. Bravo pour ta place de finisher et merci.

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