Récit de la course : Trail du Josas - 50 km 2016, par Kevinkikour

L'auteur : Kevinkikour

La course : Trail du Josas - 50 km

Date : 10/4/2016

Lieu : Jouy En Josas (Yvelines)

Affichage : 679 vues

Distance : 50km

Objectif : Pas d'objectif

Faire connaître ce récit sur Twitter :

Faire connaître ce récit sur Facebook : Partager

L'Amour à la Nature

Cinquante nuances de kilomètres, sept heures de plaisir, une enfilade de monticules à Jouy-en-Josas : N'ayez pas l'esprit mal tourné, il ne s'agit que de trail.

affiche_2016_-_copie_440x600

Environ 150 participants au départ, ça change des 57 000 du Marathon de Paris. Honnêtement, je ne vois pas ce que les sentiers de la Bièvre ont à envier aux pavés des Champs Elysées. Un lever de soleil qui se reflète sur les étangs en guise d'entrée en matière, un temps sec, de bonnes jambes, un parcours boueux mais pas trop, très peu de passages à vide et une paëlla géante à l'arrivée pour nous rassasier. What else ?

Après une petite coupure, l'idée, c'était d'y aller tranquillement, de m'habituer à gérer l'alimentation et l'hydratation sur une durée conséquente, d'avoir l'occasion de m'entraîner avec des bâtons, et accessoirement de terminer dans les délais en frôlant les barrières horaires. Une course de lenteur, en quelque sorte.

josas

J'ai un peu de mal à comprendre qu'on nous prenne pour des fous, c'est un effort assez banal, en réalité. Courir le 100 mètres en moins de 10 secondes, grimper l'Alpe d'Huez en vélo à près de 25 km/h de moyenne, soulever plus de deux cents kilos à bouts de bras, faire un pied-de-nez au handicap par des prouesses sportives, monter jusqu'au sommet de l'Everest sans bouteille d'oxygène, sauter de l'espace avec une simple combinaison, ça ce sont des exploits. Courir à allure modérée pendant quelques heures, par contre, c'est pas un exploit, on est faits pour ça...

Bon, là, c'est le moment où je pars en digression et où vous pouvez partir en courant.

Depuis l'Homo erectus1, on est tous façonnés pour parcourir des dizaines de kilomètres chaque jour. C'est plutôt le fait de rester toute la journée assis à ne rien faire qui n'est pas naturel. Avec le passage à la sédentarisation, notre mode de vie a changé, mais le corps, lui, est resté fondamentalement le même. Tout ce qu'il y a à faire pour reproduire ce type d'effort, c'est de décrasser un peu la machine. Encore faut-il y trouver une finalité autre que celle de renouer avec les pratiques de nos lointains ancêtres, il est vrai.

Au départ, la motivation, ça peut simplement être de se défouler, de prendre l'air, d'avoir une activité en groupe, de garder la forme, voire de perdre quelques kilos. De fil en épingle, en augmentant petit à petit la durée de chaque sortie, on réalise bien souvent que le corps réagit mieux qu'on ne le pense, qu'on n'est finalement pas à une dizaine de minutes près et c'est toujours tentant d'allonger un peu la distance pour voir un peu plus de pays. Rien ne vaut le plaisir de courir librement mais c'est quand même plus commode de participer à une course pour profiter d'un parcours balisé, d'une organisation aux petits soins et d'une certaine émulation. D'autres ressorts psychologiques peuvent également pousser à se lancer dans de tels efforts, comme l'envie de se prouver quelque chose, la fuite d'une certaine réalité, le besoin de conjurer des tourments personnels en allant au bout de soi-même, enfin bref, je ne m'aventurerais pas davantage sur ce terrain, chacun essaie à sa manière de s'en sortir avec ses propres névroses, j'ai juste envie de dire : "Whatever works2".

Personnellement, ma seule boussole, c'est le plaisir. Pour beaucoup de non-initiés, le plaisir de courir, c'est un concept complètement abstrait, issu de l'imagination de coureurs masochistes qui ont fumé trop de substances illicites. Le souvenir des souffrances ressenties lors des cours d'EPS n'y est sans doute pas étranger. En fait, c'est purement chimique: Au bout d'environ trois quarts d'heure d'effort prolongé (parfois plus, parfois moins, parfois jamais), le cerveau commence à libérer des hormones de plaisir. Peu importe quelles substances sont sécrétées (endorphines, endomorphines, opiacées ou gallinacées) mais concrètement, ça provoque une agréable sensation de bien-être, une douce impression de planer. Il faut juste trouver l'allure à laquelle les hormones se libèrent plus facilement. Ça n'a rien de scientifique mais je suppose que chacun a une "vitesse G" à laquelle il prend le plus de plaisir. Moi, c'est aux alentours de 8-9 km/h, pas plus. De ma petite expérience, j'ai toujours plus intensément ressenti cette sensation en évoluant dans des environnements préservés et en altitude. Ce qu'il y a de fascinant là-dedans, c'est qu'il n'y a rien non plus de systématique, on peut réunir toutes les conditions habituelles sans pour autant déclencher quoi que ce soit. C'est toute une alchimie, en réalité.

Quand on y réfléchit, c'est quand même un truc chelou, cette histoire de plaisir. Pourquoi on en arrive à prendre du plaisir ? Prenons la reproduction, par exemple : Faut s'imaginer le mec qui nous a conçus (appelez-le comme vous voulez : Dieu, l'Evolution ou le Hasard) et qui se demandait comment perpétuer l'espèce. Il nous a fabriqué des organes hyper sophistiqués mais après tout, qu'est-ce qui nous a forcé à nous en servir ? Que je sache, personne ne nous a donné de manuel d'utilisation pour savoir comment ça marchait. Le mec, il a dû se dire : "Tiens, si j'leur faisais libérer des endorphines quand ils s’emboîtent l'un dans l'autre pour qu'ils aient envie de recommencer encore et encore ?" C'est peut-être con mais ça marche, et jusqu'à preuve du contraire, c'est ce qui nous a fait traverser les millénaires.

Ben, la course à pied, c'est le même principe. Le mec, il a dû se demander : "Comment j'vais faire pour qu'il arrive à se nourrir, ce gros fainéant d'Homo erectus ? Il est lent, il est faible, il est toujours le dernier servi pour dépecer les rares charognes. La seule chose qu'il a pour lui, c'est qu'il peut courir longtemps à faible allure sans se mettre en surchauffe depuis qu'il a perdu ses poils1, mais il ne croit pas assez en lui face à des herbivores deux à trois fois plus rapides que lui au sprint. Et si je lui procurais du plaisir quand il se met à courir derrière ses proies pour l'encourager ? Comme ça, il continuera à les poursuivre même s'il est distancé et au bout de quelques heures de traque, un des animaux sera tellement en surchauffe qu'il ne pourra plus bouger. Ce bougre d'erectus n'aura plus alors qu'à l'achever et en faire profiter sa tribu". Dit comme ça, ça peut paraître farfelu mais la sélection naturelle a dû favoriser les hominidés qui sécrétaient des hormones de plaisir lors d'un effort prolongé, de sorte qu'on a conservé cet avantage évolutif jusqu'à aujourd'hui. Bref, courir, ça procure naturellement du plaisir, alors pourquoi s'en priver ?

Le plaisir, c'est aussi surtout de se sentir libre :

Libre de courir où on veut, quand on veut. C'est le gros avantage de la course à pied, le fait de pouvoir pratiquer n'importe où, seul ou à plusieurs, sans dépendre d'horaires établis, sans se ruiner avec du matériel. Il suffit d'avoir des chaussures, et encore, certains s'en passent... Peu importe l'endroit où l'on se trouve, il y a forcément à proximité un espace plus ou moins agréable où gambader librement. Après, c'est vrai que lorsqu'on commence à courir pendant plusieurs heures, que l'on souhaite être à son aise sous toutes les conditions, du soleil de plomb au froid intense, en passant par la pluie ou la nuit, il convient de s'équiper un minimum. Comme le dit le proverbe : "Il n'y a pas de mauvais temps, il n'y a que des vêtements inadaptés".

Libre de courir à l'allure que l'on veut. Je sais bien que l'être humain chercherait sans cesse à s'améliorer, que l'esprit de compétition serait inscrit dans nos gènes (quoique légèrement accentué avec la testostérone, il me semble), qu'il y aurait forcément une part de soi qui serait sensible au regard que les autres portent sur ses performances, mais franchement, ça me chagrine un peu, ce délire d'aller toujours plus vite, insidieusement véhiculé par les magazines, équipementiers et autres coachs sportifs. Je serais curieux de connaître le nombre de personnes qui se blessent ou qui ne trouvent pas de plaisir dans la course à pied uniquement à cause d'une vitesse trop élevée. Le truc, c'est qu'on n'est pas faits pour courir vite, on est faits pour courir longtemps et lentement. Si l'on se sent bien à une certaine allure, pourquoi à tout prix chercher à aller plus vite ? Au final, si on court régulièrement, avec le temps, on se met naturellement à optimiser son rythme et sa foulée, ça ne sert à rien de forcer les choses. De la même manière, la marche est souvent ressentie comme un échec par de nombreux coureurs. Je ne sais pas quelle responsabilité portent les séances d'endurance à l'école où toute marche était interdite mais là-aussi, c'est complètement stupide, il n'y a rien de honteux à alterner marche et course, c'est même un bon moyen de débuter ou de récupérer entre deux foulées.

Libre de ne pas respecter les objectifs qu'on se fixe. Bien sûr, qu'on parle d'un chrono à améliorer, d'une course à terminer ou de kilos à perdre, la fixation d'un objectif est une indéniable source de motivation pour sortir du lit un matin pluvieux ou pour aller s'entraîner un soir de vague à l'âme. Maintenant, les contraintes de la vie font qu'on ne peut pas forcément atteindre cet objectif, il faut juste ne pas en faire tout un fromage et savoir revoir ses prétentions à la baisse. Au fond, l'objectif, c'est juste un point à l'horizon qu'on se fixe pour aller dans la bonne direction. L'atteindre ou pas, finalement, c'est pas très grave. La preuve, c'est qu'une fois qu'on l'a atteint, la première chose que l'on s'empresse de faire, c'est d'en fixer un autre. Du coup, se motiver peut revenir à un jeu de dupes pour faire croire à son cerveau qu'on tient à respecter l'objectif alors qu'en réalité, on s'en fiche un peu. Une autre solution peut consister à ne pas se fixer d'objectif, à se réjouir d'être en bonne santé à chaque instant et à prendre chaque mètre parcouru comme une petite victoire, mais ça ne doit pas suffire à tout le monde...

Libre d'arrêter. C'est important d'apprendre à écouter son corps mais à ne lui obéir aveuglément non plus, celui-ci ayant tendance à être un peu paresseux en général ou au contraire trop sûr de lui par moments. Pour autant, lorsqu'il vous supplie d'arrêter, il vaut savoir baisser le pied avant de se trimballer des blessures pendant des mois. Pour les drogués de la course, ne pas hésiter non plus à se laisser des coupures dans l'année. Si l'on court fréquemment, c'est normal de ressentir un certain manque lorsqu'on arrête, il faut "juste" savoir combler ce manque par autre chose…

Libre de faire d'autres sports en parallèle. En trail, pour peu que l'on utilise des bâtons, tous les muscles ou presque sont sollicités. Varier les disciplines, ça permet non seulement de continuer à s'entraîner en soulageant certaines articulations mais c'est surtout un bon moyen de varier les plaisirs en évitant de se limiter à une seule activité.

Libre de ne pas se prendre la tête au quotidien. Le plaisir, c'est aussi de manger, de boire, de vivre quoi ! Renoncer à l'alcool ou aux plats bien gras pour être plus performant, plutôt crever ! Au contraire, plus on court, plus on a de besoins en calories, plus on a faim et donc d'appétit. Au pire, les graisses accumulées serviront au bout de quelques heures de course, lorsqu'elles supplantent les sucres lents comme meilleures sources d'énergie. Enfin, ça, c'est ce que je me dis... Concernant l'alcool, j'aimerais bien pouvoir lui trouver des vertus sportives mais tout ce dont je peux témoigner, c'est qu'avec la fatigue de l'effort, le chemin vers l'ivresse est plus court et économise quelques verres…

En général, tout ce qui nuit à la liberté doit être regardé avec méfiance mais quelques principes permettent toutefois de ne pas transformer le plaisir en souffrance :

Régularité et progressivité, d'abord. Trouver le temps de s'entraîner n'est pas forcément évident mais si le temps manque, il vaut mieux revoir ses objectifs à la baisse plutôt qu'essayer de compenser avec des séances plus intenses ou plus longues. Au début, on a tendance à aligner les kilomètres en pensant que ça va payer mais ce n'est pas forcément la meilleure méthode. Privilégier la qualité à la quantité, ce ne sont pas que des mots en l'air. Varier les allures, ça ne fait pas seulement progresser, c'est surtout plus ludique et moins monotone. La progressivité, ça vaut autant pour l'entraînement que pour la participation à des courses. Quand les distances s'allongent, il vaut mieux ne pas trop s'entraîner avant une course pour y arriver relativement frais ; ça demande de plutôt miser sur le long terme et de penser chaque course comme un entraînement pour la suivante. Personnellement, je suis allergique aux plans d'entrainement mais si ça peut aider à rester régulier et progressif, pourquoi pas.

J'avoue ne pas être un grand adepte du renforcement musculaire non plus mais il faut bien avouer qu'avec des exercices tout simples ("la chaise", "la planche", "la table basse", cherchez l'intrus), le corps finit par mieux encaisser les chocs répétés lors d'un long effort et peut s'éviter des blessures ou des crampes bien douloureuses.

En matière d'hygiène de vie, il ne s'agit pas non plus de faire n'importe quoi. Avant une course, c'est préférable d'arriver avec un niveau correct de sommeil, d'hydratation et d'alimentation. Pendant la course, si l'on veille à réguler ses apports en eau, en sucre et en sel, il n'y a pas de gros soucis à se faire. Après une course, se forcer à beaucoup boire évite également quelques courbatures. En dehors de cela, tous les conseils diététiques et régimes miracles foisonnent un peu partout mais dans la vraie vie, on est bien souvent obligés de composer avec le quotidien alors autant éviter de se prendre le chou.

Je m'arrête là parce que je me commence à me demander pour qui je me prends pour donner ces conseils. Après tout, j'ai très peu d'expérience en la matière, aucune prétention scientifique, juste une pincée de curiosité, un brin d'observation et la simple envie de semer des petits cailloux sur un chemin que je trouve agréable.

Pour résumer, de mon point de vue, tout ce qui procure naturellement du plaisir est bon pour le corps et l'esprit, sous réserve d'éviter les excès, les dépendances et à condition de maintenir une activité physique et intellectuelle régulière. Ça fait un peu message de santé publique à la con mais mine de rien, ça va à rebours de la quasi-totalité des religions qui considèrent le plaisir comme un péché et de la majorité des régimes en vogue qui ne savent que contraindre le corps. Hélas, il en va de ces principes comme de la plupart des philosophies et des préceptes religieux : C'est toujours plus facile de les énoncer que de les appliquer à soi-même.

En tous cas, il y a de quoi prendre du plaisir en région parisienne, de Bures-sur-Yvette à Jouy-en-Josas, en passant par Choisy-le-Roi et Bourg-la-Reine... Après avoir épuisé tout mon stock de jeux de mots douteux, il me reste une question rhérotique dans ma besace : Et si, au fond, la plus belle définition du trail, c'était faire l'amour à la Nature ?


1Voir l'article Aux origines des mots

2Peu importe tant que ça marche

Aucun commentaire

Il faut être connecté pour pouvoir poster un message.

Accueil - Haut de page - Version grand écran