Récit de la course : Marathon de Rotterdam 2012, par Tikadi

L'auteur : Tikadi

La course : Marathon de Rotterdam

Date : 15/4/2012

Lieu : Rotterdam (Pays-Bas)

Affichage : 1126 vues

Distance : 42.195km

Objectif : Faire un temps

2 commentaires

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Marathon de Rotterdam 2012

Arrivé deux jours auparavant et ayant passé une nuit un peu agité, me revoilà en tenue, sac sur le dos en sortant de l’hôtel à mater le ciel avec l’espoir qu’il ne nous lâchera pas une de ces averses généreuses et tant appréciées de tous lors d’une épreuve. La veille, la journée avait été belle, venteuse mais agréable et nous faisant oublier ce vendredi rythmé par quelques bourrasques de vent, grèle et pluie fine très désagréable quand on a pas de parapluie. Le vent du nord est toujours là et bonne surprise, le ciel semble pour une fois en accord pour nous attribuer une pause pour cette longue épreuve. Je suis confiant malgré tout, je suis inscrit et ce n’est pas une mauvaise météo qui va me faire renoncer à cet engagement pris en décembre dernier.
Je me dirige vers Rotterdam Centraal en remontant la ligne de tramway afin de me mettre en tenue et d’y déposer mes affaires de rechange. Je croise les premiers coureurs : s’échauffe de tous coins. Certains débouchent dont on ne sait d’où et disparaissent dans une grande artère ou une ruelle. Hier, c’était les cyclistes, aujourd’hui, ce sont les coureurs auquel il faut faire attention.

Au fur et à mesure que je me rapproche du point de rendez-vous, l’architecture, d’une verticalité et d’une modernité saisissante, devient de plus en plus imposante. Nous devenons alors des fourmis convergeant vers notre fourmilière d’un jour. Arrivé au vestiaire, je me change, je laisse mes affaires à la locker room puis me dirige vers l’hôtel de ville, légèrement stressé et en même temps soulagé d’y être… enfin. Le public est là, accompagnant, partageant ces instants d’excitation. On vient en famille embrasser le condamné-volontaire d’un jour purger sa peine, des couples s’enlacent, se serrent, tentant de conserver quelques instants de chaleur sûrement bien agréable. On se cherche, on se perd, on se noie dans ces regards, dans ces visages, je suis seul dans cette marée humaine, tentant de trouver ma zone de départ. Le vrombissement des pales de l’hélico survolant cette masse colorée et légèrement frigorifiée ajoute une dose d’excitation et de stress. « Could you tell me where is the D gate ? » « Just near the camera ». Wah, je ne vois rien, à 6 mn du départ, je décide de faire comme d’autres, je passe au-dessus des barrières mais j’y laisse un bout de fesse sur l’extrémité de la grille. Rien de grave !
Mon débardeur en plastique vert me protège du frais. Je ne sais qu’en faire après le départ et décide de la garder, retourné tel un t-shirt sur les épaules durant toute l’épreuve. j’attends, regardant visages, expressions, shorts, molets, chaussures. On piétine d’impatience et on se réchauffe. Quelques sourires, « Have a good race », « Thank you ». Tête baissé, je tente d’hypnotiser le bitume… j’attends le signal de départ, je souffle, no stress,zen, j’y suis.

Coup de canon mais rien ne bouge. 4 minutes plus tard, nous marchons puis le pas se fait plus rapide pour enfin devenir foulée encore timide vu le nombre de coureurs au départ. Ma montre Garmin est garm’out : plus de batterie pour le gps… ce sera donc sans elle pour l’instant. Course en negative split (physque puis mentale). Je passe la ligne de départ… en route pour 4 heures maxi. Je file, ma foulée devient plus régulière. Le public exhulte. Quels instants magiques, une nouvelle épreuve avec nous-même. Wah !
On se dirige vers le sud, sur notre gauche, le second peloton de coureurs situé de l’autre côté de la ligne de tramway… Incroyable d’être aussi nombreux à cet instant. J’ose imaginer les vibrations d’une telle marée humaine martelant le macadam d’un pas prononcé et régulier. Rotterdam, ton coeur bat au rythme de nos foulées. C’est saisissant.
L’Erasmus bridge nous accueille 5 minutes plus tard par sa voilure cablée et nous fait traverser la Nouvelle Meuse, fascinés par cette architecture imposante que nous retrouverons 25 kilomètres plus tard… sur le trajet de retour !

De mon côté, ça va. Je double et tente de me faire un chemin parmi mes camarades de course, signal à gauche de la main, à droite, en bas pour les obstacles, on communique par geste, les yeux balayant le macadam, concentrés pour ne pas tomber.
Le peloton se rejoint quelques kilomètres plus tard et il faut éviter l’engorgement, la bousculade. Sortir du tracé, sur la pelouse, le trottoir, la voie de tramway et une première chute… J’ai mal pour le pauvre gars mais il faut avancer.
J’ai l’impression de courir à contre-courant, c’est épuisant d’anticiper la réaction du coureur qui vous précède. Ne pas relâcher son attention. Je vais bien, apaisé et détendu. Je loupe à l’instant mon premier ravitaillement dans une courbe… Bon, y’en a d’autres…
Nous sommes maintenant en banlieue sur une artère dégagée : tout le monde semble aller bien, concentrés et motivés. Le public est omniprésent et on fini par l’oublier malgré tout. Les jambes prennent leur pied !)

10 km : Ma montre Garmin a décidé de faire la grasse mat’. Pas de signal gps, batteries faibles, j’éteins le bordel, on oublie. Je trace, je double, je crawle, je mors le bitume à pleines dents.

15 km en 1h 14. Le temps semble être correct mais je m’en fous, je ne pense à rien qu’à courir. Les ravitaillements s’enchaînent et sont difficiles à gérer : boire en courant, quelle connerie !! Autant faire du trico en roller… Je trouve néanmoins le moyen de m’hydrater sans en perdre une goutte. La boisson isotonique est capitale : il n’y a pas de bananes, ni de nourriture. Un duo voyant-non-voyant : « have a good race, we are proud of your courage ». Impressionnant.

20 km et presque à la moitiée du parcours. Pas de sentiments de fatique, je ne pense à rien. Que se passe-t-il à cet instant ? Où sont mes doutes, mes pensées qui m’accompagnaient à Lausanne au même instant ? 21 km en 1h42 en passant devant l’affichage. Je suis dans les temps. C’est long, un peu trop long et j’ai hâte de repasser le pont pour rentrer. Quelques faux plats pour quitter le quartier résidentiel puis le centre de la localité et retour sur une grande artère. Le 25e km apparaît au loin. C’est un peu dur à cet instant. Il y a moins de monde autour de soi et la solitude fait son apparition. On s’accroche à un short, à une silouette si possible fémine (ben ouias). Je me relance, ça va. Il ne faut pas ralentir le rythme : j’ai fait une légère halte à un ravitaillement.. erreur qui aurait pu me faire très mal. On oublie la pause kit-kat… pas maintenant.

25e kilomètre : le ravitaillement express et faut encore avaler du bitume. Le pont et la montée en rythme avec du RUN DMC. ça me motive. Je pense à Zivile, mon démon dans ces instants douloureux. Elle me remonte le moral, me stimule malgré tout…
Arrivé sur la rive droite, de retour sur Rotterdam, la grande artère, le public toujours aussi nombreux, du soleil, il fait frais et le sentiment de se trouver à New York durant un instant, écrasé par les tours. Virage à gauche puis épingle et l’on passe sous le pont pour se diriger vers les 30 derniers km. C’est long et dire que l’on refait le trajet dans l’autre sens dans une heure environ.

30 km : 2h 23 que je cours. Je suis dans les temps mais c’est dur. Nous faisons un grand tour autour d’un parc. Cela me parait interminable. Je m’accroche à une coureuse, je vais la rattraper. Quelques personnes sont présentes sur cette longue portion : un couple… une fanfare colorée… un homme seul et son vélo sur lequel une radio diffuse de la musique… Des enfants, des gens font office de ravitaillement et vous proposent des parts de gâteaux faits maison, quartiers d’orange pour vous remonter le moral… ça me touche… j’ai mal de ne pouvoir m’arrêter… c’est émouvant… Je n’avais jamais vu ça, encore à l’instant à l’écriture de ces lignes, ça me bouleverse. On est d’une fragilité (du corps) et d’une dureté (de l’esprit) qui est à toute épreuve mais ces gestes d’humanité durant ces quelques centaines de mètres… ça vous marque. Respect.

40 km : j’y suis arrivé.. enfin presque mais c’est éprouvant. Je croise un coureur dont la jambe droite est une prothèse en carbone, je l’encourage avec quelques mots d’anglais. C’est fort. Je tente de me relancer mais les jambes n’avancent pas plus vite. Je dois déjà être au maximum et j’ai le sentiment de ne pas avancer. La douleur me fait oublier que mon effort est constant depuis plus de 3h. Il n’y a plus que le mental pour tout faire tenir. J’accroche un short, je ne regarde presque plus devant moi, la foulée du coureur me précédant est ma ligne de vie à cet instant. Ne rien lâcher.

42 km : on est ou pas. Oui, le virage libérateur et l’arrivée au loin.. à 200 mètres. On y est. Je relance et ça va avance !!! Le public est là, partout, l’envie de serrer cette foule généreuse dans ses bras… un petit geste d’amour et de reconnaissance pour les Rotterdamois de coeur venus nous encourager.
Je me redresse, étire le dos, me prépare pour le sprint et j’allonge la foulée. ça vient. Deux côtés, on vous applaudit, cri, vous appelle par votre prénom, vous encourage comme pour vous extirper vos ultimes réserves d’énergie. J’ai envie de pleurer car après 3h15 de solitude… tant de bonheur et d’encouragement en si peu de temps… ça vous submerge d’émotion, ça vous baffe en pleine tronche. Je ne sais plus comment réagir… « Tu y es arrivé, ne lâche rien ». Je pense alors à pousser encore plus et je ris de me surprendre à trouver encore autant d’énergie et d’envie de courir aussi vite. Je m’approche de la ligne, je ne connais pas mon temps, je lève les yeux sur le compteur… 3h19… Je rêve, c’est pas possible, j’ai tenu mon pari, je n’ai rien lâché, 9 minutes de mieux qu’à Lausanne. C’est fait !!

La ligne passée, l’arrêt est brutal. La course est derrière soi. J’ai besoin de serrer quelqu’un dans mes bras. Un coureur à droite. « Thank you very much ». ça fait du bien, ça libère, c’est réconfortant.
Médaille autour du cou, « emballage du coureur dans un plastique blanc » pour ne pas attraper froid et la solitude revient brusquement faire son show. Tristesse mêlée de joie, c’est dur. Nous sommes livrés à nous-même. Pas de massages avant de retourner aux vestiaires, juste des bananes, boissons chaudes (thé)… et quelques brancards emmène des coureurs en hypothermie ou victimes de crampes. La course est derrière moi, les hauts parleurs continuent de brailler leurs musiques et les commentaires. C’est la fin.
Le vent est toujours là, il faut aller se changer. Je passe les barrières de sécurité et le public de l’autre côté ne m’attends pas, non. C’est beaux tout ce monde. Je retrouve ces regards d’avant le départ mais avec une dose d’inquiétude et d’espoir de voir apparaître la silhouette titubante ou courbaturée d’un familier.

Je rentre fatigué chercher mon sac. Le long trajet vers le vestiaire devient alors une autre épreuve : passer la plus petite bosse, le moindre trottoir ou encore presser le pas vous fait rappeler durement que le physique souffre énormément. Je grimace… certains sourient, d’autres comprennent mais ne savent pas comment aborder le problème. Sac récupéré, arrivé à la tente, ça sent la pommade anti-inflammatoire, il fait chaud, c’est bon ça. Tout le monde se change, culs nus, on s’en fout. Vient alors la longue et périlleuse épreuve du lever la jambe pour enfiler mon pantalon de course. Douleurs, mes molets me détestent !!!
Coup de téléphone, sms pour rassurer mon entourage. Je vais bien mais il faut rentrer à pied pour prendre le tramway et finir par une douche et une bonne heure de repos. Rendez-vous en septembre pour Berlin.

 

2 commentaires

Commentaire de CROCS-MAN posté le 19-04-2012 à 16:45:08

BRAVO, beau chrono. Merci pour ton récit

Commentaire de Denis NERET posté le 28-09-2021 à 18:18:07

BRAVO !
Quelle belle performance, à Rotterdam. Je me suis contenté des 12 km en préambule du Marathon en... 1993. Sous une pluie battante, et, beaucoup de vent.
Sportivement.

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