Récit de la course : Le Tour de l'Oisans et des Ecrins Non Stop 2011, par Eric Kikour Roux

L'auteur : Eric Kikour Roux

La course : Le Tour de l'Oisans et des Ecrins Non Stop

Date : 27/7/2011

Lieu : Les Deux Alpes (Isère)

Affichage : 1873 vues

Distance : 180km

Objectif : Pas d'objectif

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Rendez-Vous dans 20 ans?

 

Les 2 Alpes, mercredi 27 juillet 2011, 6 heures du matin, je me lève et déjeune d'un thé accompagné de pains au lait ; le réveil n'a pas eu besoin de sonner, je n'éprouve pourtant pas une énorme pression : seule la douleur présente sous le pied gauche depuis ma « reconnaissance » de dimanche soir me donne un peu de souci . Le sac est prêt, reste à s'habiller et à lever la petite famille. Dans le calme qui précède la tempête, j'en profite pour me remémorer le plan de bataille : Hier, j'ai déposé un unique sac destiné à la base de la Chapelle en Valgaudemar (km 134), annoncée par tous comme véritable départ de la course, véritable début des difficultés ; j'y retrouverai de quoi prendre une douche et un change complet; un autre sac beaucoup moins étoffé sera à disposition dans la voiture, utilisable selon le suivi familial. Stratégiquement, j'ai prévu de me rendre à la Chapelle sans perdre trop de temps, puis de considérer la suite comme une nouvelle course, propre et rhabillé de la tête aux pieds, de prendre chaque bosse suivante comme une étape vers l'arrivée.

 

7h45, nous montons en voiture, à la bourre, direction le départ ; sur place, un café que je ne finis pas, un bisou à ma petite Amélie, le pointage initial et me voilà parqué avec les autres, prêt à en découdre. Dernier briefing que j'écoute vaguement, trop occupé à observer et à essayer de plaisanter avec les voisins.  

 

 

 

Cheminer vers la Chapelle :

Il est passé 8 heures quand le bref décompte nous lache dans la nature ; pas de musique, des encouragements certes mais dans le calme d'une station qui semble encore endormie, une ambiance étrange pour ce départ malgré tout tendu pour bien des coureurs.

 

Je côtoie un instant Laurent lauca qui me souhaite une bonne balade. Tout de suite, nous évitons la ville en empruntant une piste par le haut ; le parcours rejoint à peine le tracé envoyé par l'organisation que déjà, nous nous en écartons, laissant la descente de ski bien raide reconnue dimanche pour un sentier sur le côté.

 

Un peu plus bas, Je retrouve mes marques avant de rejoindre la descente VTT puis de traverser la route sur le pont au bout duquel il faut virer à droite: au passage, j'y remets sur les rails mon voisin, plus enclin qu'il était à tirer tout droit. Je reconnais ensuite la traversée de Mont de Lans, d'abord à plat, puis en pente dans les ruelles avec en sortant à droite le terrain de sports et sur la gauche le même champignon que l'autre soir. Après avoir doublé quelques concurrents, je reste prudemment derrière trois coureurs, dans l'optique d'économiser l'énergie qu'il faudra garder le plus longtemps possible. Nous descendons à un bon rythme un sentier boisé, agréable malgré la pente, croisons une femme de coureur qui m'exhorte à conserver le sourire jusqu'au bout et atteignons rapidement la route de Bourg d'Oisans. S'ensuit une piste agricole qu'il faut rapidement quitter pour un sentier au tracé un peu plus torturé, lieux de mes multiples hésitations dimanche soir, et l'arrivée au Freney en Oisans où viennent juste d'arriver Anne-Marie et les enfants ( 30 minutes). Désormais, je vais évoluer en terrain totalement inconnu...

Dès le pont sur le torrent traversé, nous quittons la route pour monter un sentier qui devient vite abrupt ; je paie assez rapidement une entame trop brutale en sentant la douleur monter dans les cuisses ; il me faut ralentir, d'autant plus que la buée apparaît sur les lunettes, conséquence de l'effort et du temps bien humide.

 

Désormais, je monte donc au train, laissant même passer quelques coureurs ; le parcours à flanc traverse quelques hameaux et sortant du dernier, adoucit sa pente avant d'emprunter une longue piste : le trot est à nouveau permis, selon les endroits, en gardant bien à l'esprit que le chemin est encore long ; peu à peu, la pluie s'installe d'abord faible puis de plus en plus régulière au moment de se hisser à travers les alpages au col de Clouy (1801m - 1h41 de course).


 

J'y parviens avec Eric Bonnotte (Coureur solitaire) et repars avant d'avoir trop froid, non sans avoir grignotté et bu un coca, en compagnie de Daniel Boëbion que j'attends au début, hésitant sur la piste à suivre et trop heureux de ne pas devoir sortir le GPS avec lequel je ne sais de toute façon pas encore me diriger. Je lui emboite donc le pas, trottinant sur une piste plus ou moins descendante ; il m'indique alors que nous approchons du GR54, pointant ce dernier en contrebas dans le vallon ; une halte me permet de sortir enfin la casquette pour protéger les lunettes de la pluie ; celle-ci en profite d'ailleurs pour cesser, ce qui m'amène bientôt à retirer le couvre-chef, provoquant instantanément son retour : ce petit jeu durera une bonne partie de la matinée !

 

Doublé par Eric au moment d'aborder une route en faux-plat montant, je décide d'y alterner course et marche alors que nous croisons une unique voiture « géneuse », d'ailleurs immatriculée dans l'Hérault ; c'est an ayant toujours Eric et Daniel en visu que j'atteins donc peu après le sommet de la route, encouragé par quatre personnes en poste, sans même savoir qu'il s'agit du col de Sarenne (2000m). Quittant la route rapidement, je m'engage dans un sentier monotrace qui permet d'abord d'éviter la route entre deux lacets, puis la quitte définitivement sur la droite pour une descente ludique en pente assez faible, propice à se lâcher un peu : nous sommes désormais et pour longtemps sur le GR54. A la faveur de cette relance, je rejoints Daniel et un autre concurent ; soucieux d'en garder sous le pied le plus longtemps possible et déjà victime de quelques glissades involontaires, je décide de rester dans leur foulée. En atteignant Clavans le Haut, voulant éviter une flaque, je prends appui sur un  parapet, mais mon pied glisse et je tombe lamentablement en contrebas sous le regard affolé de deux spectatrices : genou et tibia droits sont égratignés, les orties ont allumé leur feu, je m'extirpe tant bien que mal du fossé ; les premiers pas puis les premières foulées sont assez douloureuses, mais peu à peu de meilleures sensations reviennent alors que je m'engage seul dans le joli sentier boisé vers le village d'en bas.

 

Une fois traversé, le parcours débouche sur la route de Besse qu'il faut quitter en son point le plus bas, après un pont, pour monter un sentier court mais raide qui ramène un peu plus haut sur la même route où m'attend déjà le fiston ; nous abordons les ruelles de Besse en Oisans (km 26) sous une pluie faible, accueillis par le reste de la famille ;

 

dans la salle de ravitaillement, un essuie-tout pour les lunettes, un peu de coca, d'eau gazeuse, de chocolat et de saucisson (que je regretterai un peu plus tard), et me voila reparti.

 

A la sortie, du parking haut du village, je me remets à trottiner avec deux autres coureurs sur une route quasi plate et tellement étroite que nous devons nous écarter pour laisser passer un camion. Nous pénétrons ensuite sur un monotrace montant à flanc, rapidement boueux et à découvert où nous croisons un promeneur âgé à l'évidente envie de bavardage qui nous dit fréquenter l'endroit habituellement car habitant un peu plus loin.

 

Peu à peu, nous nous séparons, chacun tentant d'imprimer son propre rythme dans la montée qui s'avère de plus en plus glissante ; en premier palier, au col Nazié (4h de course), le parcours longe d'abord deux gigantesques baudruches colorées, gonflées à bloc, genre de réserves d'eau surmontées de tuyaux semblant fuir, puis les dépasse pour mieux continuer son ascension, toujours assez raide et maintenant parsemée d'épingles elles aussi boueuses.

 

En levant les yeux, je distingue régulièrement des coureurs plus hauts, mais préfère garder la tête baissée pour mieux assurer mes pas sans redescendre en glissade arrière. Au moment d'atteindre le plateau d'Emparis (2242m), j'aperçois nettement en contrebas les deux réservoirs d'eau ainsi qu'une multitude de taches colorées qui serpente en montant.

 

Le pointage se fait en passant et au moment de m'élancer, je ne peux retenir un « c'est quand même dommage d'avoir monté tout ça jusque là ! » à l'intention de deux concurents occupés à se soulager. Dans ma méconnaissance du road-book, je me trouve rapidement déçu par la portion qui s'ensuit, m'attendant à une descente bien plus franche et surpris même de devoir reprendre l'ascension vers le col du Souchet (2365m - 4h57). Heureusement, les images sont à la hauteur de l'effort demandé, parfois surprenantes comme ce troupeau de moutons tout serrés dans un enclos alors que tout autour des hectares sont libres de tout occupant.

 

La descente suivante est d'abord facile, puis plus pentue et hasardeuse à travers le schiste et la boue grise, avant de rejoindre au moment de croiser une piste de ski, un sentier encore bien raide mais plus confortable car à l'évidence remis à neuf récemment. Je croise bientôt quatre randonneurs plastifiés dans leurs cirés, puis débouche sur une courte piste vertigineuse et glissante, traverse un pont et monte la piste qui suit, parvenant au Chazelet, où je commence par sonder les rues à la recherche d'un ravitaillement sous le regard interrogateur d'habitants bien étonnés. C'est donc encore une fois vexé par mon ignorance que je quitte le village par la route principale, toujours dans l'attente d'une pause salutaire et du premier repas consistant prévu sur mon plan. Alors que la pente y est sévère, la pluie se met à redoubler d'intensité, forçant deux adolescents accompagnateurs à s'arrêter à l'abri. A la faveur d'un virage à gauche, la route se met enfin à descendre et laisse apparaître un autre village, lieu du véritable ravitaillement. Comme bien souvent, Rémi est venu m'attendre à l'entrée et m'accompagne dans les rues :

Les Terrasses (km 40 - 5h59 - 36ème sur 231).

A l'arrivée au ravitaillement, sous la pluie battante, une fois encore attendu par toute la famille, je décide de faire désinfecter mon genou droit : Brigitte, en tenue de docteur sur le Marathon des Sables, dont le vœu était lors du briefing de ne pas avoir à travailler pendant la course, observe les bobos et m'adresse aux secouristes pendant que je grignote ce que je peux trouver. Déjà, je regrette de ne pas trouver de boisson chaude : un thé ou une soupe aux vermicelles m'auraient plu davantage que le sempiternel coca ; mon plan prévoyait de plus ici un premier repas complet, que je ne pourrais prendre faute de « matière » proposée sur la table. De ce fait, je ressorts sans trop trainer, prêt à affronter une descente difficile, et m'y élance bientôt, marquant rapidement une bonne retenue eu égard à son état : relativement pentue, il s'agit en fait d'une piste boueuse rendue glissante par la pluie sans aucune possibilité de s'agripper ; il faut en conséquence viser les côtés ou les endroits les plus accrocheurs pour ne pas trop glisser.

 

Courte cependant, elle m'amène rapidement à La Grave où je dois sembler suffisamment perdu pour qu'un spectateur m'aiguille dans les rues. Posté à la circulation, le Bagnard me fait traverser la route nationale, puis je descends une petite route jusqu'à un pont où attend Pierrot, photographe-suiveur de Georges, un vétéran 2 local. Sous ses encouragements, je m'engage sur une piste montante, suivant à distance un  autre concurent. Alors que nous marchons depuis un petit moment, j'aperçois un petit panneau en bois indiquant le GR54 sur un sentier démarrant à gauche: je sors le GPS, tente sans succès d'y comprendre quelque chose et finis par appeler le coureur qui continue son ascension par la piste, avant qu'il ne disparaisse de ma vue ; celui-ci redescend et grommelle trois mots avant de me repasser devant. Le tracé devient alors assez varié, sinueux et boisé, tantôt montant, tantôt plat, parfois descendant, boueux puis franchement caillouteux au moment de longer le torrent. Assez vite, mon prédecesseur m'a distancé et c'est un long moment de solitude qui s'est installé, ce qui ne serait pas pour me déplaire si je n'étais pas inquiet quant au parcours, pas encore certain d'avoir pris le bon chemin et peu rassuré par le balisage inexistant du GR. Mais il finit par déboucher sur un pont, puis sur une route plate bien dégagée qui me permet d'apercevoir d'autres concurrents au loin. Le tracé nous fait suivre maintenant, longtemps à plat, le long d'un parcours de santé et d'un petit lac, une piste assez propre si ce n'est les flaques, puis nous montons sur un sentier en balcon qui nous conduit en fait à l'autre extrémité du parc : des familles courageuses sont venues y promener malgré le temps. Le sentier repart d'abord à plat, puis monte de plus en plus pour finalement escalader une butte, alors qu'à notre droite s'ouvre une gorge des plus magnifiques, d'où sort un énorme et somptueux torrent.

 

 

 

 Parvenu au sommet, je découvre alors un plateau bordé de montagnes qu'il nous faut traverser de manière quasi-rectiligne, d'abord en un long faux plat montant se terminant par une franche montée ; cette portion toute à découvert se révélera assez monotone, seules deux marmottes viendront y égayer mon ordinaire. Trop heureux de pouvoir les observer, j'en avertis par signes le coureur qui me suit de loin, lequel m'avouera plus tard les avoir fait fuir en sifflant.

 

 

 

 

 Sur la longueur, je double un concurrent qui me rejoindra au moment d'atteindre le col d'Arsine (2340m - 8h50) :

 

 la descente qui suit sonne comme une délivrance, permettant de dérouler proprement sans trop de retenue, si bien que nous rejoignons bientôt un troisième larron, puis encore deux autres, après avoir débouché sur une piste assez pentue et accidentée. Nous continuons à dévaler à un bon rythme jusqu'à ce que deux de nos compagnons, lâchés, ne nous rappellent car ils doutent du parcours. Nous remontons un peu, mais décidons bien vite de repartir, n'ayant pas croisé d'autre chemin. C'est donc à trois (dont Yannick74) que nous dévalons la piste maintenant carrossable, jusqu'à rejoindre Anne-Marie et les enfants, à qui j'indique ne pas m'arrêter, persuadé de me trouver proche du ravitaillement et de les y retrouver rapidement. En fait, nous abordons le village du Casset qu'il faut traverser puis quitter en suivant le balisage au sol, lequel est surprenant car constitué par endroits de flèches à double sens. Nous traversons le cours d'eau par deux ponts et continuons à le longer de loin, à plat sur une piste roulante. Notre trio se délite, à la faveur d'une bonne relance pour le premier et d'une défaillance pour Yannick. Celui-ci finit par me rattraper peu avant d'arriver sur le long parking de Mônetier, où déjà les enfants m'attendent (1464m - km 67 - 10h17 - 45ème sur 218).

 

Comme prévu et nécessaire, le temps de pause à cette base de vie sera suffisamment long pour mettre en œuvre une première remise en forme : Je prends un véritable repas (coquillettes, soupe en pack, thé...) aux côtés de Martine Vollay (Martinev) à qui la position dans le trio de tête féminin attribue le privilège d'un contrôle du matériel obligatoire ; j'en profite également pour faire soigner le dessus d'un orteil à vif, conséquence aggravée par l'humidité d'un début d'ampoule apparu lors de ma mini-reconnaissance du dimanche précédent : chaque pas était douloureux depuis trop longtemps pour laisser trainer ce bobo encore plus.

   

J'enfile par la suite des chaussettes sèches qui ne le resteront forcément pas longtemps, les chaussures ne l'étant pas. 11h24 après le départ, 60ème sur 202 coureurs, je quitte la salle et me saisis des bâtons pour la première fois, me tenant à distance de Stéphanos, Yannick et d'un troisième larron qu'ils auront tôt fait de déposer, une fois quittées la route et la piste pour le sentier du col. Je m'intercale devant ledit larron et décide malgré ma bonne forme, de rester à distance en calquant le rythme du premier, Yannick, alors que Stéphane, immédiatement derrière lui, facile, joue avec son GPS. La montée très boisée est assez sévère au début; à la faveur d'un arrêt, je rejoins mes compères au bord d'un petit torrent, peu avant de nous hisser sur une large piste sous les télésièges. Nous nous orientons un bref instant et continuons donc à monter sur la droite cette piste jusqu'à atteindre le col de l'Eychauda (2425m - 12h49 de course).

 

Le paysage est plutôt lunaire, tout comme la descente dont nous apercevons les lacets, et la fraîcheur m'incite à ne pas m'attarder ; Stéphane se laisse vite décrocher, prenant le temps de passer un coup de fil, puis c'est Yannick qui décide d'une halte, alors que la nuit commence à tomber. Parvenu au bas du sentier sur une piste plate, je sors la lampe frontale et alterne course et marche pendant un moment (Chambran 1720m - 13h49), avant de trottiner en continu sur une route qui désormais descend un peu plus, alors que le balisage au sol refait irrégulièrement son apparition. J'y suis rejoint par le coureur doublé dans l'ascension alors que Yannick est toujours à distance et qu'il faut de nouveau s'engager sur un sentier ; sans autre indication, nous finissons par douter du parcours qui nous semble même être à contresens à cause de clameurs perçues sur notre droite en contrebas et que nous dépassons peu à peu. Mais le fait d'être ensemble est relativement rassurant et nous finissons par déboucher de nouveau sur une route, traversons un village puis empruntons la grande route de Vallouise, aveuglés par les voitures et alors qu'aucun balisage ne nous confirme plus rien.

 

C'est seul que je parviens au ravitaillement, mes deux suiveurs à nouveau lâchés sur la route (km 85 - 14h56 de course - 56ème sur 199). Malgré l'heure, la petite famille m'attend au pied du bâtiment et m'accompagne à l'intérieur ; je mange un peu, prends un thé, enfile une polaire sèche et m'apprête à repartir avec le coureur qui me suivait de près, les bénévoles incitant fortement à se regouper pour repartir, mais Yannick me demande alors de l'attendre pour affronter la nuit ensemble ; du coup, je vois partir le groupe d'Irina, puis celui de Martine et patiente jusqu'à ce que Yannick soit prêt. Entretemps, Stéphane est arrivé et se prépare à passer la nuit ici, ayant programmé son TOE pour ne pas rejoindre Séverine avant vendredi matin à la Chapelle. Les miens renvoyés au lit (aux 2 Alpes), nous quittons le ravitaillement (1160m - 15h43 - 52ème sur 184), mais dans la ruelle suivante, Yannick préfère retourner chercher une polaire supplémentaire ; je l'attends donc un moment et redirige un coureur qui me voyant, se détournait de la salle. Enfin, nous partons à travers les rues balisées et quittons la ville par une route qu'il s'agira de suivre pendant huit longs kilomètres en faux-plat montant. A la faveur d'une nouvelle halte, Yannick ajustant sa tenue, nous sommes rejoints par Patrick (Samontetro) qui nous conseille de ne pas l'attendre, ce que nous faisons donc, marchant d'un bon pas pour ne pas perdre trop de temps. La chaussée provoquant des échauffements , et les pieds toujours trempés, nous abordons enfin le vaste parking d'Entre les Aygues (1624m), signe de départ du prochain sentier, avec la sensation commune d'avoir des cailloux dans les chaussures : leur vérification et celle des chaussettes n'enlèveront rien à cette impression désagréable, nos pieds sont en fait plein de crevasses. Pendant que Yannick rechausse, je sors le GPS embué pour trouver le chemin avec un gros doute quant à ma faculté à l'utiliser, mais Samontetro nous rejoint en sauveur et nous indique la direction à suivre. D'un commun accord, l'ascension devra se faire sans forcer de manière à arriver au col suivant en relative bonne forme. Je me positionne donc derrière Yannick et suis son rythme dans le sentier qui ne monte pas trop au début ; après une nouvelle halte, alors que cailloux et rochers sont maintenant bien présents, je prends la tête du trio et distance à plusieurs reprises mes compagnons sans y prêter attention. Nous sommes bientôt doublés par un relayeur forcément en bonne condition et je finis par me lasser de devoir de plus en plus souvent me retourner pour attendre ; du coup, peu avant la Cabane du Jas Lacroix, avec leur accord, je laisse Yannick aux bons soins de Patrick et continue l'ascension seul à un rythme régulier alors que la pente s'accentue et que le sentier serpente de plus en plus dans les pierriers, toujours guidé par le bénévole dont la lampe clignote régulièrement tout en haut, et maintenant par les étoiles bien présentes. De temps à autre, je me retourne pour sonder l'obscurité mais n'aperçois plus bas que les lueurs lointaines d'autres frontales.

 

 

Peu avant d'atteindre le sommet, alors que la pente est sévère, je perds le tracé du GR, escaladant bientôt la pente à travers les rochers, en essayant de me guider à la lumière d'une lampe qui zigzague au dessus, et me retrouvant finalement en équilibre sur un éperon rocheux que je juge dans le noir suffisamment dangereux pour rebrousser chemin. Tant bien que mal, dans un début de panique, sans avoir su utiliser le GPS, je finis par retrouver le sentier que je ne quitterai plus jusqu'au col de l'Aup Martin (2761 m).

 

 

Le bénévole m'y indique la direction, je m'engage sur le balcon schisteux en dévers et ne tarde pas à arriver au Pas de Cavale (2735m), indiqué sur la gauche par son panneau orné de rubalise.

Là, je distingue bien quelques lointaines lueurs en contrebas, mais ne discerne pas le sentier à dévaler ; je m'interroge alors et estime qu'il doit zigzaguer sur le versant d'où je viens avant de contourner le triangle rocheux qui me surplombe ; je commence donc à descendre une trace peu marquée sur laquelle apparaissent après quelques longueurs les rassurants traits rouges et blancs caractéristiques des GR. Mais plus loin, je perds totalement trace du sentier et commence à tourner en rond dans la pente, alors qu'apparaît une lumière tout en haut, au col que j'ai quitté depuis un moment ; un peu rassuré et disposé à attendre le coureur, je consulte le GPS pour vite comprendre que le tracé ne figure pas du tout sur le versant où je suis ; en agrandissant, je retrouve la trace et remonte donc le sentier en jurant, sentier qui en fait était sur un autre GR, le GR 541.

 

De retour au Pas de Cavale, je trouve enfin de l'autre côté de la crête la bascule et entame la descente un peu fâché ! A découvert, dans un univers minéral, elle laisse déjà deviner des paysages enneigés et vertigineux qui ne manqueront pas de m'impressionner au fur et à mesure que le jour se lèvera, ces panoramas qui me permettront de patienter pendant cette longue descente en larges lacets, de moins en moins pentue, jusqu'à traverser une étendue de neige puis rejoindre et traverser un torrent à l'approche du refuge de Pré de la Chaumette, refuge d'ailleurs transformé en dortoir (km 109, 1805 m).

 

Initialement, j'avais prévu d'y prendre un copieux petit-déjeuner, mais Arnaud nous ayant décrit lors du briefing les lieux comme ravitaillés par les corbeaux, je me contente de quelques morceaux de chocolat, d'une demi-banane et d'un peu d'eau glacée, pris à l'extérieur, assis et frigorifié, avant de reprendre le GR pour me réchauffer ; celui-ci longe un peu le torrent sur un immense pierrier, puis s'en éloigne pour monter plus sévèrement en lacets bien rocheux.

 

Avec le soleil qui maintenant est levé, je sens la forme revenue et monte à bonne allure, reprenant même un concurrent. Alors que j'aperçois déjà le bénévole au col, une randonneuse m'indique de ne pas trop monter, qu'elle a perdu la trace et que forcément je devrais me trouver au bon niveau ; je m'engage donc plus ou moins à plat suivant ses conseils, au travers d'un chaos rocheux, malgré tout guidé par quelques cairns et le lui annonce, quand le bénévole me crie que je suis sorti du GR et qu'il est effectivement plus haut ; j'escalade donc une fois de plus les rochers pour retrouver le sentier, sous les excuses de la randonneuse, et c'est ensemble que nous parvenons au col de la Vallette (2668 m).

 

 

Je me saisis d'un caillou, tout disposé à le déposer sur le cairn comme demandé par Arnaud, mais le bénévole en place m'annonce que ledit cairn à honorer se trouve encore deux cols plus loin. Je poursuis donc mon périple, en commençant par la descente suivante, bien marquée, schisteuse dans un premier temps, puis devenant herbeuse sur la fin avant de remonter vers le col de Gouiran (2597 m) que j'atteins assez rapidement ;

 

 

 

tout autour, les paysages sont très minéraux, tous désertiques, seuls les bas de pierriers ou les fonds de vallée dessinent des taches vertes. Dans mon souvenir, certes un peu flou, je passerai la descente suivante à lever fréquemment la tête en quête du col suivant en l'espérant moins élevé que tout ce que je peux apercevoir entre les hautes cimes qui m'entourent ; et justement, parvenu en bas, le sentier bifurque franchement sur la droite et c'est désormais à flanc, donc en dévers, qu'il faut continuer en direction du col qui au moins jusque là m'était caché. L'ascension s'avère longue, peu pentue mais par moments bien caillouteuse et suit les flancs, obligeant au franchissements de petits torrents en fonds de ravines.

 

Avec la durée s'installe alors le doute quant au dénivelé donné par l'estimatif softrun ainsi qu'au profil du road-book, et quand enfin le col de Vallonpierre (2607 m) finit par arriver, y accéder ressemble une fois de plus à une délivrance.

 

J'y interroge avec surprise le bénévole quant au cairn sur lequel nous sommes sensés déposer un caillou : j'imaginais en effet trouver un ouvrage monumental tel qu'il peut en exister dans mon proche Caroux et découvre en fait un embryon de tas. L'homme me répond penaud que le cairn a en fait été détruit et que sa reconstruction n'en étant qu'au début, il faut d'abord conforter le pied avant même de penser à son élévation. Je cale donc mon caillou et m'élance dans la descente qui s'ensuit, faite à même le schiste sombre qui semble broyé. Sur le sentier étroit, je ne tarde pas à croiser deux jeunes gens qui montent armés de pelles-pioches et s'écartent pour me laisser passer ; les remerciant, je fais mine d'être craintif, me protégeant la tête, voutant le dos et lançant un « non, j'ai rien fait, je le jure ! ». L'un des deux lève alors son outil et me crie « cours plus vite, fainéant ! » avec un air si méchant qu'il déclenche nos rires pour les quelques mètres qui suivent.

La végétation est toujours inexistante, ce qui permet d'apercevoir la trace sur une bonne longueur : celle-ci forme de nombreux lacets assez larges au début, plus pentus et resserés en bas, avant d'atteindre une très large et plane étendue herbeuse où courent des ruisseaux. Sur la gauche se trouve le refuge de Vallonpierre (km 120 - 2271 m) et peu avant d'y parvenir, j'assiste pendant quelques instants à la ronde d'un hélicoptère qui y dépose de gigantesques sacs ; je décide de rester à l'écart et me dirige vers la rubalise en suivant un sentier à travers les herbes.

 

Celui-ci rejoint bientôt le lit d'un torrent et va le suivre pendant un moment qui me paraîtra long, tantôt à plat, tantôt montant ou descendant. J'ai en fait aperçu au loin en contrebas un village quand le cheminement bifurquait vers la gauche et suis persuadé qu'il s'agit du ravitaillement. Mais la végétation maintenant  bien présente me le cache régulièrement, ce qui fait que chaque randonneur, chaque semblant de jardin et même un autre refuge (Xavier Blanc) me font penser que j'en approche, alors que le chemin remonte et qu'il faut même quitter le GR pour poursuivre par la route. Quelques voitures de suiveurs sont garées au débouché et je ne peux m'empêcher de penser que certains pourraient en profiter, allant même jusqu'à scruter dans les premiers véhicules qui me doubleront. Imposée au briefing alors que dans mon souvenir, le road-book nous laissait le choix avec le GR, la route se transformera pour moi en chemin de croix, bien que descendant assez fortement au début comme l'attestent régulièrement les panneaux indiquant du 11 à 12%, pour le plus grand plaisir des cyclistes grimpeurs ; interminable et en plein soleil, elle laisse en bas un village, un camping, puis à plat traverse encore un hameau et longe un camp de vacances avant d'atteindre le village de la Chapelle en Valgaudemar et son camping tant attendu (km 134 - 1090 m - 45ème sur 178).

 

J'avais l'impression d'être victime au contact du bitume au soleil d'une surchauffe des pieds qui déjà étaient bien douloureux, mais désormais un plan de marche bien établi dicte ma conduite : manger, prendre une bonne douche, se changer totalement et dormir un peu. Je m'y plie donc et ajoute même une visite aux podologues après la douche sous laquelle je voulais rester encore, encore et toujours. Alors que sur la civière voisine somnole Sylvain Bazin lui aussi en mal de soins, le verdict tombe : les gerçures à la base des orteils se sont ouvertes et il n'y a rien à y faire d'efficace ; un peu de désinfectant, le remplacement du pansement sur l'orteil à vif et je me rends sous un barnum pour m'allonger un peu. Vingt minutes d'un côté, puis vingt de l'autre et je me relève sans réveil, retourne boire un thé, récupère le camel-back et sors du camping par la gauche tout en téléphonant à Anne-Marie pour la prévenir de mon départ (31h15 de course - 48ème sur 168).

La Chapelle, véritable départ de la course?

Ayant croisé un coureur peu de temps avant d'arriver au village et me souvenant vaguement que le road-book évoquait un  aller-retour sur route, c'est donc sûr de moi que je reprends la route en sesn inverse, vite stoppé dans mon élan par Olgo qui de sa voiture m'exhorte à faire demi-tour. Je rejoins donc un couple de suisse-allemands en pleine interrogation de leur GPS, tente vainement d'en faire autant puis de communiquer avec eux ; nous finissons par nous suivre à distance, au gré de haltes successives, dictées pour ma part par le rangement du GPS et bientôt par la sortie du coupe-vent doublé, un orage éclatant un tout petit quart d'heure après notre départ. Je fais très vite une croix sur les pieds secs et décide de continuer en marche rapide sous la douche, aucun abri n'étant réellement possible sur cette portion de route ; je laisse alors mes compagnons d'infortune qui préfèrent se réfugier sous les grands sapins qui la bordent. Je rejoins une plus grande route un peu plus tard en traversant un pont au moment où un bus militaire décide d'y manœuvrer assez périlleusement, mais continue d'un bon rythme jusqu'au village de Villard-Loubière, aux ruelles fléchées permettant de rejoindre le GR. Sachant l'ascension du col de Vaurze longue et difficile, un concurrent ayant même avoué un peu plus tôt être soulagé de la grimper de jour, je m'engage sur ce nouveau sentier avec la volonté de prendre un  rythme le plus régulier et le plus confortable possibles pour le soufle et les jambes, de manière à toujours progresser, même lentement. Se faisant, toujours sous la pluie, je double malgré tout quelques coureurs dont Xavhië et ne tarde pas à rattraper Isabelle Ost, coureur céleste, engoncée dans son coupe-vent blanc, persuadé de suivre un garçon pendant un moment avant de la doubler et qu'elle ne m'adresse la parole. Au gré des épingles et alors que le sentier monte bien, je m'aperçois que notre écart est stable, et l'idée de réussir involontairement à calquer le rythme régulier d'un féminine me plait bien. Avant de parvenir au refuge des Souffles (km 143,5 altitude 1698m après 33h43 de course) dont je n'apercevrai que la pancarte tarifaire, une pierre dévale la pente et coupe le sentier entre nous, décrochée comme je ne le comprendrai que plus tard par une chèvre.

 

Ensuite, les arbres disparaissent totalement pour laisser place à un paysage minéral grisé et le sentier commence par contourner les montagnes, nous amenant à évoluer sur d'étroits balcons plus ou moins glissants et à franchir bon nombre de petits torrents sur des pierres assez instables.

 

 Isabelle, bien meilleure dans ce domaine, m'est repassée devant à la faveur d'une descente et nous finirons ensemble dans cet ordre la longue grimpette qui maintenant suit de très larges lacets sur le flans des montagnes, alternant pierriers et sentiers plus confortables dans un univers sans végétation ; il faut bien dire que je préfère monter à son rythme, abrité dans l'aisance efficace de sa régularité. Au moment de basculer du col de Vaurze (2500 m - 35h35), un des bénévoles reconnaît Isabelle et s'en félicite ; nous sommes bien décidés à ne pas traîner à cet endroit inhospitalier et nous élançons donc sans attendre dans la descente, raide et tracée d'abord dans ce qui me semble être du schiste pilé, bien gris.

 

En bonne descendeuse, Isabelle a pris les devants, si bien que je la perds rapidement de vue, occupé à ne pas glisser ni tomber, le sentier devenant de plus en plus boueux au moment d'aborder une section encore plus pentue, sorte de crête qu'il faut dévaler avec déjà en point de mire le Désert au loin tout en bas.

 

Des innombrables lacets suivants, je retiendrais l'impression de ne jamais descendre, l'objectif ne se rapprochant qu'un tout petit peu à la fois, les glissades et les trois belles chutes, la dernière ayant pour conséquence un poignet douloureux et enflé, enfin les cailloux et autres rochers à franchir, de plus en plus nombreux vers le bas, aidé et soulagé par les bâtons, ces indispensables bâtons qui me servent désormais régulièrement d'ascenseurs pour descendre les obstacles, ces mêmes bâtons dont l'usage me provoque depuis les dernières ascensions une douleur à l'épaule droite, douleur que je dois soulager régulièrement en suspendant le bras à la bretelle du sac à dos. Peu avant d'arriver, j'aperçois et entends en contrebas ma petite famille venue m'accueillir et pense donc être bientôt délivré de cette interminable descente, mais c'est sans compter sur le tracé qui m'emmène une fois de plus au loin sur la droite avant de revenir sur un long pierrier instable où chaque pose de pied est douloureuse.

 

 

C'est du coup en criant et râlant que je rejoints mes proches, tentant de leur dépeindre le chemin de croix d'où je sors.

 Alors que la nuit tombe, nous abordons ensemble le ravitaillement du Désert (km 153 - 1268 m - 37h35), assurément le moins accueillant de tout le parcours, petit barnum pourvu de deux seuls sièges, peu de choix pour se restaurer, les bénévoles cherchant une solution pour mieux éclairer l'endroit qu'avec leurs pâles bâtons de cyalume. Sans me démonter, je m'assieds le temps de remplir la poche à eau, de grignoter, de consulter le road-book et d'enfiler la frontale.

 

 

Mais déjà, j'ai l'impression d'être privilégié alors que d'autres arrivent (dont Xavhië), si bien que je ne tarde pas à me relever pour partir à l'assaut de la bosse suivante. Au moment de quitter les miens, je suis étrangement déterminé comme rarement, ce qui occasionne même un quiproquo: Anne-Marie, se rappelant mon état au bas de la descente, me propose la voiture, ce que je refuse, arguant que je n'en ressens pas l'envie et que je n'arrive de toute façon jamais à m'y reposer, vue la situation inconfortable des banquettes. Mais en fait, se remémorant l'état pitoyable de fatigue dans lequel je me trouvais à Cauterets au GRP 2010 où je n'avais continué le périple qu'à force de leurs encouragements, elle me proposait tout bonnement d'abandonner la course, ce qu'elle a du m'expliquer quelques jours plus tard, l'idée ne m'ayant à aucun moment effleuré l'esprit.

Avant même de quitter le Désert, le ton est donné: le parcours monte droit dans la pente, d'abord sur une piste puis sur un sentier caillouteux parfois encombré de végétation. Côte Belle la bien nommée: il faut avaler 1000 mètres de dénivelé dans un sens puis dans l'autre avant la prochaine base de vie, ce qui ressemble dans mon esprit sur le moment à une simple formalité en comparaison des autres bosses du périple. Aussi, je prends tout de suite un rythme régulier mais relativement soutenu et double ainsi sans forcer le couple suisse-allemand, une féminine, puis Georges et son pacer. A un moment, nous passons au pied d'un rocher sur lequel trônent quatre petites chèvres rendues curieuses par notre troupeau, quatre paires d'yeux réfléchissants, aveuglés par nos frontales, nous dominant au passage. Progressivement, le sentier devient plus boueux, la pente s'adoucit un peu, nous amenant de nouveau à évoluer en lacets d'abord serrés puis de plus en plus espacés; profitant de cette accalmie dans la pente, Georges et son pacer me dépassent, mais ce dernier passe son temps à se retourner pour attendre Georges, l'appeler, voire même pour le maintenir éveillé, celui-ci victime d'un bon gros coup de barre; se faisant, il m'aveugle très souvent, ce qui m'amène finalement à ralentir pour les laisser prendre un peu le large. Mais à peine plus tard, je les retrouve qui rebroussent chemin, m'expliquant que le chemin se perd plus loin; je leur assure n'avoir croisé aucune intersection, et nous repartons donc ensemble dans le même sens quasiment à plat pendant un moment, finissant par se battre contre la végétation avant de perdre définitivement toute trace de sentier. Je saisis le GPS et tente vainement d'y trouver la trace fournie par l'organisation: de nouveau, le fichier à charger n'apparaît pas! Nous faisons demi-tour, bientôt rejoints par le couple d'étrangers qui ne parlent pas un mot de français: essais d'explications, puis la fille saisit le GPS et tente de s'en servir, parlant tantôt en allemand à son compagnon, tantôt en anglais avec nous et finit par faire apparaître la trace à suivre: nous nous en sommes bien écartés. Glacé par cette pause prolongée, je ne peux m'empêcher de grelotter, mais maintenant, je tiens l'appareil en main et continue à suivre notre petit sentier à rebrousse-poil jusqu'à ce que sur l'appareil le pointeur rejoigne le fil bleu du parcours. En fait d'intersection, le parcours montait en perpendiculaire sur ce qui ressemblait plus à une coulée de boue qu'à un sentier! Désormais sur les rails, nous reprenons notre ascension dans le même ordre et ne tardons pas à atteindre le col (2290m - 40h58); encore tremblant, je ne m'attarde pas et suis à distance mes compagnons, largement ralenti par l'état de mes pieds toujours trempés et meurtris. La descente n'est pas des plus pentues et serpente d'abord dans un panorama minéral, nous traversons même un véritable champ de schiste formé de cailloux-couteaux monumentaux plantés dans tous les sens dans lequel nous semblons vraiment petits, spectacle très impressionnant à la lueur de nos maigres lampes.

 

Petit à petit, au gré des lacets qui nous amènent tantôt sur la droite tantôt plus à gauche, la végétation a largement repris ses droits, pour même devenir gênante dans le bas de la descente; ne pouvant pas vraiment courir, à l'affut des pièges du terrain, je lève souvent la tête pour scruter plus loin et aperçois régulièrement mes prédécesseurs un peu plus bas et même quelques lueurs en face dans la montée de la Muzelle, prochain effort, mais ne vois toujours pas la route attendue qui signifiera l'arrivée au ravitaillement.

 

En fait de route, le sentier débouche sur une large piste bien défoncée; malgré les doutes persistants, je m'y engage en essayant de suivre le tracé du GPS: désormais, j'ai appris! Deux barrières à franchir et une longue piste à suivre en croisant quelques concurrents et en essayant d'éviter les aspérités blessantes pour mes pieds, pour enfin parvenir au petit village de Valsenestre qu'il faut encore traverser avant d'arriver à la base de vie: constituée de part et d'autre d'une ruelle par des bâtiments rustiques, une grande salle qui sert de cuisine et de pointage, une autre accueillant les coureurs autour de grandes tables, et en face deux dortoirs façon colonie de vacances ainsi qu'une salle réservée aux soins (km 165 - 1300m - 41h56 de course - 48ème sur 164).

 

Ma halte est une fois de plus programmée: soupe-dodo-thé, mais arrivé plus tard que prévu, je décide de ne dormir que jusqu'à 3h30, soit à peine plus d'une heure au lieu des deux prévues, et après avoir avalé transi une soupe dans la salle à manger, je vais m'allonger dans un dortoir sous une couverture, non sans avoir quitté les chaussures-étaux; au réveil du GPS, je décide de rallonger mon dodo et repique pour une demi-heure, tiré des bras de Morphée par deux trailers très peu discrets dans le dortoir glacial. Je me lève donc, renfile les chaussures et traverse la ruelle pour me rendre cette fois à la cuisine, chauffée par un bon feu de bois. J'y mange quelques pates et bois un thé servis par une agréable bénévole bretonne, un coureur espagnol attablé lui aussi tandis que Rodio, bénévole également, écrase sur le canapé à côté du foyer. Conscient du danger de ce trop confortable lieu mais après en avoir quand même bien profité, je me remets en route doucement (44h41 depuis le départ), les pieds encore bien mouillés et douloureux, prêt à affronter la difficulté suivante qu'on nous promettait la pire...

Couvert de toutes les couches disponibles, je remonte désormais la piste, croisant quelques concurrents en sens inverse et éprouvant presque une certaine fierté de les avoir devancés jusqu'ici. Le GPS dont je comprends de mieux en mieux le maniement, me confirmera le moment de s'engager sur le sentier; celui-ci rejoint rapidement un torrent, puis le longe et au moment de passer sur l'autre berge en le traversant sur les rochers, l'appareil me paraîtra même indispensable dans la recherche de la trace à suivre, après que dans la brume et les rochers, le chemin à la lueur de ma frontale aura totalement disparu. Le parcours a maintenant bifurqué dans la pente, abandonnant franchement le torrent et la végétation; la montée commence véritablement, longue, pentue et à flanc.

 

Comme pour les précédentes, j'essaie d'imprimer un rythme régulier mais respecte malgré tout quelques pauses bienfaitrices. J'en profite au début pour chercher à apercevoir au loin les petites lumières de ceux qui descendent de Côte Belle, puis avec l'arrivée du jour, j'admire le col à atteindre, véritable petite dent grise au milieu d'un énorme cirque minéral blanchâtre; enfin, j'ai l'impression d'être le spectateur privilégié d'une perle de la nature, un spectacle grandiose quand en me retournant je découvre sous moi deux mers de nuages dans le soleil naissant, bordées de hauts sommets et juste séparées par l'arête de Côte Belle.

 

Epoustouflé par la vue, j'atteins enfin les premiers rochers aux pieds desquels se sont installés les pointeurs bénévoles. Une douce odeur de café chatouille les narines, me rassurant à peine quant au minimum de confort dont ils peuvent bénéficier dans le froid ambiant. Au "bon courage!" qu'ils m'adresseront, je ne pourrai m'empêcher de leur répondre un "bon courage à vous, surtout! Je serai rentré bien avant vous!" avant de continuer ma lente mais régulière ascension: Je pénètre bientôt sur la partie schisteuse du col, la montée grise dont le tracé a été refaçonné au printemps, faite d'une innombrable succession de lacets plus ou moins serrés, plus ou moins pentus, et je n'ai pas de mal à imaginer la pente qu'il aurait fallu escalader sans ces détours!

 

 

 

Le col de la Muzelle (2613m - 47h30) m'offrira comme une page qu'on tourne un nouveau panorama, lui aussi magnifique, ouvert en contrebas sur la vallée et le lac, plus loin sur d'autres sommets tout aussi beaux et grandioses que les précédents. La descente s'avérera d'abord raide et bien marquée dans le schiste, puis de moins en moins évidente en s'approchant du torrent, les traces se multipliant à l'abord des deux névés lézardés de profondes crevasses et dont je ne saurais jamais s'il fallait les traverser ou les contourner: les glissades occasionnées par leurs traversées m'ont effectivement laissé croire à une alternative. Les possibilités de sentiers seront également nombreuses par la suite, entre les rochers par exemple, mais c'est certain de la direction à suivre que je m'engagerai parfois en dehors de la trace et c'est donc bien content d'y être passé de jour que je longerai le lac avant d'atteindre le refuge de la Muzelle (2115m - km 176).

 

 

La température aidant, je décide d'y replier la veste et en profite pour sortir le téléphone, bien décidé à avertir Anne-Marie de ce que je pense être une arrivée imminente à Vénosc, mais comme il ne capte pas de réseau, je me remets en route dans la petite montée suivante, dépassant les ânes et traversant bientôt un troupeau de moutons que deux patous encadrent. A l'approche d'un des deux chiens, mon sang se glace, mais je comprends rapidement que celui-ci n'a en fait rien de menaçant. La descente qui suit, sur laquelle je tente par moments de trotter, refaite à neuf par endroits, dessine des lacets peu pentus au début, plus rocheux et accidentés dans le bas.

 

 

Au moment de rejoindre un torrent à plat, le tracé marque un virage net vers la droite; je m'engage dans le sentier qui ne descend plus que très vaguement au milieu d'une végétation un peu plus présente, mais pris d'un doute, je consulte le GPS qui m'indique alors être carrément à contresens! Je fais demi-tour et interroge trois randonneuses qui me confirment que j'étais bien dans le bon sens, le relief avoisinant, à la façon d'un cirque me confirmant leurs dires.

Désormais, je surveille régulièrement le GPS jusqu'à être soulagé de voir à nouveau diminuer la "distance restant jusqu'au prochain point", le pointeur enfin dans le bon sens; s'engageant peu à peu sous les arbres, le sentier suit le torrent à hauteur respectable, irrégulier, parfois presque plat, parfois abrupt, sinueux, quelquefois fait de marches, tour à tour caillouteux puis sablonneux, mais à chaque coup d'œil au GPS, je trouve la distance encore très (trop) longue...

 

Je croise de plus en plus de randonneurs et le temps passe ainsi, doucement, au rythme de ma démarche retenue, attentif à éviter le plus possible des aspérités du terrain, me servant des bâtons pour descendre la moindre petite marche, jusqu'à parvenir à un croisement de sentiers où je ne me pose que brièvement la question du bon sentier, ce dernier reprenant de nouveau à plat en un sous-bois magnifique. Seul le passage d'un portillon me laissera un doute, rapidement dissipé par la rencontre d'une marcheuse qui monte à la rencontre de son fils, frère d'un autre coureur lui-même déjà finisher.

 

 

J'arrive enfin au Bourg d'Arud, accueilli par toute la famille, Rémi m'escorte sur la route, nous traversons le grand pont blanc et ne tardons pas à atteindre Vénosc (km 182 - 930 m - 51h05 de course); située en face du départ des télésièges pour les 2 Alpes, la salle du ravitaillement est déserte et les bénévoles sont aux petits soins; je m'assieds et grignote un peu, tout en me faisant panser le poignet, enflé et douloureux, par une secouriste qui ne jure que par le Synthol. Arrivent ensuite le coureur et sa mère: ils repartiront avant nous, bien que décidé à en finir assez rapidement, je ne tarde pas trop non plus.

Comme permis par l'organisation, Rémi terminera le périple avec moi: nous commençons par grimper le village, installé sur le flanc de la montagne, très mignon et fleuri, puis le quittons sur un sentier très marqué; seul le bruit des télésièges est gênant, car la montée même pentue est assez agréable, parcourue au train, à un rythme régulier sans être trop rapide, avec seulement quelques pauses passées à constater que les premiers chalets des 2 Alpes grossissent vite.

   

 

Nous croisons quelques familles qui descendent en balade et c'est accueillis par les applaudissements de quelques spectateurs que nous parvenons à la station. Dans les rues qui suivent, nous sommes rejoints par un joggeur qui nous escorte un peu, avant de disparaître sur la large piste qui nous fait éviter la rue principale; et ce contournement de la ville me paraîtra long, passant derrière les immeubles, la patinoire, la piscine, au-dessus d'une piste de luge...jusqu'à enfin atteindre le parking derrière la salle Amphibia (1658 m) où je me paie le luxe de trottiner, accueilli uniquement par la Panthère et deux autres bénévoles, alors qu'Anne-Marie et les filles, à la bourre, ne pourront que constater notre arrivée par les vitres de la voiture. On me confie le feutre pour que je laisse à chaud mon empreinte sur l'affiche d'Arnaud, nous prenons quelques photos de famille devant, entrons brièvement dans la salle puis rejoignons l'appartement où je ne tarde pas à prendre un énorme bain très chaud...

188 km - 12200 m de dénivelé - 52h54'23" de course - 56ème sur 163 finishers.

 

 

En conclusion:

Vers 18h30, les douleurs aux pieds n'étant pas des plus agréables, nous revenons à la salle où les podologues commencent à s'installer: vue l'étendue des dégâts, je subirai une bonne séance de torture pour vider et nettoyer les ampoules de mes pieds; ceux-ci étant des plus sensibles à ce moment, je n'hésiterai pas à abréger mes souffrances en refusant les soins approfondis du second pied, avec le (mauvais) prétexte que les ampoules restant sont sous la corne donc peu accessibles. Mon voisin de table, jusque là étonné de mes grimaces, ne tardera pas à comprendre... alors qu'avec notre pus, les deux bénévoles inaugureront une bouteille vide qu'ils nous promettront de remplir rapidement. Je finirai les soins chez les secouristes par un peu de pommade pour calmer les brulures dues aux frottements de l'arrière des chaussures, frottements dus aux compensations de mes pas pour éviter la douleur des avant-pieds. Les 24 heures suivantes me donneront l'impression que tout mon être ne se résume plus qu'à deux pieds douloureux!

Alors, j'ai forcément analysé ma course et mes réflexions m'ont amené à en ressortir trois grandes erreurs qui auraient pu me permettre de vivre encore mieux cette grande boucle, d'améliorer mon classement et de terminer en meilleure forme: En premier lieu, dans la préparation des sacs coureurs, j'aurais du d'avantage prendre en compte l'éventualité du mauvais temps, quitte à prévoir quatre tenues complètes plutôt que de ne déposer qu'un seul et unique sac à retrouver après déjà 133 kilomètres de course, la conséquence étant une usure physique à gérer prématurément. J'ai ensuite fortement négligé la connaissance du road-book, ce qui m'a fait confondre certaines parties du parcours, douter sur de nombreuses et longues portions, avec cette fois une usure mentale prématurée que la méconnaissance du GPS a bien aussi su favoriser. Enfin, après l'avoir constaté pendant le périple chez d'autres coureurs, après l'avoir aussi beaucoup entendu lors de la remise des prix, il me parait évident que l'aide d'un pacer m'aurait été d'une grande utilité, au vu déjà des bienfaits d'avoir pu être accompagné par Rémi sur la seule petite portion de Vénosc à l'arrivée; il aurait su me diriger, me remotiver à loisir, me tirer plus efficacement la seconde nuit, tout comme j'aurais assurément encore plus serré les dents et n'aurais peut-être pas osé me plaindre, même si c'est justement en connaissance de mon caractère de râleur que je n'ai pas réellement cherché à m'en adjoindre un.

Doit forcément s'ensuivre le couplet des remerciements aux organisateurs et bénévoles qui bien souvent sont les mêmes: vous avez été grands, que dis-je énormes, d'avoir pu et su imaginer, construire et accomplir un tel défi. Merci à vous tous donc, que nous avons côtoyés et croisés plusieurs fois pendant toute la durée de ce tour mais qui vous étiez certainement déjà acharné avant l'épreuve et qui avez du encore courber l'échine après.

Pour conclure, je ressors forcément de cette nouvelle expérience de la fierté, celle d'avoir su terminer ce singulier défi, celle aussi de l'avoir fini dans la première moitié du tableau, mais surtout la fierté d'y avoir participé, d'avoir fait partie d'une joyeuse bande de fous, qu'ils soient coureurs ou organisateurs, engagés ensemble dans un challenge hors du commun; c'est pour cela que contrairement à beaucoup, j'ai le doux espoir que cette épreuve ne se banalise pas et qu'elle ne reste organisée qu'épisodiquement, à chaque décennie par exemple, pour ne pas attendre vingt ans...tout en sachant que le poids de dix années ne me permettront certainement pas de le revivre de la même manière.

 

Franchissement?


Technique?

 

 

 

 

 

 

 

10 commentaires

Commentaire de millénium posté le 29-12-2011 à 08:58:49

Super récit ! Bravo et merci

Commentaire de peky posté le 29-12-2011 à 10:01:50

Tu as bien de prendre ton temps pour le ...récit.

Dures ces blessures aux pieds.

Tu as été au bout et en bonne place. Et puis tu sais maintenant te servir d'un GPS!

Dans 10 ans peut être que je pourrai y participer, je serais alors V3!

Commentaire de Françoise 84 posté le 29-12-2011 à 13:27:30

Que ça fait du bien un beau récit comme le tien au coeur de l'hiver!!! Merci de te repencher sur ce Défi estival et ... bravo!!

Commentaire de Jean-Phi posté le 29-12-2011 à 16:03:40

Superbe récit, merci Eric.
Tu as fait une super course, seul qui plus est, ce qui rajoute encore de la valeur à ta perf, si il le fallait.
J'ai pour ma part encore bcp de mal à ne pas repenser à cet abandon sur pubalgie mais ne peux m'empêcher de vous lire toutes et tous. Une façon pour moi de finir cette course... sur écran.

Commentaire de domi81 posté le 29-12-2011 à 20:01:51

ouais...pas mal ! ;)

Commentaire de Land Kikour posté le 30-12-2011 à 09:24:21

Très beau CR qui donne envie d'y retourner .... Tien et bien c'est le cas pour moi et cette fois en prenant mon temps ;)
Bravo d'en avoir terminer si vite !!

Commentaire de lauca posté le 30-12-2011 à 09:49:05

Salut Eric,effectivement c'était une bonne balade, n'est ce pas ? Très beau récit qui m'a permis de me remémorer l'ensemble de l'épreuve. Bonne gestion de course encore une fois.
A très bientôt j'espère, lors des reco dans le Caroux par exemple, histoire de reparler de cette aventure extraordinaire. Rdv dans 20 ans du côté des Deux Alpes

Commentaire de jpoggio posté le 31-12-2011 à 18:53:05

Une belle course et un récit bien agréable à lire, pour ce replonger dans le bain en ces dernières heure de l'année. Superbes photos aussi, merci !

Commentaire de laulau posté le 31-12-2011 à 19:29:58

Bravo pour cette belle petite aventure ! ;)

Commentaire de patoche-smag posté le 06-01-2012 à 20:27:49

bien ce CR. On voir les doutes, les joies, les souffrances, les erreurs. Belles photos aussi. Et bravo d'avoir terminé malgré les pieds esquintés.
Au TOE j'étais bénévole, j'ai passé 3 jours et 3 nuits dans le gymnase, avec le Bagnard et la Panthère qui nous a aidés après son abandon. Ca a été dur, fatiguant, et des CR comme celui ci nous paient de notre "peine".
Si ça se refait dans 20 ans, je crains que ce ne soit héla sans moi :-))

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